CHAPITRE Ier
Organisation du Dispensaire de Salubrité au point de vue médical et administratif.
On désigne sous le nom de Dispensaire de Salubrité un service à la fois médical et administratif destiné à reconnaître, par un examen corporel, l’état sanitaire des prostituées publiques ou clandestines, afin d’envoyer dans un hôpital spécial, où elles sont séquestrées jusqu’à guérison, toutes celles qui sont atteintes d’affections contagieuses.
Le personnel médical du Dispensaire de Salubrité de Bordeaux se compose de quatre médecins. L’un d’eux, portant le titre de médecin en chef, est responsable du service; il correspond directement avec le Préfet; il rend compte de la marche du service et propose les perfectionnements dont il le croit susceptible; il prend part à l’exécution des visites sanitaires comme ses collègues;
ses émoluments sont de 3,000 fr.; ceux des trois autres médecins sont de 2,500 fr.
Les médecins du Dispensaire doivent s’interdire de traiter les filles publiques pour quelque maladie que ce soit.
Ils se partagent le service, de telle sorte que deux d’entre eux font les visites. ensemble chaque semaine, les deux autres restant libres. On conçoit qu’il résulte de cette alternance un contrôle réciproque, et que les fâcheux résultats des erreurs, de l’ennui, de la fatigue ou des négligences se trouvent par là presque annulés.
Le personnel administratif comprend :
1° Un chef de bureau, appelé Chef du Bureau des mœurs. 11 est chargé de tout ce qui est relatif à la surveillance des prostituées inscrites ou clandestines, à la constatation de leur état-civil, à leur inscription; il établit et il tient à jour le dossier de chacune d’elles; il est en même temps caissier du Dispensaire. Il correspond directement avec le Préfet; ses émoluments sont de 2,200 fr. Il touche en outre 000 fr. comme caissier du Dispensaire (*) ;
p) Lorsque l’on songe à l’importance morale des questions soumises chaque jour au jugement de ce fonctionnaire, à l’assiduité, à la haute raison, à l’intégrité dont il doit faire preuve, et au mal qu’il pourrait faire s’il manquait de discrétion et de probité, on est obligé de reconnaître que des émoluments de 2,800 fr. sont tout à fait insuffisants. Quant à moi, je pense qu’il devrait recevoir, à bordeaux, au moins 5,000 fr., car il ne faut pas perdre de vue que les fonctions publiques ne peuvent attirer et retenir les hommes véritablement capables de les remplir qu’à la condition d’assurer une existence honorable. (V. IlJe Part., Chap. V, Vrostit. clandestine.)
2° Un chef inspecteur, chargé spécialement du service de police; émoluments, 1,900 fï. (4);
3° Quatre agents de surveillance; émoluments, 1,200 fr . ;
4° Un receveur; émoluments, 600 fr.;
5° Une infirmière assistant les médecins pendant les visites; elle est chargée, en outre, des détails relatifs à la propreté du Dispensaire et de la distribution de leau hygiénique; elle reçoit 200 fr. de gages fixes, plus le logement et un bénéfice sur la vente de l’eau hygiénique aux prostituées. (Y. IIIe Part., Ch. III.)
S H. — Visites sanitaires.
Les prostituées inscrites subissent des visites hebdomadaires, obligatoires et gratuites, dont la gratuité est facultative.
Ces visites ont lieu :
1° Au Dispensaire de Salubrité, situé au centre du quartier de la prostitution ;
2° Au Bureau des mœurs, installé dans un local attenant à la prison municipale.
1° Visites au Dispensaire de Salubrité.
En principe, les visites faites au Dispensaire de Salubrité sont gratuites.
P) A Paris, le service de surveillance, c’est à dire tout ce qui ressort de la police proprement dite, est distinct du service administratif. Le chef inspecteur est exclusivement chargé de la constatation des délits ou des contraventions; il a sous ses ordres 38 agents; il envoie ses rapports au chef administratif.
Le mardi et le mercredi de chaque semaine, de 9 à 1 1 heures du matin, toutes les filles qui se présentent à cet établissement sont visitées gratuitement, et toutes celles qui ont manqué à cette visite ont encouru 24 heures de détention à la prison municipale.
Cette prison est très redoutée; les filles y couchent sur la paille, et la nourriture se compose d’une ration de soupe et d’une ration de pain, matin et soir. Ces aliments sont de qualité médiocre.
Mais la punition n’est pas infligée sur-le-champ. Les filles qui ont manqué aux visites du mardi et du mercredi sont reçues, pour être visitées, le jeudi et le vendredi, de 9 à 1 1 heures du matin, en payant une rétribution de 75 c. ; elles sont encore reçues le samedi, aux mêmes heures, en payant une rétribution de 2 fr.
D’ailleurs, lorsque le médecin de service juge nécessaire qu’une fille soit contre-visitée, il l’indique par une note inscrite sur le registre du Dispensaire, et la fille est convoquée par l’Administration, au jour et à l’heure désignés. Les contre-visites sont toujours gratuites.
Les filles qu’une maladie quelconque empêche de sortir de chez elles pour venir au Dispensaire, sont tenues d’envoyer un certificat de leur médecin constatant leur état de maladie. Alors, elles sont visitées gratuitement à leur domicile par l’un des médecins de service dans la journée du samedi.
C’est seulement le samedi, dans l’après-midi, que commencent la poursuite, l’arrestation et l’incarcération des délinquantes.
L’expérience a démontré les bons résultats de ce système qui, selon mon avis, devrait être appliqué partout. La
gratuité des visites sanitaires, principe excellent qui sauvegarde à la fois la santé publique et la dignité de l’Administration, est ainsi proclamée et pratiquée, et en même temps, par un procédé parfaitement approprié aux habitudes comme aux idées des filles publiques, une recette importante se trouve assurée.
En effet, il n’en est venu en moyenne que 188 par semaine à la visite gratuite , dans le cours des quatre années 1859, 1860, 1861 et 1862 : ce sont, à part de rares exceptions, les plus misérables : celles qui ont quelques ressources se font un point d'honneur de venir le jeudi ou le vendredi pour payer la visite 75 c. ; et enfin, les filles qui affectent l’élégance et le ton des classes supérieures, au nombre de 100, parmi lesquelles se rangent les filles de maisons, viennent payer 2 fr. la visite du samedi.
Un fait singulier prouve que le paiement de la visite est pour elles une affaire d’honneur; c’est que les jours même de visite gratuite, un certain nombre de filles qui craignent de n’être pas libres de venir les jours suivants, demandent à être admises à payer, alors elles passent sans attendre leur tour d’arrivée. C’est une espèce de faveur qu’on accorde, terme moyen, quinze fois chaque semaine.
Cette succession des jours et cette gradation dans le taux offre un autre avantage : il en résulte parmi les filles une sorte de classement spontané qui est une condition essentielle de bon ordre; on évite par là tout naturellement qu’elles ne se présentent toutes à la fois ou du moins en trop grand nombre le dernier jour et à la dernière heure, et le nombre des délinquantes est toujours très faible.
Le local du Dispensaire est composé d’une salle d’attente garnie de bancs et pouvant contenir de 50 à 60 filles, d’un
cabinet pour les visites, de deux cabinets vestiaires pour médecins, et d’une chambre servant de dépôt provisoire pour les filles reconnues malades.
Dans la salle d’attente, les filles sont sous la surveillance d’un sergent de ville. A mesure quelles se présentent, le chef inspecteur prend leurs noms; l’agent de perception reçoit la rétribution s’il y a lieu, et en même temps il délivre à chacune d’elles un jeton portant l’indication de visite gratuite , visite à soixante-quinze centimes ou visite à deux francs ; ces jetons sont verts, rouges ou blancs.
Avant de monter au fauteuil-lit, la fille présente au médecin sa carte d’inscription dont voici la copie