TROISIÈME
— (rappelons-nous que c'est auprès du tr6ne de la NécesâUé, c^est à dire de la Fatalité, que se joue eette grande et pathétique scène racontée par Her Far^ ménien,) il faut que son tour de choisir ne vienne pas après toutes les autres ; car si toutes les conditions philosophiques ont été prises par les âmes dont le tour, décidé par le sort, a précédé le sien, il îmi bien qu'elle prenne celles qui restent, c'est à dire les conditions malheureuses.
C'est parce que le hasard pèse d*un si grand poids dans la destinée d^l'àme, que Flaton est obligé par la justice de leur rendre à toutes, mais à des moments différents , une égale dignité et une môme pureté.
Mais quel est donc cet état où la purification replace TAme? Celui-là même qu'elle a quitté pour entrer dans un corps; et pourquoi l'a-t-elle quitté une première fois? c'est qu'elle est imparfaite dans sa perfection même, qui n'est jamais qu'une perfection relative. La philosophie ne peut pas détruire cet élément nécessaire de la défectibilité humaine ; car que fait la philosophie? elle remet par la Réminiscence l'âme en communication avec Dieu et dans la contemplation des essences : or, c'était précisément là la yie heureuse et di\ine que goûtait l'âme quand elle nageait dans l'innocence au milieu de Véther lumineux. Que peut âdre de plus pour elle la philosophie? Mais , dans cet état incorporel, déjà les Ames toutes fatalement atteintes de l'incurable imperfection de la nature humaine, en sont inégalement atteintes, et cette inégalité même est fatale.
PREMIÈRE PÀAliE
Toutes les âmes liumaiiies ont contemplé les essences, et si elles pouvaient les voir constamment, elles seraient toujours à Tabri du mal ; * mais aucune ne les a pu contempler toutes, iwwat mVn fyoudai wivov
ccTcXei; tHç tou ovtoç ôeàç, àrep/ovrai. * Eu eilct, celle-là
même qui suit de plus près les âmes divines et leur ressemble le plus, est troublée par les coursiers, c'est
à dire par sa nature même; tantôt elle s* élève et tantôt elle s'abaisse; elle peut à peine voir les essences ou du moins n'en aperçoit que quelques unes, et il en est qu'4!lle ne Toii pas du tout, toc (aèv jl^e, rà è* o{i/ Cette condition fatale ne peut pas lui être enlevée ; car les âmes divines elles-mêmes ne jouissent de la félicité que leur procure la contemplation plus directe et plus complète des essences, que pendant un temps déterminé, tant que le mouvement circulaire les entraîne dans le même. Pendant cette période , sv m^t^y elles jouiss^t de la vue de la justice, de la sagesse, de la sci^ce. Que devient Vftme des dieux après cette période de félicité? c'est ce qu'il est très difficile de deviner d'après les expressions symboliques dont Platon s'est servi : ces âmes pion- V gent de nouveau dans l'intérieur du cièl et r^frent
1 Phèdre, p. 248 ifTkaSf, ilvai. 11 faut ici remar
qucr la force du subjonctif : si l'Amo pouvait toujours accoiupagncr les âmes divines , elle n'éprouverait jamais aucun mal ; niais la suite prouve qu'elle ne le peul pas. Tels semblent être le sens de Ficin: et fisemper Im fatere queat, tU stmper ittoMo; et celui de de Senes: gtiod «i td Mmper faeête poMtl. «ftoiut stmper cslo. Ces impératift me iMraissent prouTer que U condition n*e8t pas possible.
% Phidn, p. 948.
CHAPITRB TROWlÂliB.
dans leur demeure. Ce qu'il y a de clair, c'est que )à elles sont prlyées de la vue des estenoei, elles
cessent même d'être divines ; car le dieu cesse d*étre divin lorsqu'est arrivée la période pendant laquelle il ne doit plus jouir et se nourrir de la présence des Idées.
Si ce$ alternatives et pour ainsi dire ces récurrences n'épargnent pas les âmes divines, comment épargneraien^Ues les âmes des hommes? On trouve, dans le Phéiùn, * que les âmes de eaui qui auront été en-* tièrement purifiés par la philosophie vivent sans corps, «i( Tov erciTa xpovov ; mais cela veut-il dire éternellement ou tout simplement dans le tempe qui suivra? Or, il est certainaneni un temps où l'âme est rendue à sa félicité première ; ce temps revient pour toutes les âmes après dix mille années de transformations et d'épreuves; ees épreuves cessent pour les âmes purifiées par la philosophie sept mille ans plus tôt, et c'est pendant ces sept mille ans, qui suivent la série de ses existences terrestres, qu'elle jouit de la félicité divine au sein de l'astre au- sort duquel elle est associée. C'est pendant ce temps qu'elle est exempte de toute .souffrance , mais ce bonheur ne dure que jusqu'à une nouvelle révolution, yd^i, Te t^ç ixé^oLç «Êpio^ou, '
Le système platonicien, qui me la création de nou-
2 PMdre, p. Cf. Plot. Em., V, 7» S li 3- « Quaad la période totale 6«l fiaie, les néiaes êlrwaoïit re|inKlHiU... et qiMiid tMt senflni une autre période neommeiicera. »
PREHifeBB PARTIE
Telles substances et de nouvelles âmes, mèae à la conception de révolutions périodiques qui ramènent toutes les choses et tous les êtres au point et dans l'état d'où ils sont partis. ' Si toutes les Ames retrouvaient, au bout de dix mille ans, une perfection qui les exemptât d*une incorporation nouvelle , si elles ne rentraient pas toutes dans le cercle sans fin de la vie , il est clair qu'au bout de dix mille années le monde serait détruit et la vie arrêtée. Platon était donc obligé de rendre à la vie même les âmes purifiées par la philosophie, dont la condition ne diffère pas essentielle ment de celle des autres âmes ; car c'est la fatalité qui fait toutes ces différences entre des êtres dont la substance et Tessence sont identiques et bonnes. Il n'est que juste que ces différences aient un terme, et que lésâmes retrouvent toutes leur éi^alité première. Sans cètte conception, Platon aurait dû conclure à une des*
1 Sur la gr.uidp ntindo platonique. Cf. Tacite, de Or'at., c. Kk Cic. de Nat. Deor., 11,20. Marrob., songe de Scipion, II, 11. Serv. ad .€n.. Ml, SÎ84. M. Ravaisson, Essai sur la Mét. d'Arist., tora. II, p. ItiH. « Tout rccommeDce dans le même ordre , de la mémo mauière, à des interralles égaux , et les mêmes périodes vont se répétant ainsi à l'infini dans tonte rétctnSté. C'sst la théorie de la grande année déjà professée par Platon, par, HéracUte^ par les Egyptien^ par les Chaldéens, par presse tonte l'antiquité. » Id., tom. II, p. 454. « jUfranchie par la oiort, Tâme ira, dans qnelqD*ane des sphères supérieures , s'unir plus intimement à l'âme universelle; mais c'est toujours, selon la doctrine commnne des stoïciens, des pythagoriciens et dos platoniciens, pour rerommencer, avec chacune des grandes anuée^i du monde , le cours invariable de la même destinée; c'est pour tomber deroclicf dans les vicissitudes de sa TÏe terrestre, en ressortir, y rentrer encore , et ainsi à l'iniini , durant l'éternité tout entière. » On retrouve oetle grande année astnmomiqne dans S. Angnstin., Soli'Iol» I, e. 1, 4, c fMT mafftuu orh» newnu mofut «uot iMenmi. »