XVI
« Et tu n’as pas imité la prostituée qui se surfait et débat son prix. »
En général, les matrones recommandent aux filles de visiter les hommes avant de se laisser approcher. Il arrive souvent que la fille, qui a conçu des doutes, appelle la matrone ou la sous-maîtresse qui procèdent à un examen minutieux de l’organe suspect; un renvoi ignominieux succède à la constatation d’un écoulement blennorrhagique ou d’une ulcération.
Il n’est pas rare que les filles soient demandées pour aller en ville ou à la campagne. Quelquefois alors elles sont retenues pour coucher, rarement par des gens du pays, plus souvent par des étrangers, qui les reçoivent dans leur hôtel. Pour les cas de ce genre, le prix est convenu avec la matrone et n’est guère au-dessous de 20 francs ( — 29 — ).
Le paiement n’est pas exigé d’avance de la part des hommes dont la tenue inspire confiance ; mais il est exigible.
Les maîtresses de maison font bien rarement crédit, même à leurs habitués les plus fidèles. Elles disent ceci : Quand un homme doit de l’argent, on ne le revoit plus.
Il est donné aux filles, pour leurs gants, un cadeau facultatif dont elles ne doivent pas compte à la matrone; la valeur de ce qu’elles obtiennent ainsi varie, selon les maisons et selon les filles, de 8 k 50 fr. par mois.
Les matrones tiennent ou font tenir un livre, par doit et avoir, où elles portent au débit de chaque fille tout ce qu’elles lui fournissent, savoir :
1° La nourriture, dont le prix journalier est convenu d’avance ;
2° Les dépenses diverses : vêtements, linge, bijoux,
parfumeries, bains, voitures, visites de médecin, médicaments, etc., quelquefois le chauffage et l’éclairage.
Sur ces dépenses diverses, les matrones se réservent un bénéfice arbitraire et toujours très considérable qui ressemble beaucoup à l’abus de confiance ou au vol domestique;
3° Quelques petites sommes en argent comptant que les filles donnent à leurs amants ou qu’elles consacrent à l’éducation de leurs enfants, ce qui est rare, ou bien qu’elles envoient à leurs familles, ce qui est tout à fait exceptionnel.
S’il y a un teneur de livres, les filles l’appellent le Compteur.
Chaque fille possède un livret sur lequel la matrone reproduit les inscriptions du livre de comptes. Ce livret, nouvellement institué, a pour but de limiter les bénéfices frauduleux des matrones, et de prévenir les altercations qui éclatent trop souvent au moment des règlements de compte.
Les filles 11e doivent rien pour le logement, ni le plus souvent pour le chauffage et l’éclairage. Leur crédit se compose de la moitié de leurs gains successifs. C’est donc pour payer le loyer de leur chambre, leur chauffage et leur éclairage qu’elles abandonnent la moitié de leurs gains (dont le total moyen annuel s’élève, à Bordeaux, comme nous le verrons plus loin, à 4,200 fr .), et l’autre moitié paie, entre les mains des avides matrones, les frais de leur nourriture et de leur entretien ( — 31 — ). Comment donc consentent-elles à subir une aussi criante exploitation? C’est quelles sont absolument ineptes et imprévoyantes; c’est que, à part de très rares exceptions, elles sont encore plus stupides que vicieuses. Les filles qui peuplent les maisons de prostitution seraient presque toutes incapables de régler elles-mêmes leurs dépenses'; elles tomberaient
dans la plus crapuleuse misère, si leur vie matérielle n’était pas gouvernée et assurée par les matrones. Celles qui ont quelque peu d’intelligence et d’esprit de conduite se soustraient à l’exploitation des matrones et passent dans la catégorie des filles isolées.
L’obéissance des filles est la première clause du contrat coutumier qui engage réciproquement les deux parties, mais la rapacité des matrones recueille naturellement la haine des pensionnaires quelles exploitent; aussi, la moindre dissidence produit entre elles une échange de paroles aigres auxquelles succèdent aisément des invectives et d’abominables injures assaisonnées de jurons.
Cependant, cet état de guerre sourde et perpétuelle est quelquefois remplacé par une paix profonde. 11 y a des matrones qui sont assez habiles pour traiter les filles avec une douceur maternelle, tout en maintenant les droits de leurs intérêts et de leur autorité; il y a des filles dont le caractère est doux et docile; alors, quelquefois, ces malheureuses finissent par s’aimer de cœur, comme s’aiment les honnêtes gens ; alors, tous les bons sentiments renaissent; on a vu la matrone associer une fille à son industrie; on l’a vue favoriser une liaison qui devait enlever à la prostitution une fille d’un excellent produit; enfin l’adopter, et parvenir à la régénérer, à la marier.
Une maison de prostitution a vraiment quelques traits de ressemblance avec une pension bourgeoise. On y trouve un salon commun de réception, une salle à manger commune à tous les locataires, une espèce de table d’hôte et des chambres meublées ( — 32 — ).
La balance du livre de comptes constitue presque toujours la prostituée débitrice de la matrone, et pour une
somme qui s’élève, en moyenne, à 400 fr. environ. La dette est un fait qui ne souffre guère d’exception, par conséquent la fille de maison n’économise rien. Si elle change de maison, même de ville ou de pays, sa dette est fidèlement remboursée à l’ancienne matrone par la matrone nouvelle chez qui elle arrive, et la somme payée figure à son nouveau débit. Elle est ainsi poursuivie de maison en maison par une sorte d’engagement d’honneur, qui l’attache à son infâme métier. Pourtant, il n’est pas rare qu’elle s’échappe pour aller vivre en garni, passant ainsi dans la catégorie des filles isolées, ou bien qu’elle disparaisse pour aller prendre une condition honnête dans son pays natal ou ailleurs. (Y. IIe Part., Ch. IX.) Les matrones redoutent beaucoup ces évasions, qui, se multipliant par la contagion de l’exemple, les ruinent quelquefois très rapidement.
Toutes les fenêtres des maisons de prostitution, qui s’ouvrent sur la rue, sont garnies de vitres dépolies ou doublées de persiennes dormantes, et, de plus, elles sont cadenassées à l’intérieur : celles du rez-de-chaussée sont grillées de barres de fer. Le vrai motif de ces précautions est d’empêcher les filles de se montrer aux passants. A Marseille, il y a quelques années, j’ai vu en plein jour, dans un quartier fréquenté, à des croisées de premier étage, des torses de femmes nues affronter les regards. C’est là ce que notre police interdit, et elle l’empêche efficacement par la clôture des fenêtres; mais il en résulte une apparence de séquestration. Les obstacles matériels répriment les caprices, et ces malheureuses ne savent pas toujours jusqu’à quel point elles sont libres de quitter la maîtresse de maison dont elles sont débitrices.
Séquestrées, exploitées, brutalisées, injuriées, elles espèrent toujours améliorer leur condition en changeant de maison ou de pays; mais elles retrouvent partout la meme réclusion, la même exploitation, les mêmes dédains : partout les mêmes punitions de leur imprévoyance et de leur paresse. Si encore, en échange de leur jeunesse hâtivement flétrie et de leur âme abrutie et déchue, elles pouvaient offrir autre chose que l’abattement, le repentir, le. dégoût!
Lorsqu’une fdle veut absolument sortir ou lorsqu’elle s’évade, la matrone n’a pas de recours légal contre elle; elle n’a pas d’autre gage de sa créance que les chiffons laissés par la fugitive. Les pertes résultant de ces évasions servent de prétexte aux bénéfices exhorbitants que s’attribuent les matrones sur les vêtements, les bijoux et les autres objets qu’elles achètent pour le compte des filles.
Dernièrement, une fille qui voulait lever le pied a prié la proxénète de sa maison de l’accompagner pour aller acheter des cigarettes. A peine dans la rue : « Adieu, » Madame, lui dit elle, je file ; maintenant si vous avez » des jambes, faitcs-le voir. » Elle partit à pied pour Péri gueux, à 120 kilomètres de Bordeaux, sans argent et sans s’inquiéter de ses effets. Il était sept heures du soir. Elle arriva vers minuit à Libourne, et se présenta à la gare du chemin de fer. Un employé lui fournit un lit. Le lendemain matin, elle mit son schall en plan pour 5 fr. Elle partit de Libourne dans la soirée avec un commisvoyageur. Le cinquième jour, elle était de retour, crottée, harrassée, affamée, et se faisait enrôler dans une autre maison. Elle s’était donné de l'air.
11 n’est pas rare que les hommes avec qui les filles ont lié des relations habituelles dans l’exercice do leur métier
« Longaque alit assuetidine flammas. »
(Ovid., Metam ., X, 3.)
« Et il nourrit scs feux par une longue habitude. »
sc déterminent à payer leur dette pour les faire sortir de la maison de prostitution, les entretenir et obtenir leur radiation du registre; et, chose presque incroyable! on a vu de pareilles liaisons se terminer par des mariages, et d’anciennes prostituées figurer dans les plus hauts degrés de l’échelle sociale ( — 33 et 34 — ).
« Sic visum Veneri ; cui placet impares
» Formas atque animos sub juga alienca
» Sævo miltere cum joco. » (Hoit., Carra., I, 33.)
« Ainsi l’a voulu Vénus, qui se plaît dans ses jeux cruels à réunir sous un joug d’airain les corps et les esprits les plus divers. »
Cependant et peu de gents ont espousé des amies, qui ne » s’en soient repentis, et, jusques à l’aultre monde, quel » mauvais mesnage a fait Jupiter avec sa femme, qu’il » avait premièrement practiquée et jouio par amourettes? » C’est, ce qu’on dict, chier dans le panier, pour après le » mettre sur sa teste. » (Montaigne, Essais , III, Y.)
§ II. — Filles isolées.
Les filles isolées se divisent en deux classes : celles qui logent en ville, et celles qui sont logées dans un quartier déterminé ( — 10 — ).
1. Les filles logées en ville, au nombre de 102 environ, forment l’aristocratie de la prostitution inscrite; elles ont
les mêmes habitudes de luxe et de bonne tenue que les filles de maison, parmi lesquelles elles se recrutent le plus souvent, et se rapprochent davantage des femmes entretenues avec lesquelles le public les confond d’ordinaire.
Obligées de conduire elles-mêmes leur propreexploitation et de pourvoir à leurs besoins, elles doivent conserver un certain esprit d’ordre et de calcul dans leur vie de débauche ( — 35 — ).
Quelques-unes réussissent à amasser un capital; elles deviennent alors propriétaires du mobilier de leur appartement, puis d’un mobilier plus considérable; plus tard, elles entreprennent de louer des chambres garnies à d’autres filles, s’exerçant ainsi au proxénétisme tout en continuant leur métier; ou à des célibataires, tâchant d’étendre la location de leur logis jusqu’à celle de leur personne.
Ces filles ne peuvent changer de logement sans autorisation. Il leur est interdit d’habiter deux ou plusieurs ensemble dans la même maison. Elles doivent éviter avec grand soin d’attirer l’attention par des allures indécentes, par la réception ostensible d’hommes étrangers, et à bien plus forte raison par des querelles ou par des orgies; car, aussitôt que des plaintes sont portées contre elles, l’Administration s’empresse de leur ordonner de déménager, et même leur assigne le quartier voué à la prostitution de bas étage, ce qu’elles considèrent comme une affreuse déchéance.
Cependant, elles ont l’art de se faire suivre par les passants en leur lançant de pudiques œillades;
« Et ambulaverunt extento collo, et nutibus oculorum ibant... . »
(ISAI.,111, 16...)
« Et elles ont marché le cou tendu en faisant signe des yeux ?>
« Unarn formosam et oculis venantem » Viros. » (Phed. , IV, 5, 4.)
« Une femme charmante, et des yeux faisant la chasse aux hommes. »
et en leur adressant des sourires à la dérobée.
« Spectantcm specta ; ridenti mollia ride. »
(Oyid. j Ars Am., III, 513.)
* Regardez qui vous regarde; souriez tendrement à qui vous sourit. »
Dans le langage populaire, cela s’appelle brutalement raccrocher; dans le langage de la prostitution, attirer un homme chez soi s’appelle faire un homme, faire un paillard ( — 36 — ).
L’Administration peut bien réprimer les allures indécentes, les appels directs, les signes provoquants, en un mot, le raccrochage grossier; mais un geste discret, un coup d’œil, qui suffit pour encourager un débauché on quête d’une occasion, échappe nécessairement à la surveillance des agents. D’ailleurs le but que se propose l’Administration n’est pas de détruire la prostitution, mais d’en empêcher les scandales.
Ce sont ces filles qui circulent, quelquefois deux à deux dans les quartiers les plus fréquentés ou sur les promenades, glorieuses et fortunées conquêtes des Lovelaces qui séduisent les femmes en les poursuivant dans les rues.
Elles s’efforcent de cacher leur véritable condition et de
sc faire passer pour honnêtes femmes; elles cherchent à persuader à leurs clients qu’elles sont mariées à des capitaines de navire, à des commis-voyageurs actuellement
absents, et qui ne leur ont pas envoyé d’argent depuis plusieurs mois;
« Non est enim vir in domo sua abiit via longissima ;
» Sacculum pecuniæ secum tutit : in die plenæ lunæ reversurus est in » domum suam.» ( Prov VII, 19).
« Mon mari n’est pas à la maison; il est parti pour un très long voyage; » Il a emporté un sac d’argent : il ne reviendra qu’à la pleine lune. »
« Et simulare virum 'pretium facit. Ctere causis :
» Major dilata nocte recurret amor. » (Prop., IV, S, 29.)
« Feins d’avoir un mari, cela donne du prix à une femme. Prétexte des obstacles; une nuit différée redouble l’ardeur d’un amant. »
ou bien, elles se disent artistes dramatiques, et elles attendent un engagement avantageux; ou bien elles sont brouillées avec leurs familles à cause d'un jeune homme qui leur avait 'promis le mariage , qui les a enlevées, qui les a trompées, qui est parti. Il arrive que des jeunes gens de bonne famille, des hommes appartenant aux classes aisées, ou exerçant des professions libérales, se laissent duper par des sirènes de cette espèce, dont l’avidité est sans bornes.
« Qui autem nutrit scorta, perdet substantiam. » (Prov., XXIX )
« Mais celui qui nourrit des prostituées perdra sa propre substance. >
« Sperne fidem, pervolve deos; mendacia vincant. »
(Prop., IV, 5, 27.)
« Méprise la foi jurée, moque-toi des dieux, que le mensonge triomphe sur les lèvres. *
<t Piaculum’st misereri nos hominum rci male gerentum. »
(Plaut., Trucul., 222.)
« Ce serait un sacrilège que d’avoir pitié des hommes qui se ruinent. »
« Nam escator numquam satis dédit suæ quisquain amicæ amator » Neque Pol, satis acccpimus, neque ulla salis poposcit » Nam quando sterilis est amator a datis, improbus est. »
(Plaut., Trucul. , II, 28.)
« Car jamais, par Pollux! un amoureux n’a assez donné, et jamais nous n’avons assez reçu. L’amoureux qui ne donne rien ne mérite que nos mépris. »
Mais ces vieillards, qui déshonorent leur tombe en laissant de scandaleux testaments, et qui frustrent leurs héritiers naturels au profit d’anciennes prostituées, sont de rares exceptions ( — 37 — ).
Quant aux femmes qui réussissent à déshonorer des fils de famille émancipés, à ruiner des spéculateurs enivrés par des coups de bourse,
<c De vestimentis enim procedit tinea, et a muliere iniquités viri. » [Eccli., XLII, 13.)
« Car la teigne est engendrée par le vêtement, comme par la femme » l’iniquité de l’homme. »
elles ne se recrutent point parmi les prostituées inscrites (c’est toujours faute d’intelligence qu’une femme descend jusqu’à l’inscription), mais parmi les femmes élevées dans le luxe et la misère, luxe d’élégance et de plaisir, culture d’agrément, misère de devoir et de morale, artistes sans courage ou sans vocation, danseuses sans talent exercées dès l’adolescence à cotoyer les frontières de la prostitution et de l’escroquerie pour les franchir au besoin ( — 38 — ).
« Cum saltatrice ne assicluus sis : nec audias illam, ne forte pereas in » clïicacia illius. » (Eccli., IX, 4.)
c Ne fréquente point la danseuse : ne l’écoute pas de peur que tu ne périsses par son influence. »
Ces femmes, qu’on appelle du demi-monde , sont de
véritables chevaliers d’industrie de la jeunesse et de l’amour, qui mènent joyeuse vie pendant quinze ans en éludant le bureau des mœurs et la police correctionnelle.
Les fdles isolées, logées en ville, se contentent de 5 fr. environ; il en est bien peu, des plus élégantes, qui exigent davantage.
Beaucoup de ces filles isolées entretiennent un amant qui dévore le plus clair de leurs recettes ( — 30 — ).
Les amants de cœur de cette espèce de filles, comme ceux des filles de maison, sont des commis-marchands, des piliers d’estaminet qui se disent artistes, des jeunes gens de bonne famille ruinés à fond dans la débauche, des joueurs de profession, des bohémiens ou des escrocs.
Pourtant, c’est parmi les prostituées isolées que l’on compte le plus grand nombre de dispenses de visites ou de radiations définitives, par suite de liaisons devenues durables. Elles appuient leurs demandes de dispense et de radiation en disant : Je ne fais 'plus la vie , je ne fais plus de commerce , j’ai quelqu’un , j'ai un vieux qui me donne tant par mois; ou bien : je travaille, je suis placée. Leurs demandes, quelquefois appuyées par des démarches de personnes honorables, sont accueillies lorsqu’une surveillance spéciale de deux ou trois mois a démontré qu’elles ont réellement cessé de se prostituer au public. Mais les rechutes sont fréquentes.
Les mariages sont de rares exceptions. Il n’y en a eu que sept sur le nombre total des prostituées (moyenne annuelle : 560), pendant les trois années 1858, 1859 et 1860 ( — 34 — ).
La prostitution conjugale, le mari servant d’entremetteur ou de souteneur à sa propre femme, n’a été observée, à
Bordeaux, que deux fois depuis deux ans; et cet abominable commerce n’a pu durer. La surveillance de la police et les répulsions du public rendent impossible, ainsi que je l’ai dit ailleurs, le métier de souteneur ostensible ( — 40 — ).
Beaucoup de prostituées isolées fréquentent les maisons dépassé ou cle rendez-vous , dites, en langage administratif, maisons de tolérance de la deuxième catégorie; ou maisons à parties ( — 41 — ).
Ce sont des maisons tolérées et surveillées par l’Administration, dans les petites rues peu fréquentées et mal habitées. Les filles n’y demeurent point; elles y viennent passer quelques heures dans la journée ou dans la soirée quand cela leur plaît (1).
Les matrones qui exploitent ces établissements ne tiennent pas de livres de logeurs. Elles simulent ordinairement quelque honnête industrie : elles nettoient des gants, elles sont blanchisseuses, lingères, etc.
Elles prélèvent la moitié du gain des fdles, comme dans les maisons de prostitution proprement dites.
Malheureusement, il existe aussi un grand nombre d’auberges, de petits cafés ou de cabarets qui offrent à la débauche et à la prostitution un asile momentané, sous prétexte de loger à la nuit (pour deux personnes 3 fr.), ou, ce qui est plus dangereux, sous prétexte de servir quelque rafraîchissement : de la bière, du vin, du riz au lait. De quelque peu de valeur que soit la consommation faite dans un cabinet particulier, on la paie toujours 2 fr. C’est dans les établissements de ce genre que se laissent conduire vers
(i) C’est dans une maison de cette espèce qu’un homme, appartenant à une bonne famille de notre ville, est mort subitement entre les bras d’une prostituée, au mois d’août 1860.
le soir les jeunes ouvrières qui veulent ajouter un supplément de 5fr. à une journée de 75 c. Mais ces établissements sont connus , ils sont surveillés, ce sont de véritables souricières , autour desquelles les inspecteurs des mœurs tendent fréquemment leurs filets, et ce n’est pas toujours le fretin de la prostitution clandestine qui se trouve ainsi contraint de comparaître en plein jour au Bureau des mœurs.
Les vieilles prostituées misérables, usées et délabrées, à qui la prostitution ne fournit plus que des salaires insuffisants, parviennent à vivre du métier d’entremetteuses; elles indiquent la demeure des plus jeunes ou les accompagnent dans les promenades, ou bien elles conduisent dans les maisons de rendez-vous les étrangers qu’elles accostent dans les rues.
Certaines vieilles femmes qui exercent misérablement les professions de marchandes, de fruitières, de brocanteuses ou de chiffonnières, envoient les débauchés dans ces maisons en leur persuadant qu’ils y trouveront des ouvrières obligées d’ajouter quelques ressources à leur salaire journalier, des actrices sans engagements, des femmes délaissées, des veuves; quelquefois même elles promettent des jeunes fdles encore vierges. Ces indications se paient de quelques pièces d’argent. Ce que les débauchés trouvent dans ces rendez-vous mystérieux, ce sont des prostituées inscrites, de celles qui logent en ville ou de celles qui sont parquées dans un quartier spécial. Les ouvrières sans ouvrage, les cuisinières, les femmes de chambre, les bonnes d’enfant sans place y vont quelquefois clandestinement faire concurrence aux prostituées incrites, mais cela est rare, car elles savent bien que les maisons de passe sont surveillées, et qu’on n’y peut pas entrer sans cire
bientôt convoqué à la Mairie ; c’est ainsi qu’elles appellent le Bureau des mœurs. Quant aux jeunes filles vierges ou aux filles mineures, les matrones des maisons de passe qui les prostitueraient chez elles, s’exposeraient à des poursuites judiciaires dont la moindre conséquence serait la fermeture de leur établissement.
Il m’est impossible de faire l’histoire de cet abominable proxénétisme qui consiste dans la prostitution des filles mineures; ce ne sont jamais que des délits exceptionnels et passagers, d’autant plus rares que la police est mieux faite; mais les bénéfices considérables qu’il promet tendent à le renouveler incessamment, malgré les poursuites et les condamnations judiciaires qui le répriment.
II. — La seconde classe des filles isolées comprend 382 filles, que l’Administration oblige à loger dans un quartier affecté à la prostitution de bas étage, au sud de la place Dauphine, de la rue Dauphine et du cours d’Albret.
Jusqu’à la fin de l’année 1861, elles donnaient un dégoûtant spectacle. Elles habitaient des maisons garnies, au nombre de 84, appelées garnis de tolérance, pour un loyer de 1 fr. par jour. C’était de simples chambres au rez-de-chaussée, prenant jour sur la voie publique par une fenêtre et une porte. Les filles se tenaient tout le jour et souvent la nuit, jusque vers le matin, assises (Prosedœ. Y. p. 21), ou debout (Prostibulc e. Y. p. 20) sur le seuil de leur porte pour appeler les passants. Elles formaient ainsi, dans toute la longueur des rues, un double rang de sentinelles, échangeant des interpellations rauques ou aiguës, des injures ou des lazzis; allant, venant d’une maison à l’autre; coiffées de fleurs fanées ou de madras à carreaux ;
chaussées de savates ou de sabots, débraillées, fardées, avinées, faisant aux passants des signes et des appels, elles donnaient à tout le quartier un aspect étrange et repoussant.
Elles vivaient en public. Leur porte ouverte les laissait voir en jupon court, s’habillant, se coiffant, cuisinant, mangeant. Le lit qu’on apercevait au fond du taudis était une sorte d’enseigne. La porte et la fenêtre fermées signifiaient la fille occupée.
Quelques-uns de ces garnis de tolérance, installés dans des maisons à plusieurs étages, contenaient six à huit femmes. Il y avait alors au rez-de-chaussée une salle meublée de tables et de banquettes, où les filles se réunissaient pour causer avec les pratiques avant de les introduire dans leurs chambres.
Il y a dix ans, cette dernière sorte de maisons cumulait les dangers de tous les excès crapuleux : c’était des cabarets dont la porte était voilée d’un rideau rouge flottant ( — 32 — ).
Les prostituées y servaient à boire à leurs pratiques. On y dansait, à la lueur de quelques chandelles, au son du violon; les matelots s’y livraient à des orgies quelquefois sanglantes qui rappelaient les beaux jours où la Salamandre avait reçu sa paie.
Maintenant, ces repaires de débauche et de crime sont définitivement assainis. Tous les garnis de tolérance sont convertis en maisons fermées qui sont de deux sortes : les unes ne diffèrent des maisons de la lre catégorie décrites au paragraphe précédent, que par la qualité inférieure du personnel ; les autres sont comme des hôtels garnis affectés aux prostituées de bas étage, où les filles, payant un prix convenu pour leur loyer (2 à 3 fr. par jour) et pour leur
nourriture (1 fr. 50 à 2 fr. 50 cent.), font elles-mêmes leurs recettes aussi bien que leurs dépenses. Le règlement que l1 Administration fait exécuter est d’une rigoureuse sévérité : le débit des boissons est interdit dans toutes les maisons habitées par les prostituées.
« ...Ne quis modici transiliat munera Liberi. »
(Hor., Carm., I, 18.)
« Afin que personne n’abuse des présents de Bacchus. »
A partir de onze heures du matin, toute fdle attirant l’attention dans les rues, se laissant reconnaître à sa porte ou à sa fenêtre, est en contravention : elle encourt l’amende (.1 à 15 fr.) et la prison (un à cinq jours.) Le raccrochage est un délit d’outrage public à la pudeur (Y. p. 80).
Les habitudes d’ivrognerie, tout à fait exceptionnelles parmi les filles de maisons de la lre catégorie ou parmi les filles isolées logées en ville, sont encore fréquentes parmi les prostituées de la classe inférieure ( — 42 — ).
Le métier des prostituées de bas étage est dangereux. Elles reçoivent souvent des coups pour tout paiement; quelquefois elles sont contusionnées et meurtries par des ivrognes qui parcourent le quartier pendant la nuit pour se donner le plaisir de distribuer lâchement au Lazard des coups de pied et des coups de poing aux malheureuses qui se hasardent sur les portes.
Si elles ont amassé quelque argent, si elles se parent de quelque bijoux de prix, les prostituées isolées offrent une proie facile aux scélérats que leur métier les expose à recevoir pendant la nuit, et qui les assassinent pour les dépouiller. Les crimes de cette espèce se sont renouvelés trois fois à Bordeaux depuis deux ans.
Les plus misérables des prostituées de bas étage errent pendant la nuit dans les rues désertes des quartiers voisins du bouge où elles demeurent, ou dans les ruelles de la banlieue, afin d’exercer leur métier en plein air à la laveur des ténèbres. Ce sont les pierreuses ( — 40 — ).
Le salaire qu’elles obtiennent ne dépasse guère 50 cent.
Horribles, abruties par la misère et l’ivrognerie, couvertes de haillons sordides, elles ont atteint la dernière limite de la dégradation qui puisse punir ici-bas le vice, la paresse et la débauche.
La plupart des prostituées de bas étage ont des amants avec qui elles partagent leur gain journalier. Ces amants
sont ordinairement des ouvriers débauchés, des repris de
justice ou des voleurs de profession. Mais ce ne sont pas des souteneurs prenant fait et cause dans les querelles.
Ils se bornent à faire le guet pour signaler de loin les rondes de police aux filles qui essaient d’amorcer les passants par des costumes incomplets ou par une éloquence trop persuasive.
« Apprehensumque de osculatur juvenem, et procaci vultu blanditur. »
{Prov., VII, 6.)
« Elle saisit le jeune homme, elle l’embrasse, elle le caresse avec effronterie. »
Ils favorisent ainsi les provocations publiques et le raccrochage que l’Administration défend, et qu’elle punit, comme nous l’avons dit, par l’amende et par la prison.
Ces amants sont des causes fréquentes de jalousies furieuses, de querelles et de batailles.
50 filles sur 382 ont pour amants des soldats de la garnison ( — 45 — ).
Lo Carnaval est la fête des prostituées de toutes les classes. À cette époque solennelle, elles oublient leur métier, elles se livrent au plaisir pour leur propre compte, et s’abandonnent à une ivresse que le peuple partage avec elles. Elles envahissent de plein droit les bals publics, dans nos théâtres où les femmes de la meilleure compagnie se réjouissent de les aller coudoyer; elles s’emparent, en plein jour, des plus beaux quartiers de nos villes où leurs allures effrontées ne semblent plus blesser les regards de personne. Il est convenu que les honnêtes gens tolèrent à cette époque les danses et les propos obscènes, et que la débauche trouve une sorte d’excuse dans la périodicité de son exaltation. (Y. Jeux Floraux , p. 57.)
Cet exposé des mœurs et des habitudes des prostituées resterait incomplet, si je ne disais quelques mots de leur mort et de leurs funérailles.
Les prostituées malades reçoivent de leurs compagnes des soins affectueux et même touchants; celle qui a gagné quelque argent ne marchande pas les secours à celle que la maladie réduit subitement à la misère en l’empêchant de faire sou commerce; et certes, jamais une femme du quartier ne mourra faute d’un bouillon et d’un verre de vin. Mais leur charité n’a pas de lumière, encore moins de persévérance, et l’hôpital devient presque toujours leur refuge dans les maladies de longue durée. Les approches de la mort réveillent aisément dans leur âme les souvenirs religieux, et la plupart ne refusent pas à leur dernière heure de se confesser au curé. A voir l’empressement qu’elles montrent à rendre les devoirs funèbres à leurs mortes, on dirait qu’en les séparant des honnêtes gens leur profession les unit entre elles par une espèce de parenté. Si c’est une des
plus misérables qui est décédée dans son taudis, ses voisines s’entendent pour la garder à tour de rôle. La veille do l’enterrement, toutes les filles des environs viennent les unes après les autres s’agenouiller au pied du lit mortuaire et asperger le corps d’eau bénite. En sortant, elles laissent dans une assiette une offrande de quelques sous destinée au paiement des frais de la cérémonie funéraire. Le jour des obsèques, elles paraissent en foule, soit à la porte de l’hôpital, soit au domicile de la défunte, toutes vêtues de robes de laine noire et coiffées de béguins blancs. Elles ont loué ces costumes chez les frippiers. Rangées deux à deux et dans un pieux recueillement, leur livre de messe à la main, elles accompagnent à l’église et jusqu’au cimetière ce convoi qui n’est pas celui d’une malheureuse vouée au mépris public; salué par les passants, comme celui des dames de la ville, précédé par le prêtre et solennisé par la croix, c’est celui d’une chrétienne. Sont-elles réunies par un vague sentiment de l’égalité devant la mort et devant la miséricorde divine? Toujours est-il qu’à l’aspect de leur sinistre procession de robes noires défilant derrière un Christ d’argent et un cercueil, on se demande quelle est la congrégation qui accompagne une sœur défunte au champ de la délivrance et du repos.
Et si l’on apprend de quelles personnes est composé le cortège, on se rappelle, malgré soi, la leçon d’indulgence et d’humilité contenue dans ce verset de l’Évangile : Qui sine peccato est vestrum , primus in illam lapidem mittat. (Joan., VIII, 7.) Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre.