ASSOCIATION
Urgence. — Garantie. — Question de temp&.
C/est clans lassociation que nous trouverons la compensation des pertes incalculables que nous impose , année par année , le système d'exploitation agricole pratiqué de nos jours; c'est en appelant les capitaux en aide a Tagrirculture et en soumettant ces deux éléments de la richesse publique à une exploitation générale que cette richesse s'accroîtra suffisamment pour enrichir le peuple tout entier (I).
Du reste , la pratique de ce système est la seule Yoie qui aboutisse réellement a une sage démocratie. On le verra plus tard.
(1) Voir la première épigraphe de l'ouvrage : Réponse de M. de Lamartine, etc.
Mais nous entendons retentir le mol utopie!
Utopie? Avec ce mot on prétend répondre à
tout ; avec cette fin de non-recevoir on ajourne la discussion des questions jusqu'au moment où Turgence d'une solution vient démontrer que les idées ont devancé le temps que Ton croyait bien loin d'être encore opportun pour un sérieux exa-. men.
Utopie î disait-on aussi , il n'y a pas encore trois mois, au sujet de l'application du principe d'association aux capitaux industriels et au travail ! Et cependant l'urgence de ce principe est déjà reconnue ; le principe est déjà même appli^ que en partie , mais avec de grandes modifications, en matière d'industrie. Or, pourquoi la pratique n'en a-t-elle pas été absolument admise dans la généralité ? Certes, ce n'est pas que des esprits érainents, des intelligences du premier ordre , n'aient envisagé la question dans toute sa profondeur ; mais c'est qu'on voulait arriver à la solution sans transition , et que le moyen de concilier, dans l'état actuel des choses , les intérêts des capitalistes et des travailleurs n'a pu être trouvé ; c'est que , même en tenant compte des exigences de transition , il est indispensable d'assurer le sort du capital pour assurer le sort du travail ; c'est que le problème de la garantie du capital étant résolu , il fallait , non-seulement et avec moins de travail , étendre la production ;
— semais encore mctlrc la coiisoininalion — tout-à-fait iiulépcndanle de Taction combinée du travail et des capitaux industriels — en harmonie avec la production; c'est qu'il fallait, en un mot, augmenter la richesse privée du consommateur, ce qui ne pouvait se faire qu'en augmentant la richesse publique. Or , les capitaux industriels , quelque bien secondés qu'ils soient par l'action du travail , sont impuissants à produire un tel résultat : le commerce , du moins le commerce intérieur tel qu'est celui de la France , ne fait que déplacer la fortune publique, mais il ne l'accroît pas.
Aussi a-t-on commencé à demander à un autre ordre de choses la solution de la question qui a pour ol^et l'accroissement de la richesse publique comme base de la solution de la question industrielle. Déjà tous les regards se tournent du côté de l'agriculture; il n'est presque pas de jours où la presse périodique ne s'occupe de combinaisons agricoles : très-souvent , du moins, elle fait connaître le fruit des méditations des économistes tendant à frayer à la culture du sol une voie par où elle puisse sortir de son état précaire (1). Si les moyens proposés ne résolvent pas entièrement le problême , pas plus que ne le résolvent certaines entreprises d'ex-
(1) Voir le National de 1834, du 1 avril an 1 mai 1848.
ploitalions spéciales en [)leine activité (i) , tout au moins ont-ils le mérite d'acheminer vers la solution. Toutefois, le malaise est vivement senti , et les esprits se disposent , tous les jours déplus en plus, à accueillir les idées qui ont rapport à une modification du système d'agriculture. Le temps pourrait être moins éloigné que Ton ne le croit de demander à ce système un compte sévère des souffrances générales.
Eh bien ! nous osons le dire : L'application du principe d'association aux capitaux et à Tagriculture ne rencontre aucune des difficultés qui hérissent la pratique de l'association entre les capitaux industriels et le travail.
Dans notre espèce , en effet , point de chances pour les capitaux : ib ont pour garantie le sol , le sol déjà en culture, le sol à fertihser, la valeur des grands travaux à pratiquer sur le sol ; la valeur des bâtiments d'exploitation à élever sur le sol .
D'un autre côté , le revenu que peut produire le sol est — pour ainsi parler — illimité, et toujours assuré en général ; les accidents survenus partiellement étant supportés par la masse.
Ainsi donc , garantie absolue pour les capitaux ; large production du sol , partant bénéfices considérables auxquels le capitaliste et le tra-
(1) Voir pages IS et 18,
vailleur ont ruii cl l'aulre une pari lelalive , mais, néanmoins, assez imporlantc pour meltro ce dernier à môme de pourvoir plus amplement aux besoins de consommalion.
Quelles sont donc les difficultés qui pourraient s'opposer à l'établissement d'un régime si profitable par les garanties, les profits, le bien-être de tous, l'harmonie sociale? C'est qu'il ne faut rien moins que faire pénétrer profondément la réforme dans Tordre social. Or, comment opérer cette réforme sans froisser les intérêts, sans courir le visque de susciter la perturbation pour atteindre à Tordre?
Nous ne répondrons pas à cette question en signalant, de nouveau , le foyer de désordre qui couve dans le sein du système actuel ; nous dirons simplement que l'établissement de cette réforme doit être subordonné à la question de temps. Oui , il faut du temps pour que la société arrive au terme, même lorsqu'on lui ouvrira cette voie au bout de laquelle chacun trouvera la plus large part aux éléments de la vie sociale sans renoncer à la moindre partie de ses droits a la liberté
Du temps ! comme ce mot agite les impatiences dans une nation qui fait elle-même ses destinées en trois jours! Cela se conçoit : mais là où trois jours suffisent pour détruire , il faut souvent bien des années pour réédifier En tout,
oui , en tout il faut tenir compte du temps : Tim-î
palience hàtc-l-elle la IViictilicalion de l'arbre dont on enfouit aujourd'luii les racines dans la terre? Quelque rapide que soit le mouvement que la vapeur imprime au véhicule qui emporte le voyageur, celui-ci arrive-t-il avant le temps qui sert de mesure à la distance? Dieu lui-même, qui peut tout créer par le seul effet de la parole, crée-t-il néanmoins autrement qu'avec le temps ? Ainsi, en tout^ intervient le temps.
Le point capital , pour la société , c'est de parcourir, dans le plus bref délai possible , la distance qui la sépare du moment où elle doit trouver le régime démocratique dans son extension la plus absolue.
Organisons le temps.
Franchissons d'abord , par les moyens les plus rapides, cette époque de transition qui s'étend entre le vieux système et celui où doivent commencer les opérations préparatoires à l'établissement du nouveau.
SECTION DEUXIE^HE.
TRAXSITIOX.
Comme7ît nous sommes socialiste. — Moyens préparatoires.- — Résistances. — Adhésions.
Loin ! bien loin de nous le système d'association qui ne s'établirait qu'en forçant chacun a
renoncer a la nioindie partie de son droit au libre exercice de ses actions ; qu*en portant atteinte aux doux cpanchemenls , aux saintes intimités de la vie d'intérieur et de famille , gages si rassurants de la moralité sociale ! Nous ne venons pas demander de tels sacrifices , pas même le sacrifice du domicile particulier; nous ne venons pas proposer de porter une main attentoire sur les positions acquises , de détruire pour édifier ensuite sur des fondements d'une puissance équivoque , nous proposons d'organiser ce qui est.
Mais, pour arriver d'une manière pacifique et sûre à déterminer l'adhésion des hommes entre les mains desquels sont les éléments qui doivent entrer dans les combinaisons de notre système , il faut employer tous les moyens de mettre ces hommes à même d'apprécier les avantages moraux et matériels de ce système.
Or, le concours du gouvernement est ici indispensable.
Si , dans d'autres époques de la vie des peuples , il a été facile de s'apercevoir que l'impulsion du gouvernement fut toujours irrésistible , à plus forte raison cette impulsion sera-t-elle puissante de nos jours où le pouvoir ne représente plus une individualité ayant des intérêts distincts de ceux du peuple. Investis de la confiance du peuple dont ils sont sortis , et de qui
ils tiennent leur m«indat , les hommes chargés de réaliser le bonheur de leur commettant doivent, non-seulement s'attacher h disposer , par des institutions préparatoires , les esprits à accueillir un nouveau système, mais encore à déterminer les indécisions en éclairant la route qui doit y aboutir.
Mais il ne suffit pas , pour cela , d'établir une chaire d'économie politique dans le seul collège de France ; il faudrait encore que le même enseignement eût lieu dans toutes les Facultés de la République ; il faudrait que cet enseignement fut propagé par une voix spéciale de la presse ; il faudrait qu'un cours ayant cette science pour objet fût professé dans chaque lycée comme complément de l'enseignement universitaire ; il faudrait, enfin , que les priricipes généraux d'association, et tout ce qui s'y rattache de profitable sous le rapport matériel et moral, entrât autant que possible dans l'instruction primaire
Ainsi tous les âges , toutes tes intelligences seraient, à différents degrés , impressionnés par des idées grandes, des idées de philanthropie, des idées de moralité tenant à un ordre de choses dont le bien-être universel est le but. Alors, l'esprit d'association se répendrait rapidement dans les masses , et les règles formulaires du système, aussi bien que son esprit, y recevraient le perfectionnement de la discussion.
Si, k ranpni de la ihéorie , le gouvernement fhis'iit diriger des études sérieuses vers un système général d'irrigation, l'on comprendrait bientôt que ce système , nécessitant une foule de canaux en sous ordre que les riverains ne pourraient ni capricieusement pratiquer, ni refuser capricieusement de laisser pratiquer sur leur sol sous peine d'annuler les effets de l'arête principale, les champs ne devraient plus rester indépendants les uns des autres, car il arriverait, assurément, que l'irrigation deviendrait une servitude préjudiciable pour les uns, au moment où elle serait profitable pour les autres.
Si le gouvernement encourageait les institutions des banques agricoles, des sociétés de dessèchement des marais ;, de défrichement qui peuvent acheminer au système général comme voie de transition ; s'il formait , par Téducalion , des hommes pratiques se trouvant , au moment de rétablissement du système, à la hauteur des difficultés; si, enfin , il s'attachait, au fur et à mesure du progrès de l'éducation sociale , à établir dans la législation une tendance à favoriser le principe d'association générale, le moment pour^rait arriver bientôt où les avantages de la pratique du principe étant justement appréciés, cette pratique ne trouverait plus que des résistances peu opiniâtres.
Ces résistances , il y a lieu de le croire , ne
licndraicnl guère , au nioius contre les suggeslious (le l'inlérèl; et lorsque le paysjiii, lui, déjà en possession du sol pour une si grande partie ; lorsque le paysan , riionime pratique par excellence , en serait venu à comprendre que le système lui assure un salaire comme travailleur, un dividende comme associé ; qu'on ne craigne pas qu'il s'obstinàt h se maintenir dans une position défavorable h son bien-être.
Il n'y a pas plus lieu de craindre que , de leur côté , les capitalistes restassent indifférents à Tappàt d'un placement sans chances pour le capital et si profitable pour les intérêts, lorsque , surtout , ils apprécieraient cet immense avantage : que Tadministration de leurs capitaux ne réclame , de leur part , aucune préoccupation tendant à les distraire des soins qu'exige leur profession.
A n'en pas douter, tous les capitaux qui sont versés dans les caisses d'épargne, et qui forment a la longue des sommes considérables , seraient apportés avec empressement a l'association. Or, ces versements devraient être encouragés, moins encore en vue de leur effet comme capitaux , qu'en vue de l'effet moral qu'ils peuvent produire ; aussi , faudrait-il abaisser le taux des actions de manière à les rendre accessibles aux petites épargnes.
L'industrie , le comnxerce , de leur coté , ne
sont [)[\s assez peu clairvoyaiils pour ne pas apercevoir (piels immenses avaiUages doivent ri'jaiHir sur eux de rélabiisseinenl du système d'association agricole , et pour ne pas le favoriser de tout leur pouvoir.
Il faut tenir compte, enfin, de l'induence que les hommes qui jouissent de la considération attachée à la capacité, à la fortune , à une position sociale élevée exercent sur les masses.
Ainsi donc , le système bien apprécié , Ton voit que les intéressés, à l'exercice de ce système, doivent former la majorité, nous dirons même la totalité de la nation. Comment donc supposer que les résistances puissent triompher d'un sentiment inspiré au moins par l'égoïsme , mobile si puissant dans les actions des hommes?
Les résistances opiniatr^3 viendraient , san& doute, de la part des propriétaires dont la position financière serait désespérée ou, du moins, compromise ; mais , que pourraient ces résistances lorsque tout crédit serait retiré a ces propriétaires qui ne se soutiennent plus qu'à la faveur du mystère qui couvre encore leur position équivoque? Oui, tout crédit, car quels avantages , en garantie du capital et quant aux taux de l'intérêt , pourraient-ils offrir d'équivalent aux avantages résultant du système d'associatioîi? il faut donc au'arrive le moment où ces
propriéiaires, ne tronvaiit [)liis à oiiiprunter, seront obligés à compter avec leurs créanciers. Ce moment venu , ou il faudra que les premiers consentent à une liquidation amiable, ou qu'ils subissent une expropriation dont les conséquences ruineuses pour eux n'en aboutiraient pas moins à l'association .
Les seuls propriétaires dont la résistance devînt sérieuse , seraient ceux que la routine attacherait obstinément aux anciens principes. Mais ils se rendraient, à leur tour, soit dominés par l'influence de l'exemple ; soit lorsque , mesurant le salaire des travailleurs à i'exiguité des produits agricoles obtenus par leur pratique indivi. duelle , ils ne trouveraient personne qui, pour servir leur égoïste résistance , consentît à sacrifier les avantages assurés à ceux qui travailleraient pour le compte de l'association.
Quoiqu'il en soit de l'obstination d'un certain nombre de propriétaires à repousser les avantages de l'association, nous pensons qu'avant qu'il ne se fût écoulé un grand espace de temps , eu égard à l'importance de l'institution, les esprits seraient en général assez bien disposés pour pouvoir tenter l'épreuve des adhésions.
Lorsque le gouvernement en reconnaîtrait l'opportunité , il aurait à faire rédiger un projet de constitution sociale qui pourrait être d'ailleurs.
— ifâ —
pins lanl , niodificc i)ar l(*s inlércssos, cl à lacililcr ensuite les moyens de souscription.
L'association devrait être considérée coinmo^ définitive lorsque le nombre des adhésions représenterait les deux tiers au moins de la valeur des terres cultivables , et les deux tiers des ca-^ pi taux h verser en espèces.
Ce serait alors le moment d'appeler tous les intéressés h élire leurs délégués à une assemblée générale réunie afin de constituer définitivement l'institution et radministration chargée de préparer les moyens d'exécution. Mais la première assemblée générale aurait encore à s'occuper d'un travail de la plus haute importance. Ce travail aurait pour objet un système de législation à présenter au gouvernement, afin d'indiquer les réformes à cpérer dans nos codes pour les mettre en harmonie avec le nouvel ordre de choses.
Ainsi , après avoir passé par trois périodes de temps bien déterminées ; la période d'éducation sociale , la période des adhésions et la période consacrée aux moyens préparatoires, tels qu'organisation , études , législation , la société aura traversé, sans secousse, le temps de transition qui la séparait du moment où le système d'assolion pourra enfin recevoir un commencement d'exécution. Mais, parvenue a ce point, elle n'en :sera pas encore a l'époaue où la pratique de ce
— T»3 — système recevra sa [)liis lari^e application ; car bien des clioses restent à faire pendant cette importante période. Déblayons la voie.