INTRODUCTION
Neque a vetcribus, neque a novis sum, secl veriiatem ubicumque invenïo, colo.
Baglivi.
La matière organique, sous l’influence combinée de l’eau, de la chaleur, de l’air, subit une série de modifications, par suite desquelles elle retourne à 1 état de matière inorganique.
Ces phénomènes de décomposition prennent le nom de putréfaction.
Dans l’organisme vivant, les mômes influences externes agissent sur une substance chimiquement analogue: la substance organisée vivante ; cependant la seule condition de vie suspend les phénomènes de putréfaction.
Il est une série de faits morbides dans lesquels il y a, sinon putréfaction, du moins imminence de putréfaction. Les produits éliminés de l'organisme se putréfient aussitôt après leur issue, ou même dans les cavités naturelles qui les enferment. Abandonné par la vie, l’organisme subit une putréfaction rapide. Des lésions graves et caractéristiques dans les organes et dans leurs fonctions témoignent que l’organisme vivant est lui-même dans des conditions spéciales, aussi bien que le sont ses produits d’excrétion et que le sera sa dépouille inanimée ; ainsi :
Stupeur et adynamie, hémorrhagies diverses, suffusion iclérique, gangrène; comme altération nécropsique : imbibition hémorrhagique de tous les tissus, leur ramollissement, la fonte granulovitreuse ou graisseuse de tous les parenchymes. Cet ensemble de symptômes et de lésions a été observé par les médecins de tous les âges, et les noms qu’ils ont reçus aux différentes époques témoignent que l’observation saisissait un rapport d’analogie entre le phénomène morbide lui-même et le phénomène de chimie organique, la putréfaction. Les anciens se servaient plutôt du nom de Putridité; nous disons plus communément aujourd’hui: Septicémie.
La différence qui existe entre ces deux mots exprime bien le point de vue différent de la science ancienne et de la science moderne : l’une toute appliquée à l’observation du phénomène ; l’autre plus inquiète de la cause: Septicémie indique en effet l’état du sang dans lequel ont été introduites des matières en putréfaction.
Une double notion est donc attachée au fait que l’on désigne du nom de putridité morbide. C’est à l’exposition des différentes solutions qu’a reçues, dans la médecine de tous les âges, celte double
question, que notre travail est consacré.
Nous verrons, à une époque où la nosologie n’est point encore une science, les faits de putridité constatés, sans que leur relation
avec les diverses maladies soit établie.
Plus tard, lorsqu’une clinique plus savante et principalement occupée des maladies intenses et fébriles, se sera attachée a préciser les faits; lorsque, d’autre part, les grandes doctrines métaphysiques de la médecine projetteront sur toutes les données positives les lumières de leurs explications à priori : la putridité deviendra l’une des bases importantes des classifications méthodiques.
Plus tard encore l’histoire nous montrera la notion de la putridité s’élargissant par l’étude des circonstances au milieu desquelles
elle se développe.
Des groupes de faits seront distribués d’après l’étiologie: putridité des pyrexies, putridité traumatique, puerpérale, par empoisonnement septique. Dans chacun de ces ordres de faits nous verrons une investigation, de plus en plus précise à mesure que nous approchons des temps modernes, rechercher la condition immédiate qui régit les phénomènes complexes de la putridité. Nous montrerons ces recherches, ramenant les théories palhogéniques récentes vers une des plus anciennes conceptions, celle qui assimile la putridité au phénomène de putréfaction, voyant dans l’une comme dans l’autre une fermentation.
On doit s’attendre à ce que le progrès d’une pareille doctrine se soit montré subordonné aux progrès de la théorie chimique qui lui sert de type et de support.
Aurons-nous le bonheur de donner l’expression exacte de la vérité actuelle? nous n osons pas dire de la vérité absolue. Les travaux qui journellement encore nous montrent de nouveaux points de vue et élargissent la septicémie en une doctrine plus importante que ne 1 était la putridité ancienne, sont si considérables, que nous ne pouvons avoir cette prétention. Du moins espérons-nous que 1 étude historique qui nous est demandée apportera quelques lumières dans la question et légitimera, par la sanction des témoignages de tous les temps, les théories qui aujourd’hui encore sont invoquées comme promettant la palhogénie complète etdéfinitive de la putridité.
Nous pouvons diviser notre sujet en trois grandes périodes :
La première occupe les temps homériques.
La deuxième, Hippocrate, Galien et la longue pression exercée par ces deux génies pendant plus de dix-huit siècles.
La troisième commence après Broussais. Les idées sur la putridité sont renversées et la méthode expérimentale v^en se perfectionnant jusqu’à notre époque.
Ces grandes lignes ne suffisent pas, et, pour la compréhension exacte de la marche des connaissances humaines sur ce sujet, nous serons obligé de nous appesantir plus ou moins longuement sur
certaines époques.
Toutefois, pour bien saisir la liaison, l’enchaînement de cetexposé, que Von veuille se rappeler que l’histoire d’une théorie médicale quelconque, et surtout celle delà putridité, est l’histoire de l’humanité elle-même, de son évolution lente et régulière, mais successive et toujours ascendante; que la pensée associe en même temps la connaissance des lieux où les scènes morbides se passaient, des hommes de l'époque, du milieu social qui les régissait et des idées mystiques ou théologiques auxquelles ils obéissaient.
Tout cela est nécessaire pour avoir l'appréciation exacte, la \ aleu i
réelle des théories anciennes ou modernes .
C’est l’avis de tous les critiques ; voici ce que dit M. le professeur Anglada à ce propos ( pag. 32, 35)' :
« Jugez les auteurs d'après les idées de leur temps, et non se on les idées du nôtre.... jugez Hippocrate avec les idees actuelles e son vaste génie vous paraîtra souvent à peine a la hauteur un esprit vulgaire; mesurez la chimie de Paracelse à la chimie de M Dumas, et c'est à peine si vous comprendrez tout le bruit qu ont
fait dans la science, les inventions du fougueux réformateur. »
i Thèse de Concours pour le professorat. 1850.