CHAPITRE III
Habitudes et manière de vivre des prostituées.
« Quod ego mihi puto palmarium
>> Me reperisse, quo modo adolescentulus » Meretricum ingénia et mores posset noscere, » Mature ut cum cognovit, perpetuo oderit. » (Terent., Eun., V, 4, 8.)
« Ce que je crois glorieux pour moi, c’est d’avoir trouvé le moyen de faire connaître à nos petits jeunes gens les ruses cl les habitudes des prostituées, afin que, instruits de bonne heure, ils les détestent à tout jamais. »
« Quel bien, en effet, pourrait-on opérer sans la connaissance de ces mœurs et de ces habitudes? Elle évitera plus tard des tâtonnements et suggérera peut-être à ceux qui viendront après moi l’idée de quelques mesures salutaires auxquelles notre génération n’aura pas pensé. (V. Parent-Duchat., ouv. cit., t. I, p. 600.)
Les détails donnés par Parent-Duehatelet sur les habitudes et la manière de vivre des prostituées de Paris, dans son ouvrage ex professo , s’appliquent en grande partie aux prostituées des grandes villes de province; pourtant, certaines particularités m’ont paru dignes d’intérêt.
A Bordeaux, comme partout, les prostituées se divisent administrativement en deux classes, que je me propose de décrire séparément :
lu Les tilles de maison;
2° Les filles isolées ou libres.
Dans le langage vulgaire, elles reçoivent différents noms :
Les uns génériques : Filles publiques; Filles soumises;
Filles à la carie; Filles inscrites, Filles de joie; Câlins, vieux diminutif populaire de Catherine, nom qu’on donne avec mépris à toute femme de mauvaise vie; Putains, nom ordurier et injurieux (*).
Les autres, spécifiques, moins usités : Filles à soldat, filles de la plus basse classe; Pierreuses , celles qui font leur métier dans les maisons en construction ; Marcheuses, celles qui sont toujours en marche pour quérir des clients.
Ce vocabulaire, autrefois beaucoup plus varié, s’est simplifié à mesure qu’une police mieux faite a réprimé de plus en plus les désordres extérieurs de la prostitution, l’obligeant à respecter la pudeur publique et à se renfermer dans l’intérieur des maisons ou tout au moins dans un quartier spécial.
§ I. — Fjlles de maisons.
Les filles de maisons sont au nombre de 70 environ, dans 12 maisons nommées : Maisons fermées, Maisons publiques , Maisons de prostitution ou de tolérance. Ces dénominations, adoptées dans le langage administratif pour désigner les établissements de première ou de deuxième classe ou catégorie, sont passées dans la langue vulgaire; les suivantes sont plus ou moins populaires, ordurières
p) Le vieux français pute veut dire fille ; il dérive de putus, puta (pur), ancien mot latin, que l’usage a remplacé par purus, pura. C’est là qu'il faut chercher l’étymologie de putain et non dans les mots puteus, puits, ou putere, puer. C’est ainsi que le mot garce s’est dégradé jusqu’à devenir ordurier, et que le mot fille a pris une acception basse et ignoble : c’est une fille! aller voir les filles.
ou basses : Bordels (j), Boxons , Lupanars. Les maisons luxueuses où les filles commencent la carrière de la prostitution, aussi bien que les garnis misérables où quelques unes la finissent, tous les repaires de la débauche, à part de rares exceptions, sont confinés dans un quartier spécial.
Les prostituées sont amenées ou procurées par des courtières ou entremetteuses qui perçoivent une rétribution de 10 à 25 fr. par fille dont elles déterminent l’enrôlement. Ces courtières sont ordinairement d’anciennes prostituées ou des proxénètes ruinées.
Les jeunes ouvrières et les jeunes servantes sortant des hôpitaux; celles qui, renvoyées des ateliers, des magasins ou des maisons bourgeoises, ont recours aux bureaux de placement; toutes les filles délaissées par des parents repris de justice; orphelines ou non, celles que leur inconduite a privées de la protection des honnêtes gens et de la tutelle des institutions charitables; en un mot, toutes les filles déclassées, sont en butte aux pernicieux conseils et aux séductions des entremetteuses, et pourtant il est extrêmement rare qu’une fille entre d’emblée dans la prostitution publique à leur instigation. La paresse, la gourmandise, le désordre, la débauche héréditaire, la prostitution clandestine, l’abandon complet et le dégoût du travail, telles sont, comme je l’ai dit au chapitre précédent, les vraies sources de la prostitution publique. Le plus clair du revenu des courtières provient de ce qu’elles
(') L’ancien mot bordeau, dont on a fait bordel , vient du mot saxon bord, qui veut dire maisonnette ou loge; borde, borderie, petite maison de campagne, métairie, ont la même étymologie.
perçoivent sur les changements de maisons des filles déjà inscrites. Les courtages perçus à l’occasion de l’enrôlement des fdles inscrites pour la première fois sous leur influence ne suffiraient pas pour les faire vivre.
En résumé, voici en quoi consiste leur industrie : informées par les caquetages des filles ou par des avis directs ou indirects qu’une fille veut changer de maison, elles vont l’offrir aux matrones à qui elle peut convenir, et ménagent une entrevue chez elles entre les deux parties. Si la fille désire changer de ville ou de pays, elles la proposent par correspondance, en décrivant minutieusement ses qualités physiques. Elles envoient quelquefois son portrait photographié. Lorsqu’elles l’ont fait accepter, elles lui procurent un passeport et l’aident à remplir les formalités administratives que nécessite son départ. Si la fille est belle et promet de grands bénéfices à la maison où elle va s’enrôler, elles la conduisent elles-mêmes à destination, comme un colis de haute valeur qui pourrait s’égarer en route. Tous les frais de voyage leur sont scrupuleusement remboursés, et elles reçoivent, outre le courtage convenu, une indemnité selon les distances parcourues, le temps dépensé, etc.
Les courtières de prostitution sont en ce moment à Bordeaux au nombre de trois. Elles sont tolérées et surveillées.
Souvent les maîtresses de maisons ou les sous-maîtresses viennent chercher elles-mêmes les filles disponibles qui leur sont signalées par les courtières, ou bien elles vont en recrutement, sur de vagues indications, dans les grandes villes de France ou des pays voisins.
Ces maîtresses de maisons, nommées aussi Matrones
ou Proxénètes, en style ordurier Maquerelles (4), sont presque toujours d’anciennes prostituées (2) qui ont su amasser un pécule, et qui ayant acquis par une longue pratique l’expérience de la prostitution (3), ont obtenu l’autorisation de tenir une maison où les prostituées vivent en communauté.
L’Administration n’autorise jamais l’installation d’une
P) L’étymologie qui ferait venir Maquereau de Mercureau, diminutif hypothétique de Mercure iVoy. Dict. de Bescheuelle) , est insoutenable. Si l’on peut en accepter une, c’est celle qu’a proposée Tripaut qui fait dériver ce mot de aquariolus , esclave qui présentait l’eau aux prostituées pour leurs ablutions et qui allait chercher pour elles les pratiques sur la voie publique. (Voy. — 13 — )
(2) <c Cum serta refudit
y Canities. Jam turba procax, noctisque recedit y> Ambitus, et rare pulsatur janua tactu,
» Seque reformidat spcculo damnante sencctus,
» Stat tamen, atque allas succingit lena minislras, y Dilectumque diù, quamvis longæva lupanar » Circuit, et retinet mores quos perdidit ætas. »
(Claudian., in Eulrop., I, 89.)
« Lorsque sa tète se couronne de cheveux blancs, la foule bruyante ne rôde plus autour de sa demeure ; on vient rarement heurter à sa porte. Vieille, et s’effrayant de la condamnation prononcée par son miroir, elle n’abandonne pas pour cela la prostitution; elle y livre les autres, elle passe ses derniers jours dans le lupanar depuis longtemps chéri, gardant les habitudes de sa jeunesse à jamais perdue. »
(3) Ars merctricia , Meretricium , Lenocinium.
L’art de la prostitution, l’exercice de la prostitution ou du proxénétisme, sont souvent cités dans les auteurs ou dans les lois. — (Voy. Suet., Calig., XL.)
« Ilabet benc ac pudice eductam, ignaram arlis mcretricœ. » (Terent., Heaut., II, 1, 14.)
« Il a une maîtresse honnête et bien élevée qui ignore les ruses de la prostitution. »
matrone dans une nouvelle maison, sans s’être assurée de la convenance des locaux au point de vue de l’hygiène et au bon ordre intérieur. Jamais une maison de prostitution ne doit s’ouvrir à l’extérieur par deux portes, afin que personne ne puisse s’esquiver pendant les visites domiciliaires que les inspecteurs ont le droit de faire, et qu’ils font souvent, pour s’assurer que l’établissement ne recèle aucune prostituée non déclarée.
Les maîtresses de maisons doivent tenir un livre pour l’inscription de leurs femmes , comme les logeurs ou les maîtres d’hôtel pour l’inscription des voyageurs.
La rigoureuse surveillance dont elles sont l’objet de la part de l’administration qui les rend responsables de toutes les contraventions commises dans leur établissement, et qui peut ajouter aux peines prononcées par le tribunal de simple police, un emprisonnement de vingt jours et même la fermeture de leur maison, tout les oblige à veiller elles-mêmes au bon ordre et à éviter toute espèce de scandale. Vouées au mépris public, elles en éloignent les manifestations insultantes par une conduite relativement honnête et presque toujours tranquille et réservée. Avares, âpres au gain, endurcies par l’habitude du vice, dégradées par le spectacle continuel des turpitudes humaines, elles caressent, elles flattent du sourire et de la main; leurs paroles sont d’une écœurante douceur ( — 11 — ).
Il y a treize ans, les maisons de prostitution pouvaient être tenues, à Bordeaux, par des hommes. Maintenant les maîtresses de maisons vivent avec leurs maris ou leurs amants; mais ceux-ci ne paraissent jamais, et ne jouent aucun rôle apparent. Leur intervention dans les altercations est rigoureusement interdite; et, d’ailleurs, une maison
où l’on courrait le risque de rencontrer des hommes prêts à prendre la défense des matrones ou des filles, serait désertée par sa clientelle et perdue de réputation parmi les débauchés.
A Bordeaux, l’odieuse immixtion des souteneurs, en style ordurier Maquereaux ou Rufiens , dans les contestations ou les querelles, ou dans les réclamations auxquelles donnent lieu si souvent la prostitution, a définitivement disparu. C’est un progrès considérable au bénéfice de la sécurité publique et du bon ordre, dont Parent -Duchâtelet avait considéré la réalisation comme impossible à Paris, en 1837. (V. ouv. cit., I, p. 160 et 469.)
Avant d’accepter une fille nouvelle, les maîtresses de maisons la soumettent à une visite corporelle, comme fait le Conseil de révision pour un conscrit ( — 12 — ). Elles n’admettent pas celles qui sont laides et usées, ou qui sont atteintes de quelques maladies ou de quelque infirmité, etc.
Les matrones ou les sous-maîtresse acquièrent une grande expérience de l’examen corporel des filles; la plupart savent très bien faire l’application du spéculum ; elles passent leurs femmes à la visite plusieurs fois par semaine, et surtout avant de les envoyer aux Dispensaires de Salubrité pour la visite médicale hebdomadaire.
Cette visite médicale, qui a lieu dans les formes que j’exposerai plus loin, est pour les prostituées une importante affaire; c’est le sujet fréquent de leurs conversations. Le personnel de chaque maison se rend en voiture au Dispensaire, sous la surveillance de la matrone et de la sousmaîtresse.
Au point de vue de l’ordre public, la réclusion volontaire à laquelle ces fdles se soumettent sous la garde et la » responsabilité des matrones est extrêmement favorable, car elles ne paraissent jamais ou presque jamais dans les rues, et la police a très rarement à s’occuper d’elles pour la répression des querelles et des contraventions.
« Fænrinæ naturam regere, desperare est omnium. » ( Prov Senecæ.) « Gouverner la femme! c’est impossible. »
Les filles de maisons ne vont point chercher les hommes sur la voie publique, et les matrones n’envoient point d’émissaires au dehors. Les jeunes gens se transmettent les uns aux autres les adresses de maisons de prostitutions ou s’y entraînent mutuellement (4); les garçons de café ou d’hôtel donnent volontiers les indications qui leur sont demandées sur ce sujet : ils offrent aux étrangers de les conduire dans les maisons les plus renommées et de les introduire auprès des matrones; celles-ci reconnaissent ce service par un pourboire dont la valeur varie de 2 à 5 francs, selon les apparences de générosité de client. Les cochers des voitures publiques font concurrence aux garçons d’hôtel, et reçoivent, comme eux, des gratifications de la main des matrones.
Les matrones essaient d’annoncer leurs maisons par des
p) « Qui tum illam amabant, forte, ita ut fit , filium » Perduxere illuc secum , ut una essent , meum. »
(Ter., And., I, 1, 53.)
« Un jour, ceux qui la fréquentaient emmenèrent avec eux mon fils, comme cela se voit souvent, pour faire ensemble une partie (le débauche. »
[X. Aquarioli, p. 35.)
distributions d’adresses sous la forme de cartes de visites. En voici quelques spécimens :
Jlloaiôoit uouveffe.
Rue du Gasc > K°
(Maison) rue de Poissac, N°
La suivante est imprimée en lettres d’or :
A la Reine de Navarre.
Maison de Société >,,c
Bo idéaux. , R^ue de Oaso.
Celle-ci s’annonce hardiment comme une honnête industrie :
Je n’ai pas besoin de dire que l’Administration considère la distribution de ces cartes comme une provocation publique à la débauche, et quelle punit sévèrement les matrones qui s’en rendent coupables.
Je puis affirmer l’exactitude des détails que je vais donner sur les habitudes intérieures des filles de maisons.
Elles se lèvent vers dix ou onze heures du matin.
Les soins corporels sont incessants et minutieux. Elles se baignent très fréquemment, presque toujours à domicile; rarement dans les établissements publics, qui restent absolument étrangers aux actes de la prostitution ( — 13 — ).
Elles déjeunent à la fourchette, en peignoir, vers onze heures du matin. Elles passent la journée à préparer leurs toilettes f1), à causer, à fumer des cigarettes; quelques-
(') « Et nosti mores mulierum;
» Dum moliuntur, tlurn comuntur annus est. »
(Ter , Ueaut.j 230.)
t Vous connaissez les femmes tandis qu’elles s’attifTent et qu’elles se coiffent, un an sc passe. »
TENUE PAR Mm° FOLLIAN
N° . Rue Lambert, K°
unes font delà musique; on trouve un piano dans toutes les maisons ( — 14 — ).
Si elles sortent pour quelque promenade, ce qui est rare, elles sont accompagnées par la matrone ou par la sousmaîtresse. Dans ces promenades, elles aiment à attirer les regards par des costumes luxueux ou excentriques; mais si leurs allures les font reconnaître, la police intervient, les oblige à rentrer chez elles et les punit de quelques jours de prison. Si le scandale a eu du retentissement, la matrone encourt elle-même la prison et la fermeture temporaire de son établissement, le tout par simple décision administrative.
Les matrones conduisaient quelquefois au théâtre les filles qu’elles voulaient s’attacher par des procédés flatteurs et bienveillants. Mais depuis un an, il est absolument défendu aux filles publiques de se montrer au théâtre (—15—).
Elles dînent copieusement à cinq heures et demie. Après le dîner, elles font leur toilette pour se préparer à recevoir le public, car c’est dans la soirée que les maisons sont le plus fréquentées.
Elles se font coiffer par abonnement au mois, et ne se
« Est ctiain placuisse sibi quæcumque voluptas,
» Virginibus cordi grataque forma sua est. »
* (Ovid., Cosm, 3J.)
« Elles trouvent une certaine volupté à sc plaire à elles-mêmes ; la parure est le souci des jeunes filles et tout leur bonheur. »
« Vos quæ munditiis, mollitiis, deliciisque ætatulam agilis,
» Viris cum summis inclutæ amicæ. » (Plaut., Pscudol., 169.)
<c Vous, les belles élégantes, toujours attifées, choyées, dorlotées; vous, qu’on renomme pour faire les délices dos riches. »
font pas faute de teindre leurs cheveux ou d’en porter de faux, lorsqu’un peu d’artifice paraît nécessaire à leur coquetterie ( — 10 — ).
Elles font une prodigieuse dépense de cosmétiques et de parfumeries. Presque toutes se fardent les joues et les lèvres avec une naïveté grossière. Quelques-unes se noircissent les sourcils et le bord des paupières avec le charbon d’une allumette à demi-brûlée ( — 17 et 18 — ).
Farder, dans leur langage c’est maquiller. Le maquillage s’emploie quelquefois pour dissimuler les maladies qui pourraient faire prononcer l’envoi d’une fille à l’hôpital et pour tromper l’œil du médecin chargé de la visite sanitaire. J’ai vu des ulcérations recouvertes d’une petite pièce de baudruche adroitement collée avec de la gomme et colorée avec du carmin. Ces préparations à la visite, qui se paient de 3 à 5 francs, sont faites, le plus souvent, par des sages-femmes et même par des médecins.
Quelques-unes, par une bizarre recherche de coquetterie, laissent croître démesurément les ongles de leurs mains, qu’elles taillent en amande f1).
A partir de sept heures et -demie ou de huit heures du soir, elles sont prêtes à se réunir au premier appel de la sous -maîtresse dans un salon éclairé au gaz. L’ameublement de ce salon de réception n’est pas au dessous de ce qu’on voit de plus confortable chez les personnes riches. Dans l’une des maisons la décoration est splendide.
(i) Comme le comte de Guiclie, que Molière a dépeint sous le nom de Clitandre :
« Est-cc par l’ongle long qu’il porte au petit doigt » Qu’il s’est acquis chez vous l’estime où l’on le voit? »
(Molière, Misant., Il, 53.)
11 est d’usage, dans certaines maisons luxueuses, qu’elles se montrent enveloppées d’un court peignoir de satin de couleur claire sans aucun autre vêtement. Elles portent alors des bas de soie blancs ou roses, et sont chaussées de brodequins ou de souliers assortis au peignoir. Quelquefois même elles entrent au salon dans un état complet de nudité ( — 19 — ).
Le plus souvent elles cherchent, dans leurs costumes pompeux et fripés, à suivre les dernières modes adoptées pour les bals et les soirées d’apparat Q). Leur langage, grossier comme celui de la lie du peuple, qu’elles salissent naturellement de mots orduriers, qu’elles embrouillent de jargon et de patois ou quelles enrichissent d’argot; leurs voix enrouées , usées ou d’un timbre ignoble (2) ; leurs tutoiements et leurs jurons, leurs regards faussement lascifs, les surnoms qu’elles se donnent ( — 20 — ), tout cela forme un hideux contraste avec les toilettes ou les manières du grand monde, prétentieusement et gauchement contrefaites. (Yoy. Surnoms et noms de guerre : Parent-Duchatclet, ouv. cil., t. I, p. 126.)
(4) « Pars humeri tamen ima lui, pars summa lacerti
» Nuda sit
» Hoc vos præcipue, nivæ, decet : hoc ubi vidi » Oscilla, lcrre humero, qua patet, usque libet. »
(Ovid., Ars Am., III, 306.)
<? Décolletées, les bras nus cela vous sied à vous dont la blancheur
est de neige. Dés que je vous vois, je veux couvrir de baisers tout ce «pie vous offrez à mes regards. »
(2) « Uln sonat raucum quiddam atque inamabile ridet,
» Ut rudit ad scabram turpis asella molam. »
(Ovid., Ars Am., III, 289.)
« Celle-ci fait entendre en riant un son rauque et désagréable, pareil au braire de l’ignoble ànesse qui tourne la meule. »
Elles soupent vers deux heures du matin, avant de se coucher.
Les repas, qui se font en commun, sont présidés par la matrone et par son mari ou son amant. La préséance à table sô règle, parmi les filles, selon le rang d’ancienneté dans rétablissement.
Il n’est pas rare qu’un homme passe la nuit entière avec une fdle; cela s’appelle faire ou avoir un coucher. Les maisons de prostitution remplacent ainsi les hôtels garnis pour certains voyageurs qui ne font dans la ville qu’un séjour de peu de durée.
Gomme elles restent presque toujours étrangères aux sensations voluptueuses aussi bien qu’aux sentiments affectueux dans l’exercice de leur métier, les choix réitérés dont elles sont l’objet flattent leur vanité sans exciter entre elles de jalousies proprement dites; mais au fond du cœur, et peut-être souvent à leur insu, elles conservent un instinct irrésistible, un besoin insatiable de volupté et d’affection f1).
C’est pour cela qu’elles veulent avoir et qu’elles ont un amant, un amant de cœur , dont elles ont soin en s’enrôlant de stipuler l’admission gratuite pour certains jours de la semaine et à certaines heures. C’est à celui-là qu’elles se
(') « Sanguisugæ duæ sunt filiæ, dicenlcs : aiïcr, affer.
)> Tria sunt insaturabilia, et quartuni, quod nunquam dicit : sufficit.
j) Infernus et os vulvæ et terra quæ non satiatur aqua : ignis vero nunquam dicit : sufficit. » (V. Prov., XXX, 15.)
« 11 y a deux filles de sangsue, qui disent : apporte, apporte.
» H y a trois choses insatiables, et une quatrième qui ne dit jamais : c’est assez.
» L’enfer, la vulve, la terre que l’eau ne sature pas : et c’est le feu qui ne dit jamais : c’est assez. »
livrent, c’est à lui qu’elles offrent, femmes qu’elles sont toujours, leur admiration, leur dévouement aveugle, et comme des lambeaux infects d’un amour passionné.
Cependant, elles n’assouvissent pas toujours leur lubricité avec ces amants, pas plus qu’avec les inconnus quelles reçoivent.
<r Infelix, cui torpet licbes locus ille, puella,
» Quo pariter debent femina virque frai. »
(Ovid., Ars Am., III, 798.)
Elles contractent fréquemment entre elles d’infâmes liaisons.
Cette prodigieuse perversité
« Prodigiosa Venus. » (Mart., I, 91.)
engendre des jalousies furibondes, des explosions de querelles et des combats entrecoupés de sanglots et entremêlés de cris aigus et d’horribles imprécations. Mais comme leurs seules armes sont leurs ongles, les plus grièvement blessées n’ont que le visage éraillé d’égratignures.
« Quoties facit ira nocentem
i Hune sexum : rabie jecur incendente feruntur » Précipites. » (Juv., VI, 645.)
« Quand la colère rend la femme criminelle : enflammée de fureur, elle se précipite. »
* Fulminât ilia oculis, et, quantum femina, sévit. »
(PftOP., IV, 10, 55.)
« Ses yeux sont fulminants, sa fureur est terrible, c’est toute la fureur d’une femme. »
? Muliebre est furerc in ira. » ( Prov Senecæ.)
« La colère de la femme est de la fureur. «
Il paraît que certains débauchés font simuler en leur présence, par des groupes de prostituées, de monstrueuses obscénités. La plupart d’entre elles portent la trace des rapprochements contre nature.
« Nitimur in vetitum semper, cupimusque negata. »
(Ovid., Sentent.)
« L’homme est bientôt blasé par un plaisir licite;
La menace l’attire et le refus l’excite. »
On dit qu’elles satisfont tous les caprices de la luxure avec la servilité la plus abjecte f1) ( — 22 — ).
Il y a dans chaque maison une prostituée quelquefois encore jeune ou une ancienne prostituée, qui est investie de la confiance de Madame, qui l’aide à maintenir l’ordre parmi les filles et qui la remplace en toute occasion : c’est la sous-maîtresse ( — 23 — ).
C’est elle qui ouvre la porte extérieure lorsqu’on vient frapper. Cette porte, solide et ferrée, est toujours fermée à double tour. Avant d’ouvrir, la sous-maîtresse s’assure, à travers un judas fortement grillé, des apparences pacifiques des visiteurs. S’ils sont trop nombreux, s’ils paraissent ivres, elle refuse d’ouvrir ( — 24 — ).
La vive lumière du bec de gaz, qui surmonte la porte, facilite l’inspection préalable des étrangers ( — 25 — ).
Dans les cas douteux, on parlemente, on délibère, et Madame, appelée en toute hâte, décide l’admission ou le refus définitif. Il faut qu’elle soit très prudente, car les maisons de prostitution sont exposées à être assiégées et
(') .c Quod fellas, et aquam potas, nil, Lesbia, peccas :
» Qua tibi parte opus est, Lesbia, sumis aquam. »
(Mart., II, 50.)
prises d’assaut par des troupes de jeunes gens, par des bandes d’hommes avinés ou par des marins qui ont prémédité d’aller faire un brcinlc-bas dans un b Le plus
souvent, ces expéditions sont motivées par des maladies qu’ils croient avoir contractées dans l’établissement, par des expulsions subies, par des jalousies d’amant de cœur; il arrive aussi qu’elles n’ont pas d’autres causes que l’effervescence de la jeunesse et l’instinct du mal.
« Ebrius ac petulans, qui nullum forte cecidit » Dat pænas. » (Juv., III, 278.)
« Ivre et fqribond, s’il n’a battu personne, il enrage. »
La dernière fois qu’une scène de cette nature a eu lieu à Bordeaux, c’était, il y a quelques mois, vers onze heures du soir. Les conjurés se sont rangés sans bruit le long de la muraille; l’un d’eux a frappé discrètement à la porte qui lui a été ouverte sans défiance; aussitôt, les autres se sont précipités : les prostituées au nombre de six, la matrone, la sous-maîtresse, toutes ont été criblées de coups de poings et de coups de pieds, jetées en chemise dans la rue et roulées dans les ruisseaux f1).
(l) Il y a longtemps que les maisons de prostitution sont exposées à ces avanies :
« Et dabo te in manibus eorum : et destruent lupanar luum : et demolientur prostibulum tuiim : et denudabunt te vestimentis tuis : et auferent vasa decoris tuæ : et derelinquent te nudam, plenamque ignominiæ. » (Ezech., XVI, 39.)
« Je te livrerai en leurs mains : ils détruiront ton lupanar : ils démoliront ta maison de débauche : ils te dépouilleront de tes vêtement : ils emporteront tes vases précieux, et te laisseront nue et couverte d’ignominie. »
« Ebrietas geminata libidine régnât.
» Protinus eversæ turbant convivia mensæ.
C’est la sous-maîtresse qui reçoit du client, du Monsieur, ce qu’il doit payer après qu’il est monté pour une passe ou pour un coucher.
La sous-maîtresse touche de Madame environ 25 francs par mois de gages. Dans quelques maisons , elle monte lorsqu’elle est demandée, ce qui augmente ses profits au détriment de l’autorité qu’elle doit exercer sur le personnel de l’établissement.
Elle reçoit quelques étrennes des clients; cela peut aller à 50 ou GO francs par mois. Elle vend aussi des cigares ou des oranges qui lui sont payés 50 centimes la pièce; les filles les lui rendent quelquefois. En somme, la sousmaîtresse ne gagne guère moins de 100 francs par mois dans les principales maisons.
Les servantes, cuisinières ou femmes de chambre, qui ne sont pas hors d’âge, sont prostituées le plus souvent.
Il y a rarement des domestiques mâles à demeure.
11 est certain que les cloisons des chambres où les filles reçoivent les hommes, sont quelquefois percées d’orifices étroits, par lesquels des personnes cachées dans une pièce voisine peuvent assister secrètement au spectacle de la débauche. J’ai vu de mes yeux les dispositions de cette singulière exploitation de la lubricité ( — 20 — ).
Les jeunes gens vont ensemble passer les soirées dans les maisons de prostitution; ils jouent aux cartes le salaire
>< Alii quam quisque probabat
» Aut poterat rapiunt, caplæque erat urbis imago.
» Fcmineo clamore sonat dormis. » (Ovid., Mctam ., XII, 221.)
« L’ivresse surexcitée par la luxure ne connaît plus de frein; aussitôt, les tables sont renversées, chacun ravit celle qui lui plaît ou qu’il peut saisir; c’est comme te sac d’une ville. Les cris des femmes retentissent dans la
maison. »
des filles, comme la consommation au café. Les moins riches se cotisent pour former la somme destinée au paiement d’une seule fille, puis ils jouent cette somme au premier as de cœur. Aller faire un as de cœur est un usage très répandu parmi les étudiants, les jeunes ouvriers ou les commis de magasin ( — 27 — ).
Le règlement de police défend de servir à boire dans les maisons de prostitution ; malheureusement la surveillance à cet égard est difficile. Les matrones savent qu’un homme de sang-froid résiste aux séductions et garde son argent; aussi, le vin de Champagne quelles offrent et quelles vendent, est pour elles une double source de bénéfice. Il est entendu qu’on trinque avec les filles t1).
Les maisons ont une clientelle d’habitués d’un âge mûr. Le Cercle est un prétexte pour s’absenter de chez soi pendant la soirée. Cette clientelle, opulente et discrète, oblige les matrones à changer fréquemment leur personnel, car les recettes d’une fille nouvelle sont relativement plus fortes que celles d’une fille depuis longtemps connue ( — 30 — ).
Plus une fille est demandée, plus la matrone la traite avec douceur, plus elle s’efforce de l’attacher à sa maison par des soins obséquieux et des caresses; mais dès qu’une
(') « Veni, inébriemus eum vino, dormiamusque cum eo. » [Gen., XIX, 32.)
« Viens, nous l’enivrerons (le vin, et nous dormirons avec lui. »
« Cum aliéna muliere ne sedeas omnino, nec accumbas cum ca super » cubitum. »
« Et non allerceris cum ilia in vino ne forte declinet cor tuum in i illam . » {Eccli.j IX, 12.)
« 11 ne faut jamais t’asseoir auprès de la femme étrangère, ni t’accouder à table avec elle. »
« Ne converse jamais avec elle en choquant les verres, de peur que ton cœur ne s’incline vers elle. »
fille est délaissée par le public, la matrone provoque son départ par des querelles ou par le refus de lui acheter les objets qu’elle désire et les vêtements dont elle a besoin ; ou bien elle la met brutalement à la porte, à peine vêtue d’un vieux jupon et d’une vieille robe ( — 28 — ).
C’est ainsi que la prostituée publique descend des salons luxueux dans les bouges infects, car les riches tapis quelle foule aux jours de sa splendeur, trament par un bout dans le ruisseau.
Le prix d’une passe est de 5 à 10 francs; le prix d’un coucher est de 10 à 20 francs, selon les maisons; on ne marchande pas [l) ( — 30 — ).
« Luxuriosa res vinum. » ( Priap ., XX, 1.)
« Le vin est libidineux. »
« Sine Cererc et Libero fïiget Venus. »
(Ter., Ern., IV, 5, 6.)
« Vénus est glacée loin de Cérès et de Bacchus. »
« Vinci parant animum Veneri. » (Ovid., Hem. Am., 806.)
« Le vin dispose à l’amour. »
« Veneris hortator et armiger Liber... alacrcm vigorem libidinis incutit ; » bac enim sitarchra navigium Veneris indiget sola... ut vino calix abun- » det. » ( Apul., II, 28 )
« Bacchus est l’instigateur et l’écuyer de Vénus.... il donne à la luxure de la vigueur et du feu ; car la nef de Vénus n’a pas besoin d’autre viatique que d’une bonne bouteille. »
« Ut vino calefacta Venus, lum sævior ardet.
» Luxuries. » (Ci.audian., de bell. Gilcl., 183.)
« Quand Vénus est échauffée par le vin, la luxure s’allume plus ardente. *
(i) « Ncc facta es quasi meretrix fastidio augens pretium. » (Ezecii.,