‹ De la puissance américaineChapitre 135 sur 135 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Le nouteau monde, entre les mains des Américains^ est devenu une terre de prodiges où chaque mouvement de l'homme a été un progrèç dans la vie sociale, politique et industrielle. Les premiers émigrants avaient apporté avec eux le germe de ce progrès, que la terre et le ciel d'Amérique devaient féconder avec toute l'énergie d'une nature vierge. La nation nouvelle, qu'ils ont su constituer des éléments les plus itvancés que présentaient les sociétés de l'ancien monde, vers le commencement du dix-septième siècle, se trouve, de fait, avoir dépassé de beaucoup en prospérité les nations les plus privilégiées de la terre. Un pareil résultat obtenu par les habitants du nouveau monde, tandis que ceux de l'ancien sont comparativement restés stationnaires, si même quelquesuns n'ont pas rétrogradé en liberté, en bien-être, aurait lieu de nous étonner si, pour nous convaincre, nous n'avions sous les yeux l'évidence des faits, et, pour nous l'expliquer, les pages ouvertes de l'histoire de ce peuple.

Quelles ont donc pu être les grandes causes prédominantes qui ont ainsi favorisé le développement de

DE LA PUISSANCE AMÉRICAINE. Ai9

la civilisation dans le nouveau monde? Devons-nous chercher dans les circonstances morales ou dans les circonstances physiques au milieu desquelles Tédifîce de cette nouvelle société s'est élevé d'une manière si exceptionnelle, depuis son point de départ jusqu'à nos jours ? Doit-on en attribuer le mérite à une volonté placée plus haut que celle des Hommes, et qui, en intervenant dans la répartition de ces éléments, a voulu offrir ainsi aux peuples de l'ancien monde un point du globe vers lequel ils pussent tourner leurs regards avec espoir et bonheur ?

Au milieu de toutes les causes qui ont concouru si directement à établir cette nouvelle société sur des bases durables de prospérité, il en est une qui me parait dominer toutes les autres : c'est l'heureuse alliance que les premiers émigrants surent faire de leurs opinions religieuses avec la pratique de l'économie politique.

Les habitants de la Nouvelle- Angleterre combinèrent dans leur pratique sociale les idées de religion, de bien-être et d'indépendance ; ils admirent que chacun doit être assuré du fruit de son travail, et avoir constamment pour but d'accroître sa prospérité domestique ; chacun étant apte à se créer une existence de son choix, lorsqu'il est assuré qu'elle sera respectée, ils plièrent leurs institutions, leurs actes à ces idées, introduisirent ainsi dans leur administration intérieure plus de liberté pratique, plus d'indépendance politique qu'aucune communauté n'en avait exercé jusqu'alors.

Ces dispositions principales forment encore aujourd'hui les bases de la pratique sociale des États-Unis ; ils leur doivent, plus qu'à aucune autre cause^ leur prospérité actuelle.

Un autre fait qui mérite de fixer toute notre attention dans la marche progressive de la société américaiiie^ c'est le soin que la démocratie américaine a pris, depuis l'installation de son gouvernement unitaire, de resserrer, par tous les moyens en son pouvoir, les liens qui doivent unir ces États et procurer à chacun les ressources de toute la nation, quoique la nature et l'esprit des institutions ne lui donnent pas la centralisation des pouvoirs nécessaires. Par cet admirable accord de l'esprit national et du patriotisme des habitants des diverses parties des États-Unis, cette vaste république se trouve aujourd'hui aussi fermement garantie dans son indépendance que si elle était soumise à la plus forte centralisation administrative. Dans un cas d'urgence, la nation entière est sous les armes et peut alors agir directement par ellemême, accomplissant, sous sa propre responsabilité, avec toute l'énergie, toute la vigueur que lui donne le sentiment de sa dignité et de son indépendance, la tâche confiée, dans des pays différemment organisés, à des classes spéciales de la société.

Cette situation, particulière à l'Union américaine, ressort bien évidemment de tout ce que j'ai rapporté au sujet de la défense nationale. On a pu remarquer avec quelle intelligence les Américains avaient fait entrer si sagement tous les avantages particuliers de

leur immense pays dans ce système de défense qu'ils ont adopté. Ainsi, de bonne heure ils ont su utiliser et perfectionner la navigation naturelle par des travaux d'art, de manière à former un système complet, embrassant le plus grand nombre de leurs centres de population et de commerce.

Plus tard, lorsque le génie de Robert Fulton eut enrichi le monde de son incomparable découverte, les Américains ont su immédiatement approprier avec habileté aux gigantesques proportions de leur territoire cette puissance nouvelle de transport que leur offrait la vapeur ; et certes, sur aucun point du monde civilisé, il n'a été accompli d'aussi grands miracles !

C'est qu'aussi, sur aucun point, la vapeurn'a été si généralement appelée à concourir aux forces productives de la nation. Dans ces dernières quinze ou vingt années, l'esprit industriel des Américains a reçu une nouvelle impulsion dans toutes les branches productives. L'agriculture s'est considérablement étendue et perfectionnée à la fois dans les mêmes rapports que l'industrie manufacturière se développait. La production du sol s'est accrue avec celle des arts industriels, et tous deux en proportion de la consommation, dont la vapeur a agrandi le cercle.

En résumé, l'application de la vapeur à nos moyens modernes de transport a déjà apporté un changement incalculable dans l'économie politique, qui doit encore s'agrandir de tout l'avenir réservé à ce nouvel élément, et dont on peut, dès aujourd'hui, constater, patmi les nombreux résultats, les suivants comme les

plus importants : que les masses consomment en proportion des facilités qu'elles ont de se procurer soit des objets de première nécessité, soit des objets de luxe; — que les agriculteurs ne sont pas les seuls producteurs avantageux ; — que le plus sûr moyen d'augmenter la population, c'est de lui faciliter les moyens de pourvoir à son existence ; — qu'une nation peut s'enrichir, quoique les importations dépassent la valeur d€Lses exportations; — que, comme conséquence même de cet excès, l'or et l'argent ne sauraient être retenus ; que, lorsque cela serait môme possible, le public y perdrait plus qu'il n y gagnerait ; en d'autres termes, que les métaux précieux doivent être considérés comme des matières ordinaires dans le commerce ; — que la richesse nationale est mieux servie par l'intérêt particulier laissé à lui-même, que par l'intervention du gouvernement; — que toute espèce d'industrie qui ajoute à la somme totale du bien-être de la société profite au corps de la nation dans les mêmes proportions qu'elle profite aux individus ; — que le liïxe, lorsqu'il est le résultat du travail, ne peut être dangereux ; — qu'enfin, chaque nation a un intérêt direct à la prospérité de celles qui l'avoisineut, La paix et l'harmonie dans lesquelles vit un peuple sont généralement considérées comme Iqs sources principales du bonheur public ; cependant les rivalités que créent des communautés divisées comme le sont celles des Etats-Unis , et les agitations d'un peuple libre comme les Américains, sont les principes de la vie politique et l'école de l'homme.

Ces principes , opposés en apparence , n'ont point besoin d'être réconciliés ; ils se prêtent un secours mutuel dans la conservation des États.

L'agitation politique n'est point du désordre; chez un peuple libre, c'est le seul moyen qu'il ait de manifester sa volonté ; c'est donc un devoir sacré qu'il accomplit en s'y livrant. Car dans un gouvernement où des institutions libres existent, et où ces institutions sont l'expression de la volonté des citoyens qui les ont établies par les lois qu'ils ont décrétées, l'ordre, Tordre public, dans un pareil État, n'est point ce que l'on entend ordinairement par ce mot dans nos vieilles sociétés d'Europe, c'est-à-dire la soumission passive d'un peuple à la volonté d'une minorité qui règle les affaires d'État. Dans de pareilles circonstances, la nature même de l'objet en discussion demande une manifestation de la volonté du peuple qui ne peut se faire jour que par le mouvement qu'on redoute.

Aux États-Unis, où le suffrage universel est reconnu et mis en pratique comme le seul moyen d'arriver à l'expression régulière, complète, de la pensée du peuple , c'est le mode qu'il emploie pour la formuler et la faire connaître. Ces agitations fréquentes, mais passagères , qu'anime ce mode de suffrage , ne sont jamais à craindre pour la tranquillité publique ; elles ne dérangent jamais la bonne harmonie de la société ; seulement, de même que la pensée de l'homme change, de même aussi changent et se manifestent les agita-* tiens pacifiques qui ont pour but de l'exprimer»

Ces agitations sont la sauvegarde d'un peuple libre;

sa tranquillité , son silence , dans de semblables circonstances, seraient les signes avoués de sa servilité.

On ne doit donc point appréhender de voir le peuple américain perdre de son esprit national tant qu'existeront dans leur primitive pureté les institutions libres qui appellent tous les individus à exprimer leur volonté sur la marche des affaires publiques, qui tiennent Tesprit du peuple en éveil , empêchent les sentiments de se corrompre , enfin qui disposent leur esprit aux affaires d'Ëtat auxquelles les lois les rendent tous également aptes.

La nation américaine est encore dans toute la force de la première jeunesse, quoique déjà elle soit parvenue , par le développement intellectuel et matériel qu'elle a pris dans ce dernier demi-siècle , au rang des nations les plus prospères et les plus civilisées du monde. Ses heureuses institutions trouvent dans la croyance qui caractérise encore ses populations, et dans l'instruction qui y est très-répandue, l'appui moral dont elles ont besoin pour se maintenir; tandis que l'immensité du territoire à exploiter doit fournir pour très-longtemps encore l'aliment qui paraît indispensable à cette dévorante activité qui est la vie de la démocratie.

Du reste , l'activité et l'esprit d'entreprise qui semblent être le caractère distinctif de la race américaine ne les portent pas seulement à faire des conquêtes sur les déserts , ils les portent également à chercher sur les mers les moyens de satisfaire cet impérieux besoin de leur nature.

De bonne heure, en effet, ils se sont accoutumés à considérer les mers comme un domaine qu'ils étaient appelés à exploiter, car la longue ligne de rivage s'étendant sur l'Atlantique , la mer des Antilles et l'o* céan Pacifique, semblait les convier à diriger leur génie instinctif à prendre son essor sur cet élément. En se séparant de la mère patrie, cette disposition reçut un puissant stimulant ; et depuis cette époque , leur ambition naturelle leur a bientôt fait connaître tout ce que ce vaste champ pouvait rendre de richesses , d'avantages sous l'empire de leur industrie.

Aujourd'hui les vaisseaux de l'Union sont rencontrés sur toutes les mers, dans tous les ports; les Américains, enfin, font la concurrence à toutes les industries des autres peuples , non-seulement sur leur propre sol, mais encore sur celui de ces peuples mômes !

Or, avec tous ces éléments de prospérité industrielle si généreusement départis au peuple américain, croit-on que cette nation puisse ainsi croître et s'étendre sans rencontrer un jour sur ses pas, tendant vers le même but, l'Angleterre? l'Angleterre qui a imprimé le sceau de son iponopole sur toutes les parties du monde, qui a planté son pavillon sur tous les rivages, dont les marchands enfin ont porté leurs produits chez tous les peuples? Non, certes; et ce jourlà, s'il n'est déjà arrivé, ne peut ôtre très-éloignél Ces deux nations ne peuvent donc manquer de se mesurer, et le choc de ces deux puissances ébranlera l'Europe ! ~ Le monde sera alors témoin d'une de ces luttes

d'autant plus terribles, qu'elles naissent de rivalité, d'antagonisme d'intérêts et d'antipathie instinctive d'autant plus profonde qu'elle est fraternelle.

Dans cette lutte, qui aura pris son origine dans les intérêts matériels, les seuls qui semblent pouvoir aujourd'hui remuer le cœur des hommes, les deux formidables champions apporteront les mêmes ressources, les mêmes moyens, les mêmes armes, les mêmes passions, le même but ! seulement, le prétexte avoue sera différent. L'une voudra assurer sa suprématie sur les mers, qu'elle s'est déjà acquise au préjudice des autres nations industrielles et maritimes ; la seconde revendiquera, au contraire, la liberté des mers et du commerce , s'en rapportant à la supériorité de sa force, de son génie commercial et industriel, pour l'emporter sur ses concurrents.

La nation américaine se présentera donc de nou« veau dans la lice , avec la belle devise qu'elle a déjà soutenue en 1812, que

Le pavillon doit couvrir ta marchandise, Free ships, free goods.

Mais si les Américains ont pu soutenir la dernière guerre avec l'Angleterre lorsqu'ils n'avaient qu'une population moitié moins nombreuse et avec un tiers moins de ressources qu'aujourd'hui, quels avantages n'auront-ils pas dans une lutte nouvelle, sans dette, et par conséquent mieux préparés à supporter un

impôt que leurs rivaux, écrasés sous une dette immense !

Les Américains, il est vrai, plus qu'aucun autre peuple, s^occupent d'améliorer leur condition, de devenir riches ; mais mieux aussi que tout autre peuple, ils peuvent supporter les •privations, voire môme la pauvreté, car leur sol peut toujours leur fournir en abondance tous les besoins de la, vie. Enfin les Àméricains sont de leur nature pour le moins aussi opiniâtres que leui:s antagonistes les Anglais; il n'est donc point présumable qu'on les voie plier dans leur résistance à la politique dominante et hautaine de l'Angleterre.

En présence de ces luttes industrielles de nation à nation, et des hostilités qui s'avancent tous les jours plus menaçantes du dehors, quel doit être l'espoir, le refuge, le rôle enfin de la France?

Il nous paraît parfaitement déterminé par toutes les circonstances de son organisation politique, sociale, et de sa position commerciale et industrielle.

Avec les États-Unis, la France se trouve à la fois en conformité de principes et d'intérêts; entre la démocratie américaine et la démocratie française il y a des rapports qui ne peuvent que s'accroître; le génie distinctif des deux peuples est tel, que jamais ils ne se feront concurrence : car l'un poursuit la richesse, l'autre la supériorité de l'intelligence ; l'un rend hommage aux intérêts matériels, l'autre aux sentiments d'honneur qui de tout temps, même encore de nos jours, font vibrer les âmes françaises.

' Le nom de France en Amérique est un objet de sympathie ; le titre de Français, un droit à l'estime, à la considération des Américains. Aux Ëtats-Ûnis, on a gardé le souvenir de notre caractère chevaleresque, de notre désintéressements gravés du reste dans les annales des guerres de l'indépendance, et que la conduite honorable des nombreux exilés de tous les partis a su maintenir intacts en y honorant le nom français.

Tout semble donc concourir pour indiquer Tunion intime qui doit exister entre les deux peuples au jour où la tranquillité du monde sera de nouveau ébranlée par Tintolérable insolence d'une puissance dont la cupidité est aussi insatiable que Tambition est cruelle.

Dans cette éventualité, je désirerais qu'on s'efforçât de part et d'autre de resserrer tous les liens et rapports internationaux par des concessions mutuelles favorables aux deux pays ; car entre l'Amérique et la France il existe une alliance naturelle, et il est écrit là-haut que les défenseurs de la liberté de ce côté comme de l'autre côté de l'Atlantique doivent encore un jour faire cause commune et combattre sous l'union des deux couleurs ! Ce serait donc faire acte de sagesse que de prévoir l'avenir et de le préparer !

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