PRÉFACE
Do nos jours la chirurgie plastique a l'ait de grands progrès mais elle est encore bien souvent impuissante, soit qu'elle ait pour but de réparer des tissus ou des organes partiellement détruits, soit qu'il s'agisse seulement de prévenir les déformations consécutives à certaines opérations ou pertes de substance accidentelles. L'autoplastie, malgré les ressources nouvelles dues au perfectionnement continuel de ses procédés, ne peut pas dépasser certaines limites, et la greffe animale, malgré les horizons nouveaux que l'expérimentation lui a ouverts depuis trente ans, rencontre à chaque instant des obstacles insurmontables pour les cas où seule elle serait théoriquement applicable. La prothèse a donc encore un immense champ devant elle ; elle restera toujours le moyen nécessaire pour combler certains déhcits ou masquer certaines pertes de substance. Aux membres en particulier, elle permet
seule de rétablir, après l'ampiilalion, la l'orme et la fonction. A la face, c'est par sa combinaison avec l'autoplastie qu'elle doit rendreles plus grands services, soit qu'elle se dissimule sous les lambeaux cutanés qu'elle a pour but de modeler ou de soutenir, soit qu'elle substitue francbement et à ciel ouvert un appareil de même forme et de même couleur à l'organe que la chirurgie plastique a été impuissante à restaurer ou n'a pu refaire qu'en partie.
Depuis cinquante ans, l'art de réparer les défectuosités des arcades dentaires^ de la voûte palatine et du voile du palais a fait d'incessants progrès, et, dans tous les pays, des dentistes habiles ont souvent découragé les chirurgiens qui essayaient de lutter avec eux par la reconstitution autoplastique des organes absents où mal formés. L'ablation et les résections des maxillaires ont aussi donné lieu à l'invention de nombreux appareils prothétiques qui témoignent de l'ingéniosité et de l'habileté de leurs auteurs, en rendant les plus utiles services au point de vue orthopédique et fonctionnel.
Mais jusqu'ici, lorsqu'il s'agissait de réparer les diflbrmités de la face qui succédaient à l'ablation totale ou à la résection des maxillaires, on attendait la gué-
— m — risoii de la plaie opéialoire. On ne remplaçait que secondairement l'os enlevé, enluUantconlic les rétraclions cicatricielles déjà formées. On ne pouvait adapter alors une pièce d'égale dimension, car la loge primitive s'élait graduellement réduite par le rapprochement concentrique des bords et des faces de la plaie profonde. On n'arrivait par cela même que tardivement, lentement et avec beaucoup de peine à la correction de la difformité. Souvent, même, on était obligé de se contenter d'une correction approximative.
C'est pour n'avoir pas à faire ces corrections secondaires, qui avec le temps deviennent de plus en plus difficiles, que M. Martin a eu l'idée de la prothèse immédiate, c'est-à-dire du remplacement immédiat de i'os enlevé par une pièce prolhétique de même forme, qu'il fixe solidement sur les restes de l'os et qui reconstitue d'emblée la forme de la région.
Pratique-t-on par exemple l'ablation de la partie moyenne du maxillaire inférieur, de tout ce qui est en avant des dents molaires; au lieu de se borner, après l'ablation de l'os, à fixer la langue et à faire la suture de la peau, on remplace immédiatement l'arc enlevé par un arc de même forme en caoutchouc durci, qu'on fixe solidement par des pointes ou des vis métalliques
implantées dans les parties restantes du maxillaire, ou bien par des crochets qui s'adaptent aux dents voisines. On suture ensuite la lèvre et le menton sur la pièce protlîétique. L'opération finie, la forme primitive du visage est rétablie, et, grâce à l'arc solide situé en avant, on a en même temps toute facilité pour s'opposer au renversement de la langue, si cet accident menace de se produire. /
La prothèse était donc jusqu'ici misé en œuvre à un moment plus ou moins éloigné de l'opéralion. Aujourd'hui, elle fait partie de l'opération elle-même, c'est le t3mps intermédiaire entre l'ablation de l'os et la suture de la peau. Les avantages de cette manière de faire sont tellement évidents qu'il est inutile de les faire ressortir; il faut seulement se demander s'ils ne sont pas compensés par de graves inconvénients. Est-il prudent de distendre une plaie cavitaire, ou au moins de combler une plaie récente et anfractueuse par un corps étranger qui pourra être l'occasion d'une irritation permanente et d'une rétention septique? En choisissant des corps étrangers aseptiques, incorruptibles et inattaquables par les liquides de l'organisme, et en ne leur donnant pas plus de volume qu'à la partie enlevée, M. Martin a répondu d'avance à la première objection.
D'autre part, il prévient l'infecLion du foyer en creusant dans la pièce elle-même des canaux multiples qui permettent de laver la plaie et de la nettoyer dans ses recoins les plus cachés.
On n'a qu'à parcourir le livre de M. Martin, et l'on verra, par les nombreuses photographies qui y sont reproduites, la perfection de forme qu'on obtient par cette nouvelle méthode de prothèse. Qu'on compare ces figures à celles des sujets qui ont été abandonnés à eux-mêmes après la résection des maxillaires et l'on comprendra tous les avantages de la prothèse immédiate dans le cas où l'âge du sujet et la nature de la lésion doivent faire attacher une importance capitale au côté esthétique de l'opération. C'est dans les lésions trau ma tiques récentes ou anciennes, dans les nécroses des maxillaires, dans les néoplasmes bénins que la nouvelle méthode de prothèse rendra les plus grands services. Pour les néoplasmes malins, il en est autrement, surtout dans les cas où la diffusion des lésions n'aurait pas permis de faire une très large ablation des tissus suspects : toute irritation locale ne pourra alors que favoriser les néoplasies dont les germes auront été laissés au milieu des tissus.
Mais dans les os sains, il est vraiment remarquable
de voir comment sont supportées les vis de platine qu'on enfonce dans la substance osseuse pour fixer l'appareil. C'est toujours, sans doute, une question d'asepsie, et la propreté du foyer est la condition du succès. Mais, par la manière dont est confectionné l'appareil, la détersion devient facile ; il suffit de faire des lavages fréquents et méthodiques.
Avant M. Martin, on avait bien songé à maintenir les fragments ou à leur interposer un corps étranger, mais l'idée était restée stérile ou n'avait été qu'incomplètement appliquée. Nasmyth avait proposé de fixer les fragments du maxillaire inférieur aux parties correspondantes du maxillaire supérieur. Stanley avait pensé à interposer entre les fragments restants un morceau d'ivoire de même forme que le fragment enlevé ; mais il ne dit pas que son idée ait été mise à exécution. J'avais moi-même, depuis longtemps, remplacé le maxillaire, après les résections, par des moules en cire ou en gulta-percha percés de trous de part en part pour faciliter l'écoulement du pus et la détersion de la plaie; mais ces appareils, destinés surtout à modeler l'ossification nouvelle dans le cas de résection sous-périostée, étaient restés très imparfaits, et je n'avais pas eu l'idée de .les fixer dans l'os, comme
M. Martin l'a fait depuis; or, c'est cette lixation qui, dans le cas présent, assure le succès de la mélliode.
Le même principe a été appliqué à la rhinoplaslie. Construire, bâtir un nez avec la peau et les parties molles sur un support en platine fixé d'une manière invariable dans les os voisins, telle est l'idée de la méthode 4ie rhinoplastie que M. Martin a appliquée pour la première fois sur un malade de Létiévant, en 1877, et dont M. Ponceta communiqué un bel exemple au Congrès de Nancy, en 1886. C'est une heureuse combinaison de l'autoplastie avec la prothèse.
Tous les chirurgiens ont eu l'idée de soutenir pendant un temps plus ou moins long le nez après la rhinoplastie. Dans les opérations que j'ai faites en grand nombre, autrefois, j'employais les soutiens les plus variés, depuis les supports métalliques ou en caoutchouc durci jusqu'à de petits ballons à air. Je m'en servais pendant plusieurs mois pour modeler le nouvel organe et le soutenir jusqu'à la consolidation des lambeaux ostéo-périostiques ; mais personne, que je sache, n'avait eu l'idée d'implanler dans le pourtour osseux des fosses nasales des charpentes métalliques qui devaient y rester indéfiniment et servir
— vui — de soutien au nez dont on ne pouvait réfaire le sque-; lette.
Il vaut mieux, sans doute, avoir un support osseux pris sur le sujet lui-même, quand on peut l'obtenir par la combinaison de l'ostéoplastie périostique et de l'ostéoplastie directe. Mais comme il est souvent impos- sible de trouver autour du nez les éléments de celte chai'pente, la rhinoplastie sur support métallique permanent constitue un véritable progrès.
On aura alors des nez plus corrects et plus stables dans leur forme, pourvu que le support ne joue pas le rôle d'un corps étranger irritant. Mais tes tissus s'habituent si bien au contact des corps métalliques que, malgré la pénétration des pointes et la largeur des surfaces recouvertes par la peau cruentée, la tolérance paraît parfaite et qu'il ne se produit pas même de suintement appréciable. M. Martin cite des opérations qui datent de quatre ans et qui n'ont donné lieu à aucune suppuration consécutive. Il n'y a pas eu de nécrose ni d'hypérostose déformante au niveau des pointes métalliques. Aussi est-il permis d'espérer une tolérance illimitée chez les sujets sains, propres et suffisamment soigneux de leur personne.
Ce n'est pas seulement sur la rhinoplastie propre-
ment dite que s'est exercé l'esprit inventif de M. Martin , lès diverses difformités du nez ou do la cloison et des autres organes de la face lui ont fourni l'occasion d'imaginer des appareils ingénieux, dont le lecteur trouvera la description et le dessin dans le chapitre spécial qui leur est réservé. 11 trouvera, en outre, des indications précieuses sur les différentes variétés de nez artificiels et sur les moyens de les fixer sans le secours des lunettes ou autres soutiens apparents.
Presque; toutes les observations qui sont le fondement du livre de M. Martin ont été prises dans les différents services des hôpitaux de Lyon, et les sujets en ont été présentés pour la plupart aux Sociétés de médecine ou des sciences médicales. De plus, les résultats en ont toujours été contrôlés le plus loin possible de l'opération, ce qui donne aux diverses observations une valeur démonstrative qu'il est inutile de faire ressortir.
Témoin depuis quinze ans des efforts incessants de M. Martin pour perfectionner la prothèse de la face, je me fais un plaisir de présenter au public le livre qu'il publie aujourd'hui. Je le recommande d'autant plus que sa lecture laissera, j'en suis persuadé, l'impression
d'un esprit droit, cottsciencieux et véridique, animé du zèle le plus ardent pour les progrès de son art. Plein de dévoûment pour les opérés de nos hôpitaux, auxquels il a toujours prodigué son temps et ses peines, M. Martin s'est attiré la haute estime de tous les chefs de service, qui ont trouvé en lui un collaborateur aussi habile que désintéressé.
Lyon, 10 juin 1889.