‹ De la prospérité publique, ou, Décentralisation du capital, et influence de cette opération sur l'ordre socialChapitre 8 sur 62 · CONDITIONS DE LA RICHESSE PUBLIQUE · texte numérisé non relu

CONDITIONS DE LA RICHESSE PUBLIQUE

Le sol de TEspagne réunit toutes les conditions de fertdité, car il a tous les avantages de la fécondité et de l'influence du climat.

Le sol des Pays-Bas était originairement stérile ; sables et marais en constituaient l'essence, et, de plus, une atmosphère brumeuse et humide caractérise le chmat de cette contrée, qu'il a fallu conquérir sur la mer.

Eh bien 1 le sol de l'Espagne demeure stérile, tandis que le sol des Pays-Bas estun de ceux qui, en Europe, fournissent, en raison de la nature du terrain, les produits les plus abondants.

Le peuple espagnol, au surplus, vit dans la misère; l'aisance est le lot de la population qui habite les Pays-Bas.

Poussons plus loin nos remarques.

Il s'en faut de beaucoup, sous le rapport de lafertihté et de l'action atmosphérique , que le sol de l'Angleterre soit aussi favorisé que celui de la France, et cependant le sol français produit à peine dix pour un, alors qu'en Angleterre la production agricole s'élève à vingt *.

1 Voir la Politique universelle, par M. de Girardiii; page 295. ^ Voir la note C.

Néanmoins cette énorme différence dans la production ne donne pas la mesure de la richesse des deux pays ; l'Angleterre est dévorée par un paupérisme dont l'importance numérique s'élève à un chiffre beaucoup plus considérable que celui de la France , où cependant le paupérisme fournit un contingent d'environ onze millions de personnes; à peu près le tiers de la population ^

Que conclure de là, sinon que le pays le plus fertile n'est pas toujours le plus riche?

D'un côté, si l'industrie agricole est, en Angleterre, plus avancée qu'en France, d'un autre côté, l'exportation de ses produits manufacturés s'élève à une valeur incontestablement bien plus considérable que celle des produits de nos manufactures.

Comment donc ne pas s'étonner de la différence dans le nombre des individus composant la population misérable des deux peuples? Or, cette différence, quel qu'en soit le chiffre, se montre énorme, surtout en comparaison de l'importance des deux populations. Nous ne croyons pouvoir mieux faire, pour donner une idée juste de cette différence, que de placer ici le passage suivant dun auteur qui fait autorité en pareille matière.

« On ne saurait trop mettre sous les yeux du public , dit M. d'Angeville , page 86, ces effrayants résultats (les chiffres quiconstatent les progrès du paupérisme de '1789à 1855); nous voyons, en effet, surtout depuis ces vingt années de paix, le continent se laisser envahir par la charité légale plus ou moins déguisée. Partout où elle pénètre, elle produit les mêmes effets ; les liens de famille se brisent dans les basses classes, et c'est ici le cas de rappeler ce que nous avons dit : les pauvres prétendenty en Angleterre, que leurs enfants ne sont pas à eux, mais à la paroisse. L'imprévoyance dans la conduite et surtout dans le mariage, conséquence inévitable de la taxe, multiplie les pauvres avec une telle rapidité que la charité légale, à quelque taux qu'on la porte, ne peut secourir toutes les misères; la charité privée, qui heureusement ne meurt jamais dans le cœur de l'homme, vient alors en aide, mais elle succombe sous

' Noir la note D à la fin du volume.

le poids (le ses cliarges incessaiiinneiit croissantes, et Ton arrive eiilin, ainsi que nous l'avons vu pour la commune de Shalishurg, jusfjuà l'expropriation du sol, sans pouvoir la satisfaire ^ »

Il s'en faut de bien que pour soutenir le fardeau de la charité ('on en soit réduit à de pprejUes extrémités en Trance, où cependant les industries agricoles et commerciales sont loin de produire les mêmes résultats qu'en Angleterre.

Or, si Timportapce des opérations commerciales d'un pays ne constitue pas virtuellement la richesse de ce pays, pas phis que la fertilité du sol ne constitue la richesse de la nation qu'il nourrit , à quelles conditions un pays sera-t-jl donc un pays riche ?

Nous allons répondre.

L'individu qui consomme , fût-il même le producteur de l'objet qui satisfait à ses besoins, est censé en avoir fait l'acquisition; or, le prix de l'acquisition résume proportionnellement plusieurs capitaux industriels : l'acquéreur d'un habit, par exemple, paye Tindustrie du tailleur, l'industrie du fabricant de drap, l'industrie du teinturier, celle du fdateur, celle de l'agriculteur qui a vendu la matière première, celle du fabricant de maintes fournitures, celle du voiturier.

Le prix, en lui-même, de l'acquisition représente donc, en proportion de son importance, un mouvement industriel de spécialités diverses, et, entre les mains du tailleur, il représente ce même mouvement, et, de plus, des opérations futures, car le tailleur achètera avec la somme qu'il reçoit et confectionnera pour de nouveaux consommateurs.

Dans le prix de Tacquisition se trouvent donc deux capitaux, cehii de la consommation et celui de la production.

Maintenant, s'il s'opère plusieurs acquisitions de ce genre, le double capital industriel acquerra une importance représentée parle produit résultant delà multiplication de ce capitalpar le nombre des ventes.

* Il résuUe d'un relevé ordonné par la Chambre des communes , sur la motion de M. B. Hall, que la cote de la taxe des pauvres s'élève à 9,975,600 liv. sterling (249,390,000 francs).

Or, si un grand nombre, ou le plus grand nombre des individus composant une nation est en possession du capital de consommation, c'est déjà mie preuve que la richesse publique de cette nation est assez considérable , et d'un autre côté , la valeur de ce capital de consommation en produits industriels, multiplié par le nombre des consommateurs, donne pour résidtat un chiffre dont il est difficile de constater l'importance.

De ce qui précède, il est naturel de conclure que la nation la plus riche est celle qui consomme le plus.

Observez que nous ne disons pas celle qui produit le plus S car lorsque la consommation intérieure est relativement peu considérable, il peut arriver que la production soit une cause de ruine; une guerre, une panique financière suffisent souvent pour effrayer le consommateur étranger : il en résulte un discrédit de tous les produits exportés, quelle qu'en soit la nature. Mais cela n'arrive, comme nous venons de le dire, que lorsque la consommation intérieure est relativement peu considérable, c'est-à-dire, lorsque le capital commercial nest à la disposition que d'un petit nombre dindividus.

Au surplus, l'exemple de l'Angleterre démontre bien que la production, en elle-même, n'est pas toujours une source de richesses pour une nation; l'on ne peut, en , effet, considérer comme riche la nation qui s épuise à nourrir ses pauvres, et qui ne parvient pas, malgré les énormes sacrifices qu'elle s'impose, même à empêcher le paupérisme de prendre des proportions chaque jour plus étendues.

C'est justement cet état de choses qui donne la raison de cet immense mouvement d'exportation des produits de l'Angleterre : si la misère n'y était représentée par un aussi grand nombre d'habitants, elle nexporterait que l'excédant de sa consommation, et la différence serait considérable.

Toute riche qu'elle paraît être, l'Angleterre ne possède cependant pas la véritable richesse publique.

Nous pouvons donc dire, sans hésiter, que le pays le plus

• L'art de produire réside dans le secret de consommer, {La Politique universelle, par M.Em. de Girardin.)

riche n'est pas celui où il y a le plus de riches, mais hieu celui où il y a le moins de pauvres, celui dans lequel le capital industriel est le moins concentré ; c'est-à-dire celui où la consommation est la plus importante. Ce sont les petits affluents surtout, mais nombreux et toujours fournis, dont le tribut, qu'on nous passe la métaphore, fait couler h pleins bords le fleuve de l'industrie, sans qu'un débordement ravageur soit à redouter*.

Mais, dans le système social actuel, les moyens de consommation, en d'autres termes, les éléments de la richesse publique ne sont pas à la portée de tous ; il est donc indispensable de trouver une combinaison qui amène la solution de notre problème, lequel désormais se formulera en ces termes :

Assurer h chacun les moyens de pourvoir convenablement à ses besoins de consommation, en mettant à sa portée les éléments de production.

DEUXIEME SECTION

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