DES DAMES DE MAISON ET DES MAISONS DE TOLÉRANCE
Nous ne croyons pas qu'il existât des dames de maison avant la conquête d'Alger. En Afrique, les filles publiques élaient régies par un mezouar^ qui n'était lui-même qu'un fermier du gouverneur de la province auquel il payait une rede-
vance ; aussi rançonnait-il fortement les malheureuses qui étaient inscrites sur son livre.
Sous ce rapport, il y a un rapprochement complet à faire entre la rapacité des mezouars et celle des dames de maison; les plaintes causées par ces exactions furent si vives, que l'on fut obligé de supprimer le mezouar peu de temps après qu'on s'était emparé d'une nouvelle ville.
On agit ainsi à Alger, à Blidah, mais les filles publiques indigènes restèrent encore isolées. C'est alors que des dames de maison ouvrirent des établissements pour recevoir les filles publiques de toutes les nations qui arrivaient sur le sol africain.
A Oran, où presque toutes les filles sont espagnoles, les dames de maison sont de la même nation.
A Alger, ce sont surtout les filles françaises, anglaises et allemandes, qui forment le personnel de ces maisons.
Les Juives et beaucoup d'Espagnoles se livrent à la prostitution clandestine.
Les Mauresques car tées ne se réunissent jamais de manière à constituer régulièremeDt des maisons de prostitution comme chez nous.
Quelquefois elles li}gent seules, quelquefois
encore elles se rtiettent trois ou quatre ensemble, louent à frais commun une maison j et chacune occupe une chambre qu'elle meuble ordinairement avec un lit en fer, un canapé, une table de bois blanc et une ou deux chaises.
Néanmoins, il en est quelques-unes plus 1*6cherchées, plus" à leur aise, dont l'intérieur est aussi plus confortable.
On voit chez elles des lits ou sofas dans chaque coin de la chambre, des coussins le long des côtés, des tapis, deux ou trois glaces de Venise, une commode, quelquefois même, mais c'est bien rare, une pendule, et de légers rideaux aux fenêtres donnant sur la rue. Elles mêlent ainsi dans leur ameublement lé français et l'indigène. Il est assez commun de trouver chez elles des gravures de mode clouées les unes à côté des autres, et quelques images grossières de nos saintes enchâssées dans des cadres en bois rouge et apperidues au mur.
Elles se réunissent ordinairement dans la même chambre, lorsque cette chambre offre une ouverture sur la rue.
On découvre ces filles au moyen d'entremetteurs qui font la quête aux chalands pendant la
soirée sous les arcades des rues Bab-Azoun , Babel-Oued, sur la place du gouvernement. Ce sont de jeunes indigènes très-experts dans ce métier et que l'on nomme Kaouedy qui vous proposent des jolies femmes et vous conduisent moyennant salaire. On leur ouvre partout les portes sans difficulté. Nous croyons qu'ils ont un mot ou un mode de frapper qui est le signe de reconnaissance. Sans eux on. ne se fait pas aisément ouvrir la porte.
Les filles mauresques se promènent peu et ne se tiennent pas à leurs portes. On les aperçoit à ces petites ouvertures pratiquées au premier étage. Elles laissent voir leurs yeux noirs au judas par lequel elles regardent dans la rue.
Accroupies les unes à côté des autres, sur un canapé bas, elles causent tout en fumant la classique cigarette.
Pendant les grandes chaleurs de l'été, elles étendent souvent des nattes sur les dalles de la cour de la maison mauresque qu'elles habitent, et y reposent nonchalamment étendues, en attendant les visites.
Il y a quatorze maisons françaises de tolérance à Alger ; elles sont tenues presque toutes par d'an-
ciennes filles publiques. Il n'y en a pas qui soient tenues par des hommes ; cependant, lorsque les dames de maison sont mariées , on tolère la présence du mari dans l'établissement.
Chez nous , la profession de dames de maison est regardée avec le plus profond mépris, et personne ne voudrait avouer qu'il a quelques rapports d'affaires, même indirects, avec les femmes qui font ce honteux métier.
Presque toutes sont d'anciennes prostituées ou du moins des domestiques ou des dames de confiance des maisons de prostitution. Il en est à peu près de même en Afrique; mais il y a des pays où ce métier est considéré comme une industrie très-productive, que les gens les plus riches ne dédaignent pas d'exercer.
Au Sennaar par exemple, les principaux habitants font une spéculation sur leurs esclaves femelles qu'ils livrent au public. La setti (madame) Basra, ancienne maîtresse d'Ismaël Pacha, femme très-riche, en possède une cinquantaine qui exercent pour elle la prostitution.
Parmi ces femmes, il se trouve de belles Abyssiniennes. Le gouvernement protège ce commerce.
pES RUES d' ALGER SPÉCIALEMENT AFFECTEES AUX PROSTITUÉES.
Avant la conquête, les filles publiques étaient tenues d'habiter des quartiers spéciaux, qui étaient Bir-Roumana , partie moyenne de la rue de la Casbah ; Djemâ el Akhdat, rue du Loc d'or ; Euli- Medfâ, rue de la Girafe ; bir Djehbah, rues Annibal et du Palmier ; Sabat el Ah'meïit, rues Lahemar et du Scorpion ; Hamman fruita, rues du Chêne et de Nemours.
Dans la liste qui va suivre, nous retrouvons encore quelques-unes de ces rues qui semblent destinées à recueillir ces misérables femmes.
Les filles sont beaucoup plus nombreuses près de la Casbah el dans toute la haute ville que partout ailleurs. Elles Ke peuvent s'établir que dans certains quartiers et dans certaines rues.
Il y a des rues qui leur sont assignées, ce sont celles dont les noms suivent : Addadah, Alkermimouth, Albuquerque, du Chat, du Commerce, du Diable, de la Fonderie, Cassarougil, Lahemat, Lalahoum, du, Loc d'or, des Marseillais, du Scorpion, Sidi-Ferruch , Sidi-Haîlel, Sophoisbe, deThèbes, Villegagnon.
Nous croyons devoir faire observer, au sujet de la rue Sidi-Ferrucb, que les maisons de tolérance y touchent presque la rue Bab-el-Oued, et que ce honteux spectacle et les scènes de tapage qui y ont lieu continuellement, sont un grand scandale pour ce beau quartier.
Cette habitude d'assigner aux prostituées certains quartiers qu'elles doivent forcément habiter, n'a pu prévaloir à Paris ; mais nous la voyons prise utilement dans quelques grandes villes européennes, dans toutes nos principales villes d'Afrique, et dans presque toutes les grandes villes d'Orient.
Nous trouvons dans des notes manuscrites qui nous ont été confiées par le docteur Moreau (de Tours), quelques renseignements assez curieux sur ce sujet recueillis dans ses voyages.
Certains quartiers du grand Caire pullulaient de filles publiques, et, chose remarquable et qui ne saurait vraiment se voir qu'en Egypte, une foule de ces malheureuses campaient sur la grande place de Liesbeki, qu'on ne pouvait traverser sans être arrêté, sollicite de toutes manières, et presque forcé d'entrer sous leurs tentes.
Depuis, elles ont été reléguées dans la haute
Egypte, avec défense, sous peine du bâton, de rentrer au Caire.
Le Caire néanmoins en possède encore un assez grand nombre, mais la police est censée en ignorer l'existence. Il faut, pour y pénétrer, user de discrétion et de prudence. Si l'on est dénoncé, le maître on la maîtresse de maison sont punis et exilés avec toutes les pensionnaires.
Depuis, les filles publiques sont revenues au Caire, où il y a deux mille ou trois mille filles publiques qui sont tenues de loger hors la ville et sur différents points.
Elles ont un chef à leur tête et payent contribution au pacha.
Nous lisons dans le savant article sur Tripoli , par le docteur Hoefïer (1), « que dans cette ville les femmes de mauvaise vie sont nombreuses ; quand elles sont connues pour telles, on leur fait habiter un certain quartier de la ville qu'on appelle Zanga-el-Gaab ou quartier des prostituées. Elles ont un chiaoux pour intendant.
» Ces femmes sont obligées de fournir la nourri tureaux chiens du pacha qui gardent l'arsenal. »
(i) Univers pittoresque, U VII , p. 7.