OBSERVATION Î (PERSONNELLE
Paralysie générale survenue chez un saturnin en dehors de l’intoxicalion salurnine. — Gâlisme.
, Joseph, âgé de 36 ans, peintre en voitures, est entré le 29 novemfau ‘1888 à l'hôpital ÉASujon: salle Louis, n° 15, service de M. le Dr Gombault.
Antécédents hérédilaires. — Mère morte à 50 ans. Père mort vers le même âge. Le malade ne peut nous renseigner sur la cause de leur mort. Antécédents personnels. — D... est peintre en voitures depuis
15 ans; il aurait eu une seule attaque de coliques de plomb il y a dix ans. Jamais de paralysie, jamais d’encéphalopathie saturnine. Ni Syphilis, ni alcoolisme.
Le début de l'affection actuelle remonterait à un an et a été progressif; les premiers symptômes que le malade a présentés ont consisté en des maux de tête, des vertiges très légers qui se répétèrent quatre ou cinq fois seulement; en même temps la parole est devenue embarrassée et la vue a légèrement baissé. Enfin le malade dit qu'il s’est aperçu que peu à peu il perdait la mémoire; son intelligence s’est affaiblie peu à peu. Il est devenu en même temps inquiet, hypochondriaque. Pas de délire, pas d'idées ambitieuses ; pas de phénomènes paralytiques au début, mais peu à peu il est devenu maladroit et ses jambes se sont affaiblies. Mais pendant longtemps ces troubles de motilité ont été à peine marqués et c’est surtout du côté de l’intelligence que les symptômes ont été plus prononcés.
Élat actuel. — Un des premiers symptômes qui frappe quand on examine le malade, c'est l'embarras de la parole qui est assez prononcé et qui rappelle les trôubles que l’on observe dans la démence paralytique ordinaire, des syllabes manquent dans les mots que prononce le malade; en même temps les lèvres tremblent et, quand on fait tirer Ja langue au malade, on observe un tremblement très marqué de cet organe.
L'intelligence est très affaiblie, le malade, tranquille, silencieux, répond
assez bien aux questions qu'on lui pose, mais après une certaine hésitation ; il semble chercher ce qu'il va répondre, et après quelques instants, il parle. Comme nous l'avons déjà dit, il y a eu quelques modifications du caractère, le malade est devenu triste, et enfin il nous raconte que depuis un an il ne peut plus se livrer à ses occupations comme autrefois ; il oublie ce qu’il a fait.
I n'y a qu'un très léger tremblement des membres supérieurs; on ne l'observe pas aux membres inférieurs. Mais le malade lui-même raconte qu’il est devenu inhabile, et quand on veut le faire écrire, ce n’est qu’à grand” peine qu’il arrive à tracer quelques lettres. La marche est possible, mais il y à une faiblesse assez prononcée des membres inférieurs et le malade ne marche qu'avec précaution et en s’aidant le plus souvent d’une canne.
Les troubles de sensibilité sont peu marqués : il y à un léger degré d’anesthésie aux membres inférieurs ; quant aux membres supérieurs, on ne constate ni hyperesthésie, ni anesthésie. Pas de fourmillements, pas de viscéralgies, pas de névralgies. Quant aux troubles sensoriels, sauf un léger trouble de la vue, iln’y à rien à noter. Ni dilatation anormale, ni contraction anormale des pupilles qui, d’ailleurs sont égales.
Rien du côté de l’ouiïe ; pas d’hallucinations.
Enfin, signalons que le malade ne présente ni le liséré gingival, ni la teinte terreuse de la peau que l’on observe chez les sujets profondément intoxiqués par le plomb. ° ;
L'état général est excellent ; l'appétit est conservé, le malade a conservé son embonpoint.
Pas de paralysie des sphincters.
Comme le malade était un saturnin, on le soumit d’abord aux purgatifs, aux bains sulfureux et à l’iodure de potassium pour voir si ce traitement, bien que la maladie ne nous ait pas paru sous la dépendance de l’intoxication plombique, amènerait quelque amélioration. Maïs au bout de troissemaines, un mois, l’état du malade, loin de s'améliorer, s'était plutôt aggravé. La maladie suivait sa marche progressive.
29 décembre 1888. L'intelligence est encore plus affaiblie qu’au moment de l'entrée du malade à l’hôpital.
Il reste toute la journée étendu dans son lit, silencieux, ne demandant rien; mangeant quand on lui donne ; il ne parle à personne et d’ailleurs il est devenu très difficile à comprendre, les troubles de la parole se sont de plus en plus accentués ; le tremblement des lèvres et de la langue est beaucoup plus prononcé. Quand on lui demande comment il va, il répond : je vais bien, et toute la journée il reste l’air stupide, ne paraissant penser à rien et ne s'intéresser à rien de ce qui se passe dans la salle. Les troubles paralytiques ont fait des progrès et maintenant le malade ne peut plus même
remuer ses jambes.
En un mot la maladie fait des progrès tous les jours. . Le 31 janvier, quand nous quittons le service, l’état du malade est absolument le même qu’au mois de décembre. L'intelligence sombre complètement; la paralysie est de plus en plus marquée. Pas de paralysie des sphincters. Depuis nous avons appris que cet état s’est aggravé ; le malade est devenu gâteux ; ilest tombé dans un état de démence et de cachexie profondes et à la fin du mois de février 1889, il fut envoyé dans un asile d’aliénés. Nous ne savons pas ce qu'il est devenu depuis lors.
Nous serons plus bref sur le diagnostic de la maladie qui nous occupe avec les autres pseudo-paralysies générales.
La pseudo-paralysie générale alcoolique, à l'inverse de la saturnine, se développe sur le terrain héréditaire. Les malades sont souvent des fils de buveurs et en outre parfois il y a de l'hérédité vésanique. D'ailleurs les antécédents personnels viennent éclairer le diagnostic. Nous sommes en présence de malades qui n’ont jamais été soumis à l’action du plomb, mais qui, en revanche, le plus souvent sont de vieux alcooliques. Souvent, comme nous l'avons dit déjà, le début se ressemble beaucoup dans les deux affections et est marqué par des attaques épileptiformes , mais parfois la pseudo-paralysie générale alcoolique débute par un accès d’alcoolisme plus ou moins aigu, et même par une attaque de delirium tremens. Néanmoins l'erreur est très facile au début. Plus tard les différences s’accentuent, ainsi l'inégalité pupillaire, qui manque souvent dans la pseudo-paralysie générale saturnine, est ici au contraire la règle. En outre l'ouverture de la pupille à des caractères spéciaux ; elle est ovalaire, déformée et souvent terne, nuageuse, sans éclat. Les troubles de la sensibilité, qui manquent rarement au lieu de consister en de l’anesthésie, sont plus souvent des hyperesthésies ou par plaques ou mieux généralisées. Le tremblement ressemble beaucoup à celui de la pseudo-paralysie générale saturnine, mais il s'accompagne de tous les symptômes de l'alcoolisme chronique que nous n'observons pas chez les saturnins. Quant à la marche, elle ne permet pas d'établir une différence entre les deux affections, car dans l’une et dans l'autre elle est régressive et tend vers la guérison.
Enfin le diagnostic de la pseudo-paralysie générale syphilitique sera souvent facile à faire; l'absence d'intoxication plom-
Jones.
bique, la connaissance des antécédents du malade, les principaux signes de la syphilis que le malade peut présenter et enfin l'amélioration due au traitement antisyphilitique mon-
treront que la maladie est bien sous la dépendance de la syphi-
lis. C'est là surtout ce qui permettra de faire le diagnostic, car les nuances que présentent les symptômes sont légères : ici également le délire est souvent effacé, les idées ambitieuses manquent souvent, mais non toujours, la démence est très pro-
noncée et la marche de la maladie est également régressive.
Quant aux autres pseudo-paralysies générales, la pseudoparalysie générale sénile et la pseudo-paralysie générale pellagreuse, nous ne ferons que les signaler. L'erreur est facile à éviter et nous n’insisterons pas.