‹ De la prospérité publique, ou, Décentralisation du capital, et influence de cette opération sur l'ordre socialChapitre 41 sur 62 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

DES PRÉJUDICES QUE LE SYSTÈME AGRICOLE ACTUEL CAUSE A t*ORDRE SOCIAL.

L'agriculture étant la source première de la richesse publique , il est inutile que nous insistions pour faire ressortir l'intérêt qu'a l'état de veiller, avec une sollicitude toute particulière, au développement des pratiques agricoles. Nous nous bornons h rappeler que les plus graves désordres peuvent naître de la rareté, de la cherté des subsistances; que les opérations commerciales sont toujours languissantes dans les années où les récoltes sont peu abondantes ; qu'une multitude de bras deviennent alors inaclifs dans leur emploi à l'industrie ; que la faim est la conséquence du manque de salaires...

Cependant, qu'avait fait, jusques ici, le gouvernement pour développer la pratique de l'exploitation du soi? 11 s'était borné a accorder des

primes d'encourageinoiit aux agriculteurs qui avaient le mieux réussi, aux éleveurs qui avaient présenté les plus beaux résultats. Singulier système ! qui donnait des ressources à ceux qui prouvaient qu'ils n'en avaient pas besoin pour bien faire , et qui laissait dans Timpuissance ceux qui en manquaient pour réussir.

Du reste, pourquoi tant s'en préoccuper? Tout le monde ne tait-il pas de l'agriculture? C'est la vérité. Il est vrai aussi que tout le monde parle, que tout le monde chante , que tout le monde danse : cessons donc d'admirer ces paroles puissantes qui ont calmé les effervescences populaires; cessons d'attendre, avec lassitude, des heures entières, à la porte d'un théâtre, le moaieni de nous enivrer des mélodies de Dupré , d'applaudir à la grâce de Taglioni.

Il serait déjà plus que temps de porter une attention sérieuse sur les moyens de déblayer le conduit par lequel s'épenche la principale source de la richesse publique. Si de judicieuses observations ont élevé la théorie de l'agriculture à la hauteur de la science, il est inoui qu'on fasse de la pratique de cette science le lot dédaigné des hommes les moins éclairés de la société ; il est inoui qu'on laisse sans direction ces hommes dont les œuvres intéressent à un si haut point la prospérité d'une nation.

A la vérité les méthodes rationnelles ne sont

— ÎO -pas à la portée de lous. (Juelcjnes liommes senlemcnt qui s'attachent à praticiucr les moyens de laiie, à leurpioiit, progresser ratçricultnre; quelques hommes — nolahle minorité dans la classe des agriculteurs — ont à leur disposition intelligence et fortune, deux facultés indispensables pour l'application des bonnes méthodes. Or^ comment voulez- vous soumettre à la règle de ces méthodes ces petits propriétaires — et le nombre en est immense (1) — qui, trouvant h peine leur subsistance dans le lopin de terre qu'ils arrosent de leurs sueurs , sont obligés à ajourner les travaux de leurs champs poiir aller épuiser leurs forces sur les champs des autres; et qui, faute de pouvoir les nourrir, attendent les plus urgentes nécessités pour emprunter ou louer des bêtes de somme , si indispensables pour de bons travaux? Comment, sans bestiaux, sans engrais , étaler au soleil les couches inférieures du sol où les sucs nourriciers demeurent inertes, rendre à la terre les substances qui

(1) Cent par commune ? c'est peu dire, ^'importe ! Bornons-nous à ce nombre à raison de deux hectares par tète : c'est deux cents hectares par commune misérablement cultivés. Sur 38,339 communes dont se compose le territoire de la république , voilà donc 3,833,900 cultivateurs propriétaires de 7,667,800 hectares de terre qui obtiennent à peine dé leur culture la moitié des produits que ces terres pourraient donner. C'est à peu près comme si l'on ajoutait 3,833,900 hectares à l'étendue des terres incultes. C'est déjà bien assez que de compter six millions d'hectares de ces terres-là. (Voir la page 15 et la note à la fin de cette page. )

hii sont enlevées paï'une production incessante?

Avec la pratique des bonnes méthodes disparaîtrait ce qu'il y a de pernicieux dans la manie de cultiver toutes sortes de produits sur dos terrains dont la nature est plus particulièrement appropriée a un genre spécial de culture. Cette manie se remarque surtout dans les contrées méridionales d^ la France dont la fertilité se prête assez facilement aux caprices des agriculteurs. La , comme dans beaucoup d'autres contrées moins favorisées, on remarque, à tous pas, dans la pratique des grands aussi bien que des petits tenanciers, des fautes de culture, eu égard à la destination, a l'exposition des terres : ici on trouve des céréales languissantes à la place où la vigne prospérerait; là des vignes dont les produits sont peu sapides à la place où les c^éréales rencontreraient une abondante nourriture ; ailleurs, et chez le plus grand nombre , encombrement de tous les produits, sans tenir compte de Texposilion si peu variée, eu égard a l'espace cultivé : mais il faut au propriétaire de ce terrain l'avantage si chèrement payé, quoiqu'il en pense, d'avoir sous la main tout ce qui est nécessaire à sa consommation , même de ces arbres rongeurs dont la place n'est que dans les forêts ou , tout au moins, dans des parcs d'une certaine étendue.

L'on ne niera certainement pas que l'agricullure ne donne lieu à des travaux incessants :

c'est (lire (ju'il Ihul y apporter une surveillance continue et intéressée. Or, le mercenaire est-il assez dévoué, assez déilonnnagé pour se livrer, sans relâche, à tant de soins? Il faut là l'œil du maître, ou bien les choses sont en souffrance, et la perte est notable. Que Ton compte maintenant tous les propriétaires que leur profession, que leurs plaisirs retiennent loin des champs ; que l'on calcule l'imporlance des préjudices relatifs (1).

Cette observation nous amène à signaler les abus qui se glissent, faute de surveillance, dans l'exercice du droit de paccage, dans l'exercice des droits d'usage des forêts ; la négligence à compléter les forêts à mesure que le besoin s'en fait sentir; la cherté des bois, au grand détriment de l'industrie; les pertes pour les constructions navales; les charges que la pénurie des combustibles impose au consommateur, à mesure que sa part dans la richesse publique subit des réductions, et tant d'autres inconvénients ! . . .

Mais, de même que la surveillance manque à l'exploitation des terrains appartenant à ceux qui peuvent disposer de capitaux , de même les

(1) Il n'est pas de commune, en France , où l'on ne puisse citer plusieurs propriétés, même dans des conditions passables , qui n'aient acquis considérablement en changeant de mains. Elles étaient donc avant, relativement en souffrance. Eh l combien qui auraient encore besoin de passer dans des mains plus habiles et plus actives !

capitaux manquent souvent à ceux dont la surveillance est la plus active, dont le zèle et les labeurs sont les plus infatigables. Ce n'est pas tout que les instruments les plus puissants , les plus économiques soient bors de portée de la fortune de beaucoup , d'une immense quantité d'agriculteurs ; combien encore , combien de cbamps qui restent dans de mauvaises conditions agricoles faute de capitaux suffisants (1) pour y pratiquer des travaux indispensables, soit pour en déverser les eaux ; soit pour en exhausser la superficie ; soit pour ouvrir un canal direct d'irrigation ; soit, a plus forte raison , pour acheter le droit de prendre à une source abondante, plus que suffisante aux riverains, une portion de ces eaux, qui se perdent sans profit pour personne, si ce n'est pour un petit nombre, et qu'il faudrait

(1) Nous regrettons de n'avoir pu retrouver un document statistique qui , comme tant d'autres que nous avions recueillis dans le temps, a échappé à notre surveillance. Ce document justifiait, par des calculs circonstanciés, que la propriété rurale est grevée d'hypothèque pour plus d'un tiers de sa valeur. Allez donc dire à ces propriétaires obérés que leurs champs ont besoin d'améliorations, de réparations indispensables !

Ainsi , encore une vaste étendue des terres de la France appartenant même à des hommes jouissant de quelque crédit, qui reste fort en arrière de la production. Un tiers.'., et sur ce tiers même une partie ne produit rien ou peu de chose : ce sont les terres trop sablonneuses, trop argileuses, trop arides ou trop longtemps submergées pendant l'année, et que, par suite de sa gêne, le propriétaire ne peut ni amender , ni exhausser , ni arroser. Evaluez donc ces pertes par un chiffre

conduire a travers des champs intermédiaires appartenant à divers propriétaires.

A cet égard, les inconvénients vont jusques à ce point qu'un cours d'eau est souvent improiilable, même au riverain, faute de pouvoir pratiquer des travaux d'art, obligé qu'il est de tenir compte de la morosité des voisins qui refusent la faculté de laisser compléter ces travaux sur leurs champs situés en amont.

Les dommages provenant d'un tel état de choses sont assurément déplorables ; mais ce qui Test bien davantage, c'est de laisser les rivières, les fleuves rouler leurs eaux dans leurs lits sans les utiliser au profit de l'agriculture. Si l'on établissait dans toute la France de vastes canaux d'irrigation, comme cela se pratique dans quelques contrées (1), que de richesses ne s'épancheraient-elles pas de ces inépuisables réservoirs, dont les eaux entretiendraient dans les champs une fraîcheur vivifiante capable de braver les feux les plus ardents de la canicule!

Ce système d'irrigation , outre qu'il offrirait l'avantage de pouvoir naturaliser sur notre sol des produits d'une grande valeur, et qu'il a fallu, jusques ici , aller chercher dans de lointaines contrées , donnerait encore lieu à un nouveau

(1) Le canal de la Neste établi entre cette rivière et la ville de Toulouse; mais non encore achevé, etc.

système d'assoleineiU d'aulanl plus i^rofitablo qu'il n'y aurait plus nécessité de laisser acquérir aux terres, par le repos, une lecondité qu'elles recevraient d'ailleurs. Or, par le seul fait d'une production incessante, les produits de l'agriculture seraient forcément doublés , ou peu s'en faut, et cela, indépendamment de Teffet en lui-même de l'irrigation ; indépendamment de l'effet des engrais, dont on pourrait disposer en plus grande abondance, puisqu'il serait possible de nourrir un plus grand nombre d'animaux.

Pour confirmer ce que nous venons de dire sur les richesses qui seraient la conséquence d'un système général d'irrigation, nous mettrons sous les yeux de nos lecteurs un passage d'une lettre insérée dans le National, de 1854 n'du^o avril 1848, remplie d'aperçus éminemment judicieux, et relevés encore par un style chaleureux et brillant. L'auteur de cette lettre, écrite dans le but de faire connaître le projet de M. Surell au sujet de l'exploitation agricole du Delta du Rhône, s'exprime en ces termes :

a Les terres du Delta qui recevraient les eaux déversées par le barrage sont entièrement improductives. Le régime nouveau les transformerait aussitôt en prairies ou en rizières très-fécondes. D'après le prix de la propriété dans le pays et les résultats déjà connus par expérience, on doit admettre que ces terres acquerront une

plus value de ^,000 Ir. par licctare. Or, elles se rcparlissent de la manière suivante :

Surface améliorée. Valeur créée.

Plaine du Lan-uedoc. 14,000 hect. 28,000,000 fr. Ile de la Camargue. 18,000 hect. 30,000,000 fr.

Petite Camargue. . . 3,000 hect. 6,000,000 fi-.

Total. . . . 35,000 hect. 70,000,000 fr.

«Sur plusieurs points, des compagnies se sont installées : elles puisent Teau du Rhône avec des machines, la versent sur leurs champs et la vident dans les marais intérieurs. C'est là que mûrissent ces belles rizières dont on a tant parlé , et que j'ai vu moissonner Fan passé ; mais ce sont des exploitations restreintes et dispendieuses, qui auraient tant a gagner à un large système d'irrigation.»

Puis , voulant faire apprécier les avantages de Tentreprise eu égard à la dépense, l'auteur conclut en ces termes , à la fin de l'alinéa suivant : « Quant au devis , j'extrais deux chiffres du travail de M. Poulie : la dépense figure pour iO millions, la plus-value pour 86 millions et demi.»

Nous voudrions pouvoir reproduire, dans toute son étendue , cette remarquable lettre : tout son contenu viendrait merveilleusement à l'appui de ce que nous avons dit , des immenses effets d'un

vaslc réseau de ciiii;ai>. crirrigalion, et ferait ressortir (Vune manière bien plus évidente encore , les inconvénients que nous avons signalés comme étant la consé(iuence du système agricole pratiqué de nos jours.

A côté de perles aussi importantes, convientil de mettre en ligne de compte ces sentiers , ces chemins innombrables ménagés pour assurer le service d'une pièce de terre, qui souvent porte à peine la compensation des sacriûces qu'elle impose? Parlerons-nous de ce réseau si compliqué de fossés, de ces terrains sacrifiés au besoin de se clorre?

Abordons un sujet qui mérite une attention plus sérieuse ; signalons tous ces terrains en friche , tous ces marais aussi stériles qu'insalubres , ces landes , ces sables envahisseurs des plages maritimes , ces montagnes sans culture.

Est-ce que les friches ne pourraient pas être rendues à la production ? Est-ce qu'il n'y aurait pas possibilité de dessécher les marais? Est-ce que les landes , les sables sont impropres à toute culture? Est-ce qu'il y aurait folie à tenter de fertiliser les flancs des montagnes?

Demandez aux capitaux les moyens d'amender la nature , et les difficultés disparaîtront devant leur action.

Déjà nous voyons les résultats satisfaisants qu'ils ont produits entre les mains de sociétés oc-

cup(5es de délVicliemoiits, de dessèclieiiieuts de marais : du loud des bassins d'Arcaclion , de I

Capcstan, des Bouches-dii-Uhone, de lanl d'au- I

1res localités s*élèvent des terrains , d'une étendue assez considérable, où sont établies des rizières prospérantes. Les sables des landes niaritimes, jusques ici jugés impropres à produire autre chose que des bruyères , nourrissent des semis de pins qui défendront bientôt les terrains fertiles des envahissements incessans des sables de la iiier soulevés par les vents.

Voilà des résultats déjà opérés par les capitaux et — ajoutons — l'association.

Mais que ces résultats partiels sont encore peu importants en raison de ceux que l'on obtiendrait si l'on opérait sur toutes les terres incultes susceptibles d'être fertilisées !

H existe, en effet , en France, six millions

d'hectares de terres incultes (i).

(1) Malte-Brun (Précis de la géographie universelle, tom. 3, pag. 244. Edit. Aimé- André 1837 ) , porte à quatre millions d'hectares seulement la superficie des terres incultes , et cette évaluation ne comprend pas les tourbières , les mines et carrières , les propriétés bâties, les canaux de navigation et d'irrigation, les marais, les étangs, les fleuves et rivières, les montagnes et les rochers : Malte-Brun , en effet, classe à part ces dernières parties de terres incultes dans un tableau qu'il a placé à la page 260 du tome précité , indiquant

LA DIVISION DU SOL DE LA FRANCE, d'aPBÈS l'eMPLOI AUQUEL CHAQUE

PARTIE EST DESTINÉE. Par la désignation de terres incultes qui figurent à leur place dans ce tableau, l'auteur n'a donc entendu parler que des terres qui sont ou qui pourraient être dans la condition des terres arables ou autres productives. Cette manière d'apprécier l'intention

Six millions î [Ans de la neuvième partie du territoire français (l)! ! Or, sait-on à quelle somme

du géographe, résulte, d'ailleurs, du rapport qu'il établit entre la superficie des terres qu'il désigne comme incultes, et celle des terres arables qui produisent froment, seigle, mais, méleil , sarrasin , avoine, pommes de terre . Voici de quels termes il se sert pour établir ce rapport : « Une étendue aussi considérable ( quatre millions d'hectares ) » produirait une augmentation sensible dans la population puisqu'elle » accroîtrait de plus d'un sixième la totalité des terres arables que » Ton évalue à vingt-trois millions d'hectares. »

Si Malte-Brun n'eut pas considéré l'emploi auquel les parties du sol peuvent être affectées du point de vue où le plaçait la pratique agricole de son époque qui en était, du reste, alors, au même point ou peu s'en faut , que de nos jours , il aurait compris dans l'étendue des TERRBS INCULTES , OU tcrrcs qui peuvent rentrer dans les conditions des TERRES ARABLES , Ics marais , une partie des montagnes , les tourbières ; mais les tourbières ont leur destination spéciale. Nous croyons donc ne pas exagérer en évaluant à deux millions d'hectares, rétendue des marais, des montagnes, etc.; dont on pourrait tirer parti au profit de l'agriculture. C'est donc six milhons d'hectares au lieu de quatre millions qu'il faut ranger dans la classe des terres incultes fertilisables.

(1) Le baron de Walckenaer (Voir le dictionnaire de la conversation, tom. 28, au mot France , pag. 172) évalue , département par département , à 540,085 kilomètres 60 , ou 54,008,500 hectares la superficie du sol français , tandis que Malte-Brun , dans le tableau dont nous avons parlé dans la note précédente, n'élève cette superficie qu'au chiffre de 51,969,600 hectares. Nous croyons devoir adopter le résultat des calculs de Malte-Brun , parce que ces calculs étant établis en vue de faire connaître l'emploi auquel chaque partie de la superficie du sol est affectée , l'auteur a dû négliger les parties telles que rochers inaccessibles, glaciers, etc., qu'il pensait ne devoir jamais entrer en ligne de compte d'après le but qu'il se proposait. C'est donc avec raison que nous fixons à plus d'un neuvième le rapport entre les 6 millions d'hectares de terres incultes et les terres qui sont ou qui peuvent entrer dans la classe des terres cultivées, nous irons même jusques à dire des terres arables, et l'on verra bientôt si nous les classons trop avantageusement.

s'élèverait le revenu que l'on pouriait retirer de cette superficie rendue h la culture? à la somme énorme de 855 millions 055 mille 827 fr. (1).

Eh ! qu'on ne dise pas que l'exploitation de ces terres incultes ne produirait pas les résultats que Ton obtient des terres déjà exploitées ! qui peut l'affirmer? Quelle tentativea-t-on faite jusques ici assez importante pour acheminer vers la solution du problème? Qui peut dire quel parti l'industrie agricole pratiquée par un peuple entier qui y appliquerait toutes ses forces, toutes ses ressources, par le peuple français surtout , le plus intelligent et le plus

(1) Nous sommes encore au-dessous de la véritable appréciation si nous prenons pour base de notre calcul la quantité déterminée par Malte-Brun pour signifier l'étendue de la superficie du sol. Le chiffre que nous établissons n'est que la neuvième partie du revenu annuel de l'agriculture, en rapport avec l'étendue du territoire français tel qu'elle a été calculée par le baron de Walckenaer. Nous nous arrêtons, cependant à cette appréciation. Or, voici les bases sur lesquelles nous l'avons calculée :

Dans un mémoire adressé à l'Académie des Sciences de Paris , séance du 26 mars 18-^j8 [ Voir le feuilleton du National de 1834 , du 2o mars 1848) par M. Morcau de Jounès, les éléments du revenu annuel de la France sont établis ainsi qu'il suit, savoir:

Revenu brut annuel des terres 0,092,116,220 fr.

Idem , des pâturages G;6, 794,903

Idem, bois, pépinières et vergers 283,238, 32o

Total de la production agricole et végétale . . 6,022,149,450 fr.

Revenu ann, des anim. domest. brut. 767,251,000 i

Revenu ajinuel des anim. abattus. . 638,484,000 ) 1,480,735,000 fr.

Idem, brut des abeilles. . - . - 15,000,000)

Total des revenus agricoles annuels 7,502.884,450 fr

Or, le 9e de ce chiffre donne bien pour résultat. 833,653,827 fr.

actilde loiis les peuples du monde, pourrait tirer des friches, des marais, des montagnes? Du reste , pour se faire une idée de la puissance du travail de toute une nation s'appliquant k la fécondation du sol , il faut contempler les faits qui se passent ailleurs que chez nous.

Nous trouvons un tableau remarquable de ces faits dans la lettre déjà citée page 15 , à laquelle nous empruntons encore le passage suivant :

a C'est un triste pays (les plaines de la Camargue) , et cependant combien de richesses enfouies dans ce sol que nous dédaignons de féconder ! qu'y a-t-il sous ces salines croupissantes sinon le limon le plus fertile de nos vallées? Puisque le Rhône nous le restitue , ne saurions-nous en tirer parti ; et n'est-il aucun moyen de l'exploiter ? Le moyen est tracé depuis longtemps, et d'autres peuples placés dans des conditions semblables nous l'enseignent par leur exemple. Confinés dans ce Delta compliqué que forment, par leurs combinaisons, le Rhin, la Meuse et l'Escaut , les Hollandais ont su créer, au sein même de la mer, des terres nouvelles d'une fertilité surprenante. Aujourd'hui encore , ils étendent ce riche domaine en transformant en pâturages le fond de la mer de Harlem. Comme eux aussi , nous avons nos Pays-Bas ; pourquoi ne pas entreprendre sur

la MéditcrriiiK'C une toiiquelc qui leur a si bien réussi dans les mers du Nord ? Nous n'avons qu'à imiter leurs procédés, en les adaptant aux ciconstances locales qui distinguent notre pays du leur. »

Desséchez , desséchez donc les marais , car voilà des faits et des faits patents qui vous démontrent les profits d'une telle entreprise.

Mais, de plus, travaillez à rendre les montagnes fertiles, car voici des faits aussi, et des faits plus significatifs encore de la compensation que vous trouverez aux peines que vous vous serez données, aux sacrifices que vous vous serez imposés.

Laissons ici parler M. de Lamartine , cet homme en qui la poésie et la science ont toujours aussi bien servi l'élan du patriote que la finesse de l'observateur. 11 nous dit, dans son voyage en Orient (1).

« Les Maronites occupent les vallées les plus centrales, et les chames les plus élevées du groupe principal du mont Liban depuis les environs de Bayruth jusqu'à Tripoli de Syrie. Les pentes de ces montagnes qui versent vers la mer sont fertiles, arrosées de fleuves nombreux et de cascades intarissables ; ils y récoltent la soie, riiuile, l'orge et le blé; les hauteurs sont

(1) Voyage en Orient, t. 3, p. 345, Paris, 183o, Edition Charles Gosselin.

presque inaccessibles et le rocher nu perce partout les lianes de ces Dioiitagnes; mais l'infatigable activité de ce peuple, qui n'avait d'asile sûr pour sa religion que derrière ces pics, a rendu le rocher même fertile. Il a élevé d'étage en étage, jusqu'aux dernières crêtes, jusqu'aux neiges éternelles , des murs de terrasses formés avec des blocs de roches roulantes ; sur ces terrasses il a porté le peu de terre végétale que les eaux entraînaient dans les ravins , il a pilé la pierre même pour rendre sa poussière féconde en la mêlant à ce peu de terre , et il a fait du Liban tout entier un jardin couvert de mûriers, de figuiers, d'oliviers et de céréales. Le voyageur ne peut revenir de son étonnement quand, après avoir gravi pendant des journées entières sur les parois à pic des montagnes qui ne sont qu'un bloc de rochers, il trouve tout-à-coup, dans les enfoncements d'une gorge élevée ou sur le plateau d'une pyramide de montagnes, un beau village bâti de pierres blanches, peuplé d'une nombreuse et riche population, avec un château mauresque au milieu , un monastère dans le lointain, un torrent qui roule son écume au pied du village , et, tout au tour, un horison de végétation et de verdure où les pins , les châtaigniers , les mûriers ombragent la vigne ou les champs de maïs ou de blé. Ces villages sont suspendus quelquefois les uns sur les autres presque

pcrpcndiculaircnicnl. On peut jelor une pierre d'un village dans Taulre, on peut s'entendre avec la voix, et la déclivité de la montagne exige cependant tant de sinuosités et de détours, pour y tracer le sentier de communication , qu'il faut une heure ou deux pour passer d'un hameau à Tautre. »

Voilà les prodiges opérés par deux peuples se mettant résolument h Touvrage ! Les marais, la mer, les montagnes, les rochers ont cédé à leurs efforts: ils ont vaincu les vagues, ils ont vaincu le granit; rien ne leur a résisté pour créer la fertilité : ils l'ont créée sous les ondes , ils Font créée sous les neiges, sous les glaces... Et nous, Français, nous, placés dans des conditions plus favorables, nous ne saurions, nous ne pourrions, sinon mieux faire , imiter du moins ces peuples industrieux! Unissons , concertons nos efforts , et bientôt Ton viendra admirer chez nous tôus ces prodiges devant lesquels nous ne savons, nous, que manifester une stérile admira-' tion î

Mais , s'il faut le concours de tout un peuple pour refouler ainsi la mer, pour ramollir les rochers et les rendre productifs , ce concours est indispensable aussi pour établir ce vaste système de canaux, sous Tintluence desquels disparaîtrait toute aridité. Et certes, ce serait îa une grande œuvre! car bientôt, au lieu de nous trouver ex-

posés a subir la maguaniinilc d'un ennemi qui daigne nous vendœ chèrement des subsistances dont il surabonde, nous pourrions en exporter en abondance, sans porter atteinte à nos besoins. Bientôt nous pourrions élever sur notre sol une quantité d'animaux plus que suffisante pour nous affranchir du tribut de 4o millions (1) que nous payons tous les ans aux nations voisines; bientôt, au lieu d'aller acheter h haut prix , chez les autres , les chevaux qui nous manquent pour les besoins de notre armée , nous trouverions dans nos vastes écuries des ressources inépuisables et des races variées jjropres h tous genres de services.

On voit déjà que ce n'est pas seulement en ce qui concerne la culture des terres que le système d'agriculture laisse immensément a désirer : or, il y a encore beaucoup à faire pour ce qui touche à la partie industrielle.

En effet , si Ton consacrait plus de soins à multiplier les troupeaux de bètes à laine et de mérinos surtout , nous n'aurions pas a aller chercher à l'étranger , pour alimenter nos fabriques, neuf millions quatre cent mille kilogrammes de laines, dont deux millions cent-cinquante mille de laines fines (2).

(1) Malte-Brun , t. 3 , pag. 260.

(2) Voir dans le Dictionnaire de la Conversation, t. 34 , au mot laine, pag. 248, l'opinion de M. Giraud (de l'Ain) et de M. Gasparin.

Pourquoi eiuore ne pas étendre la culture d(i mûrier? Qui ne sait que le plus mauvais terrain, complanté d'arbres de cette nature, donne plu» de revenu que la meilleure terre où serait cultivé le froment (I) ? Le développement de cette culture aurait le double avantage , et de nous enrichir de tout ce que nous payons à Tïtalie, a TEs-^ pagne et aux contrées du levant pour la matière première des riches tissus de soie que nous fabriquons , et d'occuper un plus grand nombre; d'ouvriers, soit pour la préparation de la matière brute^ soit pour Textensionr de la fabrication.

Pourquoi , enfin , voit-on si peu d'attention consacrée à Téducation des abeilles ? A peine quelques contrées s'en occupent-elles; et cependant, dans l'état même des choses , les abeilles produisent encore un revenu de 15 millions (2). Serait-il donc impossible de décupler au moins ce produit? Les friches, les terres incultes sont

(1) Nous tenons cette appréciation d'un homme qui s'occupe, avec zèle et intelligence , de l'industrie séricicole dans un domaine qu'il possède dans le département du Gard. Pour nous donner une idée encore plus étendue des profits de cette industrie, il ajouta : « Dans le Gard, on va jusqu'à faire une excavation dans le rocher pour planter le mûrier d^ns la terre que Ton transporte dans cette excavation , et l'on ne recule pas devant les frais de cette opération , tant qu'ils ne s'élèvent pas à la somme de 72 fr. Vous pouvez compter, disait encore la même personne, que vingt beaux mûriers occupant un très-petit espace de terrain suffisent pour une quantité de graine dont les produits s'élèvent ordinairement à 100 fr.»

(2) Voir la note de la pag^ 20.

les nourricières du serpolet, du lliiiu el de tant d'autres plantes aromatiques : voilà justement le domaine des abeilles; et pourtant , comme si cette industrie éUiit sans importance , on laisse ce domaine sans population. Eh bien! cette indifférence nous coûte une somme que Ton pourrait bien élever, sans exagération, a près de 150 millions.

Si les bonnes méthodes, si les instruments, si les capitaux étendaient leur influence sur tout le territoire français, les terrains, débarrassés de cet amas de cultures antipathiques les unes aux autres, auxquelles ils distribuent comme à regret leur substance, prodigueraient leurs sucs nour* riciers h celles qui s'identifient à leur nature ; d'abondants engrais venant leur prêter leur action réparatrice, et les travaux de l'homme dirigés avec intelligence et sans parcimonie, développeraient toute leur fécondité. Cette pratique, appuyée qu'elle fût par l'action apéritive des cristallisations marines appliquée à toute l'étendue des terres épuisées et des terres incultes, rendrait leur vigueur aux premières, seconderait merveilleusement l'aptitude des autres , et saurait, en outre, tirer parti des différentes expositions, des différentes températures des montagnes pour acclimater sur notre sol des cultures qui prospèrent ailleurs dans les mêmes condi-» lions atmosphériques.

I.a vie des terrains ainsi développée recevrai^ une nouvelle énergie des moyens d'irrigation qui ne failliraient jamais; et , sous rinfluence de ce bain vivifiant, les terres fatiguées trouveraient une nouvelle vigueur, sans avoir h passer par un re[>os parasite comme la paresse.

Une surveillance incessante couverait le sol et les produits de son regard protecteur : elle écarterait des cultures toute cause de nocuité ou de destruction. Réparations, reboisements, plantations complémentaires ou autres; tout viendrait h point pour recevoir le luxe de sève que contient le sol : de nombreux troupeaux , dans lesquels nous verrions figurer des races d animaux utiles, mais inconnues dans nos climats, contribueraient encore à augmenter nos richesses et à féconder nos champs; Tindustrie agricole, enfin,, recevrait un développement qui ajouterait des milliards a nos revenus , sans compter le nombre de bras qu'elle arracherait a Toisiveté.

Alors la vie matérielle de la société aurait pour ses besoins d'abondants éléments de nutrition, et la vie morale recevrait de son côté Tinfluence du bien-être.

Si nous pouvions résumer en un chiffre le contingent qu'apporterait à la richesse publique chacune des améliorations que nous venons de signaler, on pourrait à peine en croire la vérité : il faudrait, pour la faire adopter a l'imagination,

récapituler toutes les sommes qui se confondraient dans ce total général , et , lorsqu'on en aurait reconnu l'exactitude , Tévidence ferait succéder au sentiment de stupeur un sentiment d'irrésistible impatience pour atteindre à un état de choses si avantageux : tous les vœux , toutes les volontés se grouperaient autour d'une seule pensée : L'ASSOCIATION.

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