DISPENSAIRES DE L' ALGÉRIE
Le service des dispensaires est encore bien incomplet en Algérie, comme on en jugera en lisant quelques renseignements sur leur installation.
Nous avons parlé longuement du dispensaire d'Alger, et, tout incomplet qu'il est, nous serions encore heureux de voir le service sanitaire des filles publiques aussi bien organisé dans les autres villes.
Les salles des filles publiques sont installées pour
la plupart dans les hôpitaux militaires; à peine isolées des salles des hommes, et surtout des salles de femmes qui parfois deviennent communes, le service y est fait souvent par des chirurgiens militaires et par des infirmiers comme dans toute la province d'Oran. Les salles destinées aux visites et au traitement des filles publiques ne sont encore que des rudiments de dispensaires qu'il est indispensablede créer dansdeslocauxentièrement isolés des autres malades. La salubrité publique, la morale militent en faveur de cette création urgente des dispensaires dans les principaux établissements de l'Algérie.
Province d'Alger.
Alger. Il y a un dispensaire assez bien organisé, dans lequel les visites se font de dix en dix jours.
Médéah. Il y a un dispensaire annexé pour l'administration à l'hôpital militaire. Le service médical y est fait par le chirurgien en chef de l'hôpital militaire qui reçoit une subvention de l'administration civile. La visite obligée a lieu tous les huit jours.
Blidah. — Il y a un dispensaire administré par un économe, et où le service se fait par un médecin civil.
Ce dispensaire, mal installé, est fort mal tenu.
Les visites ont lieu tous les dix jours.
Cherchell. — Les visites ont lieu tous les dix jours et sont faites par un médecin civil, qui se transporte dans les maisons de prostitution et envoie les filles malades dans une des salles de l'hôpital militaire.
Tenez. — La salle oh l'on reçoit les filles publiques dépend de l'hôpital militaire. La visite a lieu tous les huit jours; elle est faite par un chirurgien militaire.
Orléansville. — La visite est faite tous les huit jours dans une salle de l'état-major de la place par un médecin italien qui dirige sur l'hôpital militaire les vénériennes, qui sont reçues dans une salie particulière et traitées par un chirurgien militaire.
Postes isolés. — Lorsque, par hasard, il vient une ou deux fdles dans les postes isolés, elles sont visitées et traitées par le chirurgien attaché à ce poste.
A tous ces dispensaires de la province d'Alger ou aux salles des vénériennes , sont attachés des infirmiers pour faire le service des malades.
Province d'Oran.
Oran. — Il y a un dispensaire civil où la visite se fait tous les dix jours.
Mostaganem. — Il y a un dispensaire civil où la visite se fait tous les dix jours.
Tlemcen. — Le chirurgien en chef fait, tous les dix jours, la visite des filles publiques et envoie les vénériennes dans une salle séparée de l'hôpital militaire. C'est là qu'elles reçoivent des soins.
Sidi-bel-Âhbès. — La visite a lieu tous les cinq jours dans une salle séparée de l'hôpital militaire. Le chirurgien militaire, chargé de ce service, reçoit une gratification de Tadministralion civile.
Dans toute la province d'Oran, le service des filles publiques, atteintes de maladies vénériennes, est fait par des infirmiers. Ce sont, en général, des jeunes gens, ce qui a parfois occasionné des désordres graves qui ont été signalés au ministre de la Guerre, par les inspecteurs du service de santé. Mais, jusqu'à présent, on a négligé de remédier à un état de choses aijssi irrégulier.
Province de Constantine.
Nous savons qu'il y a des dispensaires à Con-
stantine, à Philippeville et à Bône; mais noQS n'avons aucun renseignement particulier sur la manière dont le service y est fait (!).
Nous trouvons, dans le Journal de médecine et de chirurgie militaire, une note (2) dans laquelle nous voyons qu'en 1840, la syphilis était commune à Constantine, parce qu'on ne prenait aucune mesure contre ce fléau corrupteur. Aucun lieu de refuge n'était ouvert à ses victimes.
On prit alors le parti de faire payer aux filles infectées une somme qui fut employée à l'entretien du dispensaire, où elles furent logées, nourries et traitées sans autre rétribution.
Le local qu'elles occupaient était sain et trèspropre. Elles y étaient nourries suivant leurs habitudes.
Cet établissement était régi par une femme.
Les visites avaient lieu deux fois par mois. Terme moyen, on y réunissait cinquante filles, sur lesquelles quatre ou cinq au plus étaient reconnues infectées.
(1) Ceux qui désireraient quelques détails sur le dispensaire de Blidah devront consulter le lome LVI, p. 2 8 et suivantes des Recueils des Mémoires de médecine et de chirurgie militaire^ et la page 264 du lome LII pour le dispensaire de Constantine.
(2) Tome LII, p, 264, année 1840.
Ce dispensaire a eu sept femmes en traitement, terme moyen.
On voit de suite combien ce mode d'entretien du dispensaire était vicieux , et qu'il allait droit contre Je but qu'on voulait atteindre. Les filles infectées, étant punies parce qu'elles étaient malades, devaient nécessairement se soustraire aux visites le plus longtemps possible, et pendant ce temps elles propageaient la syphilis.
Si, comme tout le fait présumer, nous devons un jour étendre notre domination au sud de nos établissements français, jusqu'au Sahara algérien, il nous faudra aussi organiser des dispensaires dans ces contrées. Il peut donc être intéressant d'établir dès à présent quelles sont, sous le rapport de la prostitution, les mœurs de ces tribus sahariennes.
Ces renseignements, que nous avons puisés dans l'excellent ouvrage du colonel Daumas(l), se rattachent indirectement à notre sujet.
Les mœurs sont généralement pures dans la ville d'El'-A'rouât ; cependant les filles des Ouled-
(i) Le Sahara algérien, par le lieuienant-colonel Daumas. 18*6, 1 vol. in-8».
Nâïl et des A'râzlia, viennent y faire, comme autour de toutes les grandes villes du Sahara, commerce de leurs amours.
Les femmes des A'râzlia qui passent pour trèsbelles, sont peut-être pour cette cause fort débauchées, et ont la triste spécialité de fournir les lieux de prostitution du Sahara algérien. Beaucoup d'entre elles vont se prostituer à Tougourt et dans les autres villes et k'sour du désert.
Elles partagent cette profession et les profits qu'elles en retirent avec les filles de la tribu des Ouled-Nâil, dont les femmes et surtout les filles jouissent d'une très-grande liberté et sont de mœurs fort dissolues. Quelques filles d'autres tribus viennent aussi leur faire concurrence, ce sont celles de la tribu des A'mer, dans les environs de Sétif, et celles des Ouled-Ouràbah', kabyles des environs de Bougie.
Lorsque ces filles viennent à Tougourt, où les mœurs sont assez pures dans l'intérieur de la ville, c'est toujours pendant l'hiver; elles campent dehors sur un petit mamelon qu'on appelle Drâ'el Guemel (le mamelon des poux), et là elles s'y prostituent argent comptant. Ces filles, qui ont une grande réputation de beauté, sont fort sales ;
elles vont la figure découverte comme toutes les femmes du désert.
Mais, par opposition à ce scandaleux tableau, on retrouve des tribus où les mœurs sont beaucoup plus pures.
A R'damês par exemple, les femmes sont sévèrement surveillées. La femme qui divorce ne trouve plus à se remarier. Celle qui se prostitue est chassée de la ville.
Les Beni-Mzab qui sont mahométans, mais khoaaredj (sortants, schismatiques) , sont pour cette cause méprisés des Arabes.
Leur pureté de mœurs est poussée jusqu'au rigorisme : ce sont les puritains du désert. Ils peuvent, il est vrai, épouser quatre femmes; mais, contrairement aux habitudes du Sahara, ils les cachent soigneusement aux yeux de tous. Un fils ne peut voir que sa mère, un frère ne peut voir que sa belle-sœur; sortent-elles, elles se voilent entièrement et de manière à ne laisser voir qu'un œil. L'adultère est lapidée ; son complice paye une amende très-forte, reçoit cinq cents coups de bâton et il est banni du pays.