‹ De la putridité morbide et de la septicémieChapitre 3 sur 15 · TEMPS HOMÉRIQUES · texte numérisé non relu

TEMPS HOMÉRIQUES

IL est bien évident (et l’histoire le montre d’ailleurs) que les théories sur la putridité ont suivi les fluctuations, les idées diverses que l’on se faisait des humeurs. Dès qu’on a vu un fait, on a cherché à l’expliquer.

«Al origine, dit Charcot*, on voit les esprits occupés autant et plus des rapports subjectifs des choses que de leur réalité même; les produits empiriques de l’observation, à peine acquis, sont rapprochés, éprouvés les uns par les autres, pour en faire

1 Consulter : Le Clerc ; Histoire de la médecine. Amsterdam, 1702. — Sprengel- Histoire do la médecine (traduit par Jourdan). Paris 1815. — Delioux de Savignac;

Principes de la doctrine et de la méthode en médecine. Paris, 1861. Guardia-

La médecine à travers les siècles. Paris, 1865. - Daremberg ; Histoire des scienc’ médicales. Paris, 1870.

Leç. sur les maladies des vieillards, pag. 7.

sortir des théories ou des systèmes. Il y a là, il faut bien le reconnaître, une nécessité do l’esprit humain, et il semble, suivant une expression célèbre de Kant, que nos pensées doivent se fondre dans ce moule uniforme. »

Les maladies épidémiques et infectieuses sévissaient à ces époques reculées avec une rude intensité. La lutte pour l’existence était pénible ; car l’homme a été obligé, toujours et partout, de travailler a rendre la terre habitable. À ces époques, les mythes et les fables semblent remplacer l’histoire. Le Clerc ' montre même que « l’étymologie des noms n’est qu’un jeu d esprit et une continuation de la fiction par laquelle on a introduit le Soleil comme 1 auteur de la Médecine, sous le nom d’Apollon. En suivant la même allusion, Esculape, que l’on dit être fils d’Apollon, se prend pour l’Air; Hygicia ou Hygéia, c’est-à-dire la Santé, est appelée sa femme, ou, selon d’autres, sa fille, parce que notre santé dépend de l’air que nous respirons, autant ou plus que de toute autre chose. Æglé, c’est-à-dire la Lumière ou son éclat, marque que l’air illuminé et purifié par le soleil est le meilleur de tous. Par Jaso et Panacea, qui sont la même chose que la Guérison et la Médecine universelle, l’on a voulu insinuer que le bon air guérissait toutes les maladies. Romé, qui signifie la Force, et Jaso qui est la même chose qu’Aceso, indiquent aussi que l’on se guérit et que l’on reprend des forces en humant un bon air. »

Après les dieux, les prêtres ; après le mysticisme et le fanatisme, les charlatans. Tout restait encore dans le sanctuaire.

Mais les besoins de l’humanité exigeaient plus de praticiens, et bien avant Hippocrate il y eut des écoles médicales laïques à Cos, à Cnide, à Rhodes, à Crotone, à Cyrène. Des familles se transmettaient les connaissances médicales : les Asclépiades 2 sont une des plus célébrés. On les appelait aussi Périodentes, parce qu’ils allaient de ville en ville exercer leur profession.

1 Hist. de la médecine, pag. 54.

2 D’Asclépias, qui est le nom grec d’ Esculape.

Ces circonstances ou ces conditions permettaient assurément peu de théories. Toutefois, on enseignait dans les écoles, et les maîtres étaient plus philosophes que médecins, plus rhéteurs que savants.

Deux grandes écoles : Y école Italique, avec Pythagore ; Yécole Ionienne, avec Héraclite.

Pythagore, esprit ingénieux et subtil, rempli de la science et de la philosophie égyptiennes, eut pour élève Empédocle cl’Agrigente» Celui-ci expose la théorie des quatre éléments : l’air, le feu, la terre et l’eau ; et des quatre humeurs cardinales : le sang, la pituite, la hile et l’atrabile. C’est le premier auteur de la doctrine des crases, ou du mélange des humeurs, l’harmonie, c’est-à-dire la santé, maintenant au contact les éléments discordants qui forment le corps.

Après Heraclite, Démocrite cherche, le premier, à expliquer les épidémies et leur origine.

Mais toutes les subtilités du philosophe d’Abdère furent exagérées par Anaxagoras de Clazomène, qui combat Empédocle et explique l’harmonie du corps par un phénomène d’affinité.

Quelques précieux renseignements dans Homère et dans la Bible.

Il est parlé de peste dans le premier livre de Y Iliade. Homère l’appelle tantôt woioq xocxyi (la mauvaise maladie) (V, 10), tantôt ïoipoç, peste (Y, 61), tantôt oeuxea lor/ov, le triste fléau (V, 456). Le poète donne peu de détails; il apprend qu’elle sévit dix jours, frappa sur les mulets et les chevaux, s’étendit ensuite aux hommes : les bûchers dévoraient constamment les cadavres.

L’histoire rapporte des exemples de peste frappant à la fois les hommes et les animaux ; mais sont-ce là des récits bien authentiques? M. Daremberg ' fait remarquer que « l’observation moderne constate, il est vrai, la coexistence d’épidémies et d’épizooties, mais on ne voit pas qu’une même affection épidémique ait à la fois décimé les animaux et les hommes. D’ailleurs, il est

1 La médecine dans Homère, pag. 92.

à peu près impossible qu’une peste aussi terrible ait épuisé sa fureur en une douzaine de jours. Aussi Homère attribue-t-il à Agamemnon tout l’honneur de la disparition du fléau; le Roi des hommes rendit Chryseïs à son père Ghrysès, prêtre d’Apollon, immola des hécatombes parfaites et fît purifier toute l’armée par des ablutions. De son côté, Ghrysès satisfait implora en termes magnifiques le dieu à l’arc d’argent, et les flèches meurtrières d’Apollon furent détournées des enfants de Danaüs. On a voulu voir dans les purifications prescrites par Agamemnon la vraie' cause do la cessation delà peste, mais il s’agit ici d’une cérémonie religieuse avec l’eau lustrale qu’on jeta à la mer après les ablutions, et non pas d’une mesure d’hygiène; à plus forte raison, il n’est dit nulle part, comme le fait entendre M. Malgaigne, que « les soldats jetèrent toutes les ordures du camp à la mer».

Dans les poèmes homériques et surtout dans l’ Iliade, il est souvent question des médecins (im-hp, guérisseur). Machaon et Podalire sont appelés médecins habiles ; ils sont, par Esculape leur père, élèves de Chiron , qui avait aussi donné des leçons au divin Achille. C’est la première origine de ces familles qui se transmettaient un héritage de connaissances médicales, et dont nous suivrons les traces jusqu’à Hippocrate et même au-delà.

Moïse ' remarqua les grands maux frappant les peuples. Dieu châtie les Pharaons et leur envoie la peste ou les dix plaies d’Égypte : « Et ccce manus mea erit super agros tuos et super equos et asinos et camclos et boves et oves, pestis valdè gravis. »

Voilà la fin de la période primitive. Nous arrivons à Hippocrate 2, nous sommes au plus beau temps de la Grèce, au siècle de Périclès.

t Moïse, 1750 avant J. -G. — Exode, chap. IX, vers. 3.

2 Hippocrate naquit à Cos ; il ôtait fils d’Heraclite et de Phénarète (suivant une autre version, do Praxilhôe 011e de Phénarète). Par son père il descendait d’Hercule, et par sa mère, d’Esculape. Il eut pour maîtres : son père d’abord, puis Hérodicus ou Prodicus, et de plus, suivant d'autres autorités, Gorgias de Leoutium, le Rhéteur, et Démocrite d’Abdère, le Philosophe. — (Guardia; loc. cit., pag. 152.

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