‹ De la psychologie d'AristoteChapitre 29 sur 53 · DE LA MÉMOIRE · texte numérisé non relu

DE LA MÉMOIRE

Ta pensée. La mémoire n'est donc ni une sensation ni une conception , mais elle en est une manière d'être et une habitude. Elle s'applique au passé, et par conséquent elle suppose toujours l'idée de durée ; en sorte que , parmi les animaux , ceux-là seulement qui ont la notion du temps seront capables de mémoire, en vertu de la faculté même à laquelle ils doivent cette notion.

La mémoire semble donc être un acte plutôt qu'une faculté , et elle a son principe dans la sensibilité et le sens commun. Si nous avons dit qu'elle reproduisait les pensées aussi bien que les sensations , nous n'avons parlé des pensées qu'autant qu'elles supposent les images de la fantaisie. Il n'y a donc point de souvenir, même des choses intelligibles, sans une représentation. Ce n'est que par accident que la mémoire se rapporte à la pensée; en soi elle appartient au premier sensitif. C'est même pour cela qu'elle se rencontre chez un si grand nombre d'animaux ; car si elle faisait partie de la raison, elle ne serait le partage d'aucun autre que de l'homme. Que si tous les animaux ne la possèdent point , c'est que tous n'ont pas la notion du temps.

La mémoire appartient donc évidemment à la môme partie de l'ûrae que la fantaisie; ses objets sont proprement ceux de la fantaisie , et par accident ceux qui supposent quelque image.

On demandera conmient, en l'absence de l'objet, l'impression seule nous étant présente, nous pouvons nous souvenir de l'objet absent. Mais il est évident que l'on doit comparer a une sorte de peinture l'impression produite par la sensation dans l'àme et dans

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la partie du corps où réside l'âme , impression dont l'habitude constitue suivant nous la mémoire. En effet , le mouvement qui a lieu alors marque pour ainsi dire en nous une empreinte de la chose sentie , comme on marque sur la cire l'empreinte d'un cachet. Voilà pourquoi ceux qui sont livrés à une grande agitation par l'effet de la jeunesse ou d'une passion qui les trouble n'ont point de mémoire, pas plus qu'une eau courante ne conserve la trace du cachet qu'on y a laissé tomber; d'autres au contraire peuvent être comparés à d'antiques édifices que te temps a durcis et qui ne sauraient garder une empreinte. C'est ainsi que les jeunes enfants et les vieillards manquent de mémoire. Chez les uns , c'est le mouvement de croissance qui fait que l'impressiort s'écoule ; chez les autres , c'est le dépérissement. Mais supposons que l'impression demeure, de quoi se souvient-on ? Est-ce de cette impression ? N'est=ce pas plutôt de l'objet auquel nous la rapportons? Comment donc se peut-il faire qu'en percevant cette impression, nous nous souvenions de l'objet absent que nous ne percevons pas ? On comprend bien que celui qui se souvient actuellement considère l'impression qui lui est restée, et qu'il en ait actuellement aussi le sentiment. Mais comment se souviendra-t-il de ce qui n'est point là? Employons encore ici notre comparaison. Un animal représenté dans un tableau y est à la fois comme animal et comme portrait : un seul et même objet se trouve donc être deux choses, et deux choses dont l'essence n'est pas la même, car on peut considérer ici ou l'animal ou la peinture. Eh bien, il faut concevoir de la même manière l'image qui se forme

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en nous; elle est en soi un objet de pensée et en même temps elle représente autre chose. En soi, dis-je, c'est un objet de pensée ou d'imagination ; et comme représentant autre chose , c'est une ressemblance et un souvenir. Ainsi donc, lorsque ce mouvement a lieu, si l'àme en le percevant ne considère que lui seul, il n'est pour elle qu'un objet de pensée ou d'imagination. Si au contraire elle le considère dans son rapport à autre chose , alors c'est une ressemblance qu'elle contemple , de même qu'en présence d'un tableau on peut , sans avoir vu Coriscus, voir le portrait ou l'image de Coriscus : seulement ici l'image , qui en elle-même était un acte de la fantaisie , devient un souvenir et un acte de mémoire. Nous nous souvenons ainsi de l'objet absent, et parfois même nous ne savons si le mouvement qui se produit en nous n'est pas l'effet d'une sensation actuelle. Quelquefois encore nous sommes embarrassés pour dire s'il y a ou non mémoire. Il nous arrive aussi , en y pensant bien , de nous ressouvenir que nous avons déjà auparavant entendu ou vu quelque chose : cela se présente lorsque, après avoir considéré une représentation en elle-même, nous sommes amenés par un changement d'idées à la considérer comme représentation d'autre chose. D'autres fois c'est le contraire qui a lieu, quand on voit une image et une ressemblance là où il n'en existe aucune , et c'est ce qui est arrivé à divers extatiques qui donnaient leurs fantaisies pour des événements réels et dont ils avaient souvenir. Au reste, la mémoire se conserve et se perfectionne par l'exercice assidu et le rappel de nos idées, lequel consiste à considérer souvent nos représentations

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non en elles-mêmes , mais comme images des objets.

Nous avons donc expliqué ce que c'est que la mémoire et l'acte de se souvenir : c'est la conservation et l'emploi d'une représentation comme image de ce qu'elle représente. Nous avons dit aussi dans quelle partie de l'âme se trouve la mémoire : elle se rapporte à la faculté par laquelle nous avons la notion du temps. Elle appartient donc à la sensibilité dans le premier sensitif et par le moyen de l'imagination.

Tandis que par la mémoire on retrouve le passé dans les données de la fantaisie , de même on peut y voir l'avenir par l'espérance ou attente : car l'avenir appartient à l'espérance , comme le passé à la mémoire , et le fait présent à la sensation (1 ). Si même on adoptait l'idée que se font quelques personnes de la divination , il y aurait par le moyen de l'espérance une science de l'avenir (2). Mais il faut bien avouer au sujet de cette divination qui a lieu dans le sommeil et qui , dit- on , résulte des songes , qu'il est aussi peu raisonnable d'y croire que d'en faire fi (3). Il est bien vrai que les commencements de chaque chose sont insensibles. De même que ceux qui doivent faire, qui font ou qui ont fait quelque chose , le plus souvent y pensent la nuit et la font pour ainsi dire en rêve, parce que les occupations du jour préparent la voie en quelque sorte à un tel mouvement (4); de même et réciproquement la plupart des mouvements qui s'offrent pendant le sommeil devienneut le principe de

(I) Uliét., I, 11, p. i;i7(), a; 11, 12, p. 1389, a; 11. 13, p. I3'J0, a; De la mcni., I, § 2. — (2) De la nu-m., I, ^ 2. — (3) De la divinat., 1, § I. — (i) Voyez Cicéron, Somn. Scip., init.

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nos actions pendant le jour, parce que la pensée s'y est arrêtée d'abord et en a préparé Texécution dans les représentations de la nuit. C'est ainsi que certains rêves sont des causes ou des signes. Mais la plupart du temps ce sont choses fortuites , surtout ces rêves extraordinaires et qui dépassent les bornes de la foi humaine, et tous ceux qui, se passant ainsi en nous, ont pour objet par exemple un combat naval ou je ne sais quel événement qui se passe bien loin de nous (1 ) .

L'avenir (2), avons-nous dit, est l'objet de l'espérance , mais c'est aussi un objet d'opinion (3). Or l'espérance n'est pas l'opinion ; car celle-ci appartient à la raison (4) , celle-là fait partie de la sensibilité et repose sur l'imagination (5). H y a du reste entre ces deux actes une relation intime : on croit fermement ce qu'on espère , et d'autant plus que la chose qu'on espère est plus agréable (6).

Tels sont les principaux actes de l'âme que l'on doit rapporter à la puissance imaginative (7). Cette faculté , on l'a vu , dépend du même principe que la sensibilité et ne fait qu'un avec elle (8). Comme elle en effet , elle est liée au corps et réside au siège du premier scnsitif (9). Mais combien déjà les données de la fantaisie sont au-dessus de la sensation ! Les impressions qui succèdent à celle-ci sont encore sensibles (10) : elles ont une matière; les représentations

(1) Divinat., 1, § 6 buiv. — (2) Qu'il ne faut pas confondre avec le futur: Où6k t6 aùxè èao|ievov xal tô [jléXXov. Divinat., II, § 4. — (3) De la niém., I, §2. - (4)l)ci'àni(',ll!,3,«5 5,§8. — (.^) Uliét.,I, il, p. 1370, a; Mor. à Nie, X, 2, p. 1173, b. — ((>) Uliél.,!!, 1, p. 1378, a. — (7) Tô 'f avTasTtxdv. — (8) De l'ànie , II, 2, § S ; III, 3, pass. — (9) Voir plus haut ,. p. 92, 90, 100. lOG. — (10) Des soni;c?, M,^ 2, î^ll, etc.

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