CHAPITRE V
La quantité étant ainsi comme intérieure à la sensation n'empêche point celle-ci d'avoir sa forme propre, son idée; nous avons vu que dans le mouvement, la quantité ne mettait point obstacle à la forme, qu'au contraire elle y aidait. A plus forte raison, en est-il ainsi dans la sensation , car , si le mouvement est une forme, il est surtout comme intermédiaire entre la puissance et l'acte. Il exprime surtout ce qui se mêle de quantité continue, homogène et mesurable à tous les actes de toutes les forces de l'univers. Il est le côté de l'acte qui est tourné vers la puissance , l'aspect de la forme qui regarde la quantité. Au contraire, la sensation, tout en retenant et utilisant la quantité, est avant tout qualité, forme, détermination.
Toute sensation est beaucoup plus déterminée que les mouvements ou les rapports quantitatifs auxquels elle correspond. Deux notes sont entre elles dans le rapport de un à deux ; faites varier la seconde, de façon qu'elle soit représentée par deux et une fraction infinitésimale aussi petite que vous voudrez, la note n'est plus juste; et ainsi une altération infinitésimale dans la quantité se traduit par un trouble dans la qualité qui peut, en grandissant, aller jusqu'à la soullVance. De même, le rapport du diamètre à la circonférence est incommensurable; cela n'empêche point la foiine idéale du cercle d'avoir une détermination si exacte et si harmonieuse
qu'elle est voisine de la beauté. Lorsque les pythagoriciens attribuaient des vertus merveilleuses de proportion, de beauté, d'harmonie à certains nombres, ils versaient dans ces nombres, à leur insu, la beauté des sensations, des accords musicaux auxquels ils correspondaient. Et à vrai dire, nous ne considérons pas les nombres et leurs rapports comme d'insignifiantes abstractions , mais comme de vivantes harmonies ; mais nous disons que ces harmonies secrètes et profondes des nombres sont surtout manifestées dans la beauté des sensations , des sons, des couleurs, des lignes. C'est donc dans les sensations, bien plus encore que dans les mouvements, que la forme apparaît. Et puisqu'il est impossible, comme nous l'avons montré, de supprimer entre toutes les formes du mouvement, les différences spécifiques, à plus forte raison sera-t-il impossible de les supprimer entre les différentes formes de sensations.
Herbert Spencer a tenté de ramener toutes les catégories de sensations, le son, la lumière, la chaleur, la résistance, à un élément fondamental commun dont elles ne seraient que des différenciations. Cet élément fondamental est ce qu'il appelle le choc , c'est-à-dire la rencontre de deux énergies, Tune interne , l'autre externe, qui se contrarient d'abord et qui se mettent ensuite à Tunisson par une communication prolongée. Cette hypothèse a l'air tout d'abord d'être conforme à l'hypothèse générale de l'évolution selon Spencer; et en effet, elle en a l'allure ; c'est toujours le passage de l'homogène confus à rhétérogéne. Mais en fait, cette hypothèse est en contradiction brutale avec l'ensemble du système, car, dans Spencer, la nature inorganique s*est différenciée et débrouillée avant la nature organique et vivante. Bien mieux, c'est sous l'action du milieu physique déjà différencié que s'est déployée la diversité de la vie. Il y avait donc des agents physiques distincts du son, de la lumière, de la chaleur, de l'odorat, de la pesanteur, avant que les différents sens se soient éveillés chez les êtres. Et chaque sens s'est éveillé sous l'exci-
tation distincte d*un agent physique spécial. Dès lors, à aucun moment de la vie, il n'y a eu à la surface d'un être ce choc universel et confus qui est supposé contenir dans une virtualité obscure les différents ordres de sensation. Le choc ne peut donc pas être pour M. Spencer l'élément concret et l'antécédent historique des sensations diverses. Il reste qu'il soit l'élément idéal des différentes espèces de sensations, c'est-à-dire qu'en analysant chacune d'elles, on discerne, au fond de toutes, un même élément, le choc. Mais voilà que la question se transforme singulièrement. Car d'abord, de quel droit, même si l'on trouvait le choc en toute sensation, ramènerait-on toute sensation à n'être qu'une variété du choc? Il se pourrait très bien qu'il en fût, non pas l'essence et le fond, mais la condition la plus générale et la plus superficielle. Il y a là le sophisme inconscient du matérialisme qui, constatant certaines conditions organiques à tout phénomène de conscience, ramène la conscience elle-même à des conditions organiques. Et puis, le choc n'ayant jamais existé en lui-même et isolément à l'état de choc, nous n'avons plus affaire à un fait physique, facile à saisir sinon à interpréter; il s'agit d'un choc idéal, présent à toute sensation, mais qu'il est impossible d'isoler en fait des formes diverses de la sensation. Dès lors, quel est le sens de ce mot choc ? Ce n'est plus un sens matériel, il exprime certaines relations intelligibles de l'énergie interne des organismes vivants et des énergies variées du milieu qui les enveloppe. Nous ne sommes plus dans la physique, mais, qu'on le veuille ou non, en pleine métaphysique. Que sont en effet ces énergies des êtres vivants? Ce ne sont point des énergies brutes. Elles sont comme pénétrées de besoin, d'instinct, de désir, d'aspiration. En un mot, elles sont de l'àme. Or, l'àme des vivants désire, ou bien communiquer avec les autres êtres individuels et de façons diverses, ou bien communiquer avec l'infini et l'universel.
De là des ordres de sensations qui peuvent être radi-
calement distincts. Il est tout à fait arbitraire et faux de les ramener tous à l'idée de choc, car le choc n'est guère qu'un phénomène mécanique et il implique ou tout au moins il n'exclut pas la passivité de l'organisme en contact avec les énergies extérieures. Or , dans ses rapports avec le monde, l'être vivant est actif; par exemple, presque tous les vivants, depuis la plante et l'hydre verte, jusqu'au papillon et à l'enfant, cherchent la lumière. Et il est probable que c'est en cherchant la lumière que les vivants l'ont trouvée, je veux dire qu'ils en ont développé en eux le sens et l'organe. Il y a donc au fond de la vie comme un appétit de la lumière et si on la représente inerte, passive, attendant sans désir le choc de l'éther lumineux, on la dénature. De plus, le choc implique une sorte de distinction brutale entre l'organisme affecté et l'agent extérieur qui l'affecte. Or s'il y a un ordre de sensation, celui du toucher où l'être vivant s'oppose à tout ce qui n'est pas lui, il en est d'autrès, au contraire, comme l'ouïe, la vue, où Tàme aime à abolir toute barrière organique entre elle et les choses, se répandant dans la lumière ou se perdant en une mélodie. L'essai de réduction qu'a fait Spencer échoue donc complètement, et la différence spécifique des sensations diverses reste établie.
Ce qui est vrai , c'est que le toucher est à certains égards le sons fondamental et premier; suivant la remarque d'Aristote, tous les êtres sont doués du sens du toucher et tous n'ont pas l'ouïe et la vue. De plus, il est bien certain que, pour que les autres sensations de son, de lumière, de chaleur se produisent, il faut qu'il y ait contact entre l'organisme et les agents extérieurs. Ainsi, le contact qui n'est pas précisément le choc peut être regardé non pas certes comme l'essence , mais comme la condition de toutes les sensations.
On ne s'en étonnera point , si l'on songe que toute conscience doit être déterminée, individuelle, et que c'est par le tonclior que l'individualité d'un être se limite et se précise. Il n'y aurait pas de consciences indivi-
duelles, et des âmes innombrables ne s'éveilleraient pas dans tous les centres de force, si la conscience absolue , le moi absolu n'existait pas. Si Tinfîni , si l'être , en un sens qui nous dépasse , ne disait pas moi , comment ces innombrables parcelles de l'être, qui ont conscience d'elles-mêmes dans toutes les hauteurs, dans toutes les profondeurs de l'univers, pourraient-elles dire moi? Il n'y a pas, à l'éveil d'une conscience nouvelle, création de conscience, mais, si j'ose dire, adaptation de la conscience absolue à un point de vue particulier. C'est parce que le parfait est entré dans la contradiction et dans la lutte, que la conscience absolue se disperse en consciences innombrables, pour retrouver, au terme idéal des choses, son unité première dans l'unité vivante et libre des âmes. Cette dispersion de la conscience absolue en consciences particulières n'est possible que s'il y a des bases organiques distinctes, des centres de vie distincts. Et voilà pourquoi la première condition de la conscience individuelle , c'est l'individualité organique; et comme c'est par le toucher que cette individualité s'affirme et qu'elle s'oppose à tout ce qui n'est point elle, c'est le sens du toucher qui est en quelque sorte à la base de la conscience individuelle. C'est par lui que la conscience absolue prend tout d'abord la forme brute de l'individualité limitée ; c'est par lui qu'elle s'incorpore à des organismes distincts , où elle se façonne en conscience particulière. C'est de lui qu'elle , qui est l'unité, apprend la division, la limitation, l'opposition. Voilà comment le toucher peut être dit le sens fondamental ; et voilà pourquoi aussi il y a, dans tous les autres sens, un reste de toucher. Si la conscience individuelle pouvait, par exemple, percevoir la lumière sans qu'il y eût contact de son organisme et de la lumière ; si le sentiment de l'organisme ne se mêlait pas en quelque façon à la perception de la lumière, la conscience individuelle se perdrait absolument dans l'universalité de la lumière ; elle n'aurait plus son point de vue distinct sur l'univers, et elle ferait retour à la conscience absolue.
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Lorsque les mystiques disent que c'est le poids du corps qui empêche l'âme de remonter à l'âme divine lis expriment sous une forme naïve, une vérité pro^ fonde C est bien, en eifet, le toucher qui localise et qui individualise la conscience. Mais ce n'est pas l'âme qui est captive : c'est Dieu qui est retenu captif dans les existences individuelles, et les âmes individuelles n'existent que par cette sorte de captivité divine dont le toucher est 1 instrument. C'est avec raison aussi, et avec un merveilleux instinct du vrai, que les hommes font de ce que Ion peut toucher, de ce qui est palpable, le symbole même du réel. Avant que la conscience absolue ait accepte la forme de l'existence individuelle , affirmée et attestée par le toucher, il y avait certes une haute et Idéale réalité ; mais ce que nous, vivants, nous appelons la réalité, «existait pas. C'est dans le toucher que se manifeste la crise profonde par laquelle le parfait est entre dans la lutte et l'un dans la dispersion. C'est donc une erreur grave de considérer le toucher comme un sens grossier : il n'y a pas de sens grossier, parce que tout sens atteint une vérité et qu'il n'y a pas de vérité grossière. Le toucher qui nous révèle la forme dramatique qu a prise la vie divine , l'opposition éternelle et le combat éternel où elle est entrée est, à sa manière, un sens métaphysique et divin. Voilà pourquoi le toucher a le droit , non seulement de s'exercer dans sa sphère propre, mais d'être présent en quelque mesure aux autres sens. Même quand elle se laisse emporter à une chanson lointaine , même quand elle oublie tout , ses bornes, ses misères, ses luttes, dans la sérénité de la lumière illimitée, l'âme sent, par un contact léger, qu elle est en effet une âme, c'est-à-dire une con.science individuelle, et qu'aucune rêverie, qu'aucune expansion vague ne la dispense de sa part d'effort et de lutte dans un monde où Dieu même s'est soumis aux conflits et aux contradictions. Il est impossible à l'âme d'oublier jamais la crise divine qui a créé l'individualité, et d échapper à une loi que Dieu a faite pour tous en la
faisant pour lui-même. Aussi, même dans ces transfigurations glorieuses de l'univers que rêvent les imaginations mystiques ; même si la lumière et le son jouent dans un monde nouveau , comme nous l'avons supposé un moment à la suite du Dante , un rôle plus vaste ; si toutes les forces et toutes les âmes se résolvent les unes pour les autres en lumière, en couleur, en harmonie, il sera impossible d'abolir entièrement le toucher, car ce serait abolir l'individualité elle-même. Il y aura donc toujours des corps au sens profond du mot, même dans les royaumes spirituels. 11 se peut qu'à l'heure présente il n'y ait pas équilibre , dans le monde , entre le toucher et les autres sens , et que les rapports des êtres entre eux soient beaucoup plus des rapports d'exclusion jalouse et d'ignorance épaisse que des rapports d'intuition et d'harmonie. Mais tout réduire à l'intuition et à l'harmonie en supprimant ce qu'on appelle la grossièreté du toucher, ce serait supprimer la base même de l'existence individuelle, et, par suite, cette vie même de l'âme que l'on prétendrait exalter. Cette justification du toucher est donc la justification de l'univers actuel. Il n'est, pour les mystiques épris de pure lumière, qu'un monde provisoire. Au contraire, pour ceux qui savent voir que la lutte est une partie essentielle de la réalité, il est l'univers définitif.
Le monde étant une vérité, et la conscience, fragment de Dieu, étant faite pour la vérité, il est naturel que la conscience saisisse parles sens la vérité du monde, sous forme de résistance, de chaleur, de son, de lumière. Mais il y a là un problème que la conception purement mécanique de l'univers ne peut résoudre. Selon les mécanistes, il n'y a d'autre réalité dans le monde que des mouvements bruts, et ces mouvements éveillent dans les consciences des sensations qui n'ont avec eux aucun rapport intime. Il y a des mouvements de l'éther qui ne sont en rien de la lumière, et il y a en nous une sensation de lumière qui ne ressemble en rien aux mouvements de l'éther. Mais enfin , cette lumière qui est en nous ,
elle n'est pas seulement un fait, elle est une vérité ; elle nous révèle, sous forme de transparence, l'unité de l'être et l'amitié de l'être universel pour les formes individuelles qui se dessinent en lui. Elle répond donc à un besoin de vérité et de vie qui est dans les âmes. Et alors, nous demandons au mécaniste : comment se fait-il donc qu'il y ait précisément, dans le monde, des mouvements qui éveillent en nous le sentiment de lumière? Comment l'ordre mécanique répond-il à cet appétit de lumière qui est dans les âmes ? D'habitude les finalistes posent bien mal les questions. Ce qui les émerveille par exemple, c'est, étant donnée la lumière, que l'œil soit construit de façon à la recueillir. Mais, en vérité cela est très simple. Ce qui est étonnant , ou plutôt ce qui est merveilleux, c'est qu'il y ait de la lumière. C'est que 1 ether illimité qui n'a pas reçu son mot d'ordre des vivants soit ébranlé de telle sorte qu'il apporte à ces vivants la lumière. Quand on cherche des harmonies et des adaptations entre la lumière et l'œil, on ne sort pas de la mécanique. Ce qui est divin, c'est qu'il y ait harmonie entre l'être et la conscience, et que celui-là tournisse en mouvement ce que celle-ci réclame en clarté. Qu'est-ce à dire? C'est que l'opposition, ou même la distinction radicale de l'être et de la conscience, est arbitraire et vaine. C'est que l'effort de l'être est déjà un effort de conscience. Si l'être fournit la lumière à la conscience, c'est qu'il a déjà créé la lumière pour luimême comme s'il était une conscience. La lumière est 1 effort de l'infini pour se saisir et s'affirmer dans son unité, pour faire amitié avec lui-même par le rayonnement et la transparence. En créant la lumière, l'infini a voulu prendre possession de lui-même ; il a voulu non pas être vu du dehors , mais se voir. La lumière nest pas l'aliment inerte du regard; elle est elle-même un regard, elle est, à la lettre, le regard de Dieu. Et si nous voyons par la lumière, c'est que, par elle, nous devenons une partie du regard divin. La lumière n'a pas ete faite et comme fabriquée pour les yeux mortels et
les âmes éphémères ; mais, étant le regard éternel, il y a place en elle naturellement pour tous les regards qui s'allument et s'éteignent. Etant une immense manifestation d'âme, il y a place en elle naturellement pour toutes les âmes, qui ne la cherchent point par hasard qui ne la trouvent point par une rencontre extérieure et fortuite, mais qui vont à elle comme à une sœur.
Cette harmonie profonde, entrevue par nous entre l'être et la conscience, nous permet, sinon de résoudre, au moins de mieux poser la question suivante : Y a-t-il d'autres sens possibles que ceux que nous avons ? Dans la conception mécaniste , le nombre des sens possibles semble illimité. Toute sensation n'étant que le signe arbitraire d'un mouvement spécial, il semble qu'il puisse y avoir autant d'espèces distinctes de sensations que de formes distinctes du mouvement, et ces formes du mouvement n'étant pas des fonctions définies et intelligibles, mais des faits bruts, il peut toujours se produire des combinaisons nouvelles de mouvements et, par suite des possibilités nouvelles de sensations. Au contraire, lorsque chaque espèce de sensation est considérée comme exprimant une vérité, le nombre de ces espèces de sensations est nécessairement limité, car les aspects essentiels de la réalité ne peuvent pas être en nombre indéfini. Qui dit vérité, dit organisation, système défini et clos. Les principes de la raison ne sont pas en nombre illimité. L'unité de l'être peut apparaître selon le point de vue où l'on est placé , sous la forme du principe de substance, du principe de causalité, ou du principe de finalité. Mais, comme tous ces points de vue s'enchaînent et s'ordonnent en un système saisissable, la raison ne peut être indéfiniment démembrée. Lorsque, comme nous, on fait de la sensation quelque chose de rationnel, et que l'on rapproche la sensibilité de l'entendement, il ne peut pas plus y avoir un nombre illimité de catégories de sensations qu'il n'y a un nombre illimité de catégories de l'entendement. Donc , quel que soit l'être vivant que l'on imagine, et si riche que l'on suppose sa
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sensibilité, il aura bientôt épuisé toutes les formes possibles de la sensation, et ce n'est point là pauvreté, car, ou bien les sensations contiennent une vérité, et la sensibilité, réduite à un certain nombre de sensations, n'est pas plus pauvre que ne l'est la raison réduite à un certain nombre de principes, ou bien les sensations ne sont qu'une fantaisie vaine de nos nerfs, et alors, collectionner des sensations inédites, serait aussi puéril et bientôt aussi fastidieux que collectionner des variétés inconnues de tulipes ou de dahlias. Il y a donc un système de sensations, et ce système doit être universellement vrai. Les êtres qui vivent dans les sphères les plus lointaines doivent avoir, au fond, les mêmes sensations que nous. J'en suis bien fâché pour ceux qui , dans ces conditions, trouveront l'univers monotone; mais il faut plaindre les voyageurs qui ont besoin, pour trouver quelque variété dans le monde, de la bizarrerie des coutumes locales. Il restera toujours, pour ceux qui savent regarder avec l'âme, la diversité des nuances, des paysages, des physionomies. Il me plaît, au contraire, d'imaginer que les êtres inconnus qui vivent loin de nous, dans les profondeurs insondables du ciel, sentent, au fond, l'univers et la vie, comme nous les sentons nous-mêmes; car, s'il n'eu était pas ainsi, en quoi, je vous prie, ferions-nous partie du même univers? N'ontils donc pas, comme nous, l'idée de l'universel et le sentiment de l'individuel, et si la lumière exprime l'universel et son rapport à l'individuel, comment, ayant la même idée que nous de l'être, ne verraient-ils pas, comme nous, la lumière en qui l'être se manifeste ? Les sphères qui nous sont inaccessibles se révèlent à nos yeux par des points lumineux. Il y a donc, dans toutes ces sphères , le mouvement de l'èther qui correspond à la lumière. Et comme ce mouvement n'est point arbitraire et ne peut point se traduire en une sensation arbitraire, l'universalité du mouvement de lumière nous atteste l'universalité du sentiment de lumière. Nous voyons dans le regard de Dieu ; ce regard est immense,
LA SENSATION HT LA FORME. I75
et tous les êtres voient en lui ; et , voyant tous en lui Ils voient de même. Est-ce que les cinq sens de l'homme sont les seuls sens possibles? Il est bien difficile de l'affirmer. En fait, les cinq sens de l'homme suffisent au plem exercice de la pensée. Il n'y a pas une seule des idées essentielles de l'esprit humain , l'être , la permanence, la substance, le changement, le mouvement, la force 1 universel, l'individuel, l'aspiration , le désir, la joie, la quantité, qui ne puisse être illustrée par une sensation. Cela est si vrai que l'empirisme a pu tenter sans une absurdité palpable, de déduire nos idées fon^ damentales de l'expérience sensible. Les cinq sens forment donc un système défini et rationnel qui pourrait bien être complet. Il est vrai qu'il y a du jeu dans la nature. Elle n'est pas comme ces poètes trop exacts qui emploient des métaphores sèches où l'image est strictement ajustée à l'idée. Elle est un peu comme le grand Homère, chez qui les images, tout en ayant rapport à 1 Idée, se développent largement pour elles-mêmes. Ainsi , bien que la couleur joue dans le monde un rôle déterminé, il n'est pas facile de dire, par exemple, pourquoi il y a du violet. Il se peut donc, à la rigueur que les idées fondamentales exprimées par nos cinq sens puissent se figurer et se jouer en d'autres formes de sensation. Peut-être notre sensibilité, toute pénétrée de raison, est-elle assez pauvre de fantaisie, peut-être sommes-nous plus métaphysiciens qu'artistes. J'observe cependant qu'il y a , entre notre sensibilité et le milieu ou nous vivons , des corrélations très nuancées et très fines. Avant que la lumière eût été étalée en un spectre continu, on pouvait très bien supposer que les sept couleurs connues de nous ne représentaient qu'une fraction infinitésimale des couleurs possibles. Or elles occupent tout le champ visible du spectre, et ce champ visible lui-même est une partie notable du spectre total. Si donc l'on supposait que les rayons calorifiques et les rayons chimiques du spectre peuvent fournir à d'autres sensibilités que la nôtre des sensations de couleur, les cou-
DE LA RÉALITÉ DU liCONDE SENSIBLE.
leurs connues par nous représenteraient plus d'un tiers de la totalité des couleurs possibles. Mais il n'y a aucune raison d'admettre que la lumière et la chaleur ne sont point deux éléments essentiels du rayonnement solaire. Les vivants ne pourraient obtenir, dans le spectre, une zone colorée plus étendue qu'en diminuant d'autant la zone de chaleur. Il n'est point démontré que la ligne de partage entre la lumière et la chaleur soit fixée arbitrairement, dans le spectre, à une longueur d'onde déterminée. J'ai déjà rappelé que les rayons lumineux et les rayons calorifiques agissent différemment, non seulement sur nos sens, mais sur les végétaux. La longueur d'onde n'est donc point indifférente aux conditions secrètes de la vie. Quand on connaîtra mieux les mouvements de la matière et leurs rapports aux mouvements de l'éther, on comprendra peut-être qu'une diminution presque insensible dans la vitesse des vibrations éthérées suffit à modifier les relations fondamentales de l'éther et de la matière, et à manifester dans le spectre, ici la couleur, là la chaleur. Je crois même que cette sorte de crise soudaine que subit le spectre en passant de la lumière à la chaleur, aidera la science à comprendre les mouvements internes de la matière et leurs relations avec l'éther. Nous insisterons sur ce point quand nous essayerons de définir la lumière et la chaleur. Je voulais démontrer seulement, à cette place, qu'il était plus que possible, qu'il était probable que nous connaissions toutes les variétés existantes de la couleur. Lorsque , selon le beau récit biblique, Dieu, après le déluge, a détendu son arc sur les nuées et fait briller l'arc-en-ciel en signe de paix, il a épuisé, dans ce lumineux sourire, toutes les couleurs de l'univers.
L'homme est en relation avec la terre par la résistance, avec les objets individuels par la résistance aussi et le sens de la forme, avec la vie par le goût et l'odorat, avec l'éther par la lumière et la chaleur; et par la couleur, il perçoit, comme nous le verrons, les relations les plus délicates de la matière pesante et de l'éther im-
LA SENS.VnON ET LA FORME. 177
pondérable. Il n'y a donc pas, semble-t-il , dans l'univers où il vit, un seul élément qui ne soit comme représenté dans la sensibilité de l'homme. On nous dira, sans doute, qu'il y a là un cercle vicieux, car, ne con-^ naissant les clioses que par les sensations qu'elles éveillent en nous, il est naturel que toute chose connue soit pour nous objet de sensation. L'objection ne porte pas, car nous pouvons très bien connaître, au moyen d'un sens, des combinaisons de mouvements qui pourraient donner lieu à une espèce nouvelle de sensations et qui sont comme neutres pour notre sensibilité. Je m'explique. Je n'ai i)as besoin d'un sens spécial des combinaisons chimiques pour savoir qu'il y a des combinaisons chimiques. La vue suffit à m'en informer. Mais, pour la vue, le mouvement d'affinité qui précipite les molécules chimiques les unes vers les autres est un mouvement comme les autres. Le changement d'aspect et de couleur des éléments chimiques qui se combinent est un [)hénomèjio de vision comme les autres. Je puis donc ino demander si une sensibilité plus riche que la mienne , au lieu de ne percevoir les combinaisons chimiques que sous les espèces banales de la vue, de l'ouïe, du toucher, ne pourrait point saisir directement ces combinaisons par des sensations spécifiques. De môme pour l'électricité. Les phénomènes électriques sont [)0ur moi ou des frémissements, ou des commotions, ou des étincelles lumineuses. Ils n'ont donc pour ma sensibilité rien de strictement spécifique; ils prennent place ou dans les phénomènes musculaires ou dans les phénomènes de vision. Je sais pourtant, sans être averti par un sens spécial, que l'électricité est un agent spécial; qu'elle a ses lois particulières et son rôle distinct; et je puis me demander aussi pourquoi elle ne correspond pas, comme la lumière et la chaleur, à une sensation spécifique. Il nous est donc très facile de connaître indirectement des catégories de faits qui ne nous sont point révélées directement par un sens correspondant. Il n'y a donc pas coïncidence absolue et confusion de no-
DE LA r.ÉAMTÉ DU MONDK SIÎNSIBLK.
tre sensibilité et des choses, et nous pouvons, sans cercle vicieux, comparer notre sensibilité aux choses; et si nous constatons que les éléments essentiels de l'univers sont représentés dans notre sensibilité, si nous expliquons, en outre, pourquoi certaines catégories particulières de faits ne sont point interprétées par un sens spécial, nous aurons, semble-t-il , justifié la sensibilité humaine. J'entends par là que nous en aurons exclu toute limitation arbitraire et qu'elle sera pour nous, non plus un fait brut, mais un rapport rationnel de la conscience à l'être.
Or , il est aisé de comprendre pourquoi les combinaisons chimiques n'affectent point un sens spécial de l'être vivant. C'est que, pour l'être vivant et conscient, les phénomènes chimiques ne sont point, si j'ose dire, des vérités constituées ; ils ne sont que des matériaux. La vie n'est pas un total de combinaisons chimiques, elle est une forme d'unité qui s'impose à ces combinaisons. Ceux qui font dériver la vie de la chimie organique oublient que la nature ne produit les composés organiques que dans l'intérieur des êtres vivants. Dés lors, comment la vie, et la vie consciente, pourrait-elle donner une sorte de valeur spéciale aux combinaisons chimiques en les percevant en elles-mêmes et pour elles-mêmes sous une catégorie distincte de sensations? Elle les perçoit seulement dans leurs rapports avec ellemême, c'est-à-dire dans la chaleur qu'elles procurent à l'économie animale ; considérées en elle-même et indépendamment de la vie, les combinaisons chimiques sont des groupements de forces , des attractions , des appétitions, et alors c'est au moyen du sentiment d'énergie que la conscience enveloppe que nous nous les représentons. Ainsi, ni dans leurs relations avec la vie, ni en elles-mêmes , les combinaisons chimiques ne doivent faire l'objet d'un sens spécial.
Le rôle de l'électricité dans l'économie générale du monde et de la vie est trop peu connu encore pour qu'il nous soit possible de tenter une déduction sérieuse. Par
sa rapidité et sa subtilité elle semble analogue à ce qu'on appelle l'éther. Mais en même temps elle est étroitement unie à ce qu'on appelle la matière. Tandis que la chaleur et la lumière se manifestent dans le pur éther, l'électricité ne se manifeste que dans la matière. Tandis que la lumière et la chaleur se propagent suivant leurs lois propres avec une inflexible géométrie, l'électricité chemine dans les corps de façon variable et irréguliére et sa marche dépend évidemment de la nature même de ces corps. On dirait que l'électricité est comme un moyen de communication subtil et rapide entre les éléments matériels. Quand la matière s'est constituée, quand des parcelles de l'être se sont organisées en systèmes matériels, résistants, épais, s'excluant les uns les autres, il se serait produit une sorte de dispersion et de morcellement de l'être, si des courants continus rapides n'en avaient en quelque façon maintenu l'unité. Par la pesanteur qui oriente tous les éléments de notre planète vers le centre , la terre n'est guère qu'une unité géométrique. Peut-être, par les courants magnétiques qui renvelop[)cnt comme une invisible ceinture, est-elle, en un sens, une unité vivante. J'entends par là que les changements de température, d'équilibre, survenus en un de ses points, peuvent se répercuter dans la planète toute entière par un mouvement continu , rapide et interne. Ainsi, les courants magnétiques et électriques résumeraient la vie de la i)lanéte et lui donneraient une forme d'unité. La physiologie conjecture que les organes des êtres vivants sont comme baignés dans un milieu électrique qui assurerait l'équilibre des fonctions. Il est difficile de croire que les phénomènes de pensée et de vouloir ne sont pas accompagnés de phénomènes électriques. Ainsi , partout où il faut arracher la matière à l'isolement, à l'esprit de résistance et d'exclusion, partout où il faut obtenir avec des éléments agglomérés une action une et rapide, l'électricité semble intervenir. Il n'est pas téméraire de supposer que l'électricité, moyen d'unité et d'action, est la condition de la con-
DE r.A RÉALITÉ DU MONDE SKNSinM-:.
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science, ou mieux, qu'elle en est en quelque sorte la figure et qu'elle en imprime la forme aux éléments matériels. Si les astres auxquels les anciens prêtaient une âme divine arrivent un jour à la conscience, il est probable que c'est dans l'unité préalable de leur vie électrique qu'ils en trouveront les premiers linéaments. Ce n'est pas sans raison que des esprits inquiets, qui veulent échapper au matérialisme sans sortir de la nature et de la réalité, considèrent que les phénomènes électriques sont à certains égards des phénomènes spirituels. Balzac a merveilleusement pressenti cet ordre de vérités; mais je me propose seulement d'indiquer autant qu'on le peut faire en un sujet aussi peu connu, que si les phénomènes électriques ne sont pas l'objet d'une espèce distincte de sensation, c'est peut-être parce qu'ils sont trop près de la conscience elle-même. Peut-être, à certains égards , sont-ils la forme extérieure de la conscience. En les percevant elle se percevrait encore ellemême, mais elle se percevrait comme extérieure à soi , ce qui est contradictoire. Aussi ne perçoit-elle l'électricité que dans ses effets indirects sur les sens dont elle n'est point l'objet propre , sur le toucher, la vue, etc.
Donc , il semble que tout ce que la conscience de l'homme n'atteint pas par des sens spéciaux, elle ne doit pas l'atteindre. Elle n'est pas arrêtée par une limite arbitraire ou par une faiblesse constitutive, mais par la nature même des choses. Elle ne pourrait, semble-t-il, se créer des sens nouveaux sans fausser la réalité. L'électricité perçue à part comme la lumière ne serait plus l'électricité. La conscience de l'homme atteint donc par les cinq sens tout ce qu'elle peut et doit atteindre ainsi, et en abordant l'étude distincte de chacun de ces sens, nous n'allons point procéder à une sorte d'énumération arbitraire, mais à l'étude d'un système de perception qui est un système de vérité.
Le toucher, avons-nous dit, est l'affirmation de l'individualité. De là, deux conséquences : d'abord, il devra être le plus complexe de tous les sens. Il saisit en même
temps, dans un objet, des qualités très diverses : la forme, la résistance, le poli, la pesanteur, la température. Tout objet individuel est le point de rencontre d'un certain nombre de qualités générales. Si vous ne considérez en lui, par un effort d'abstraction, qu'une de ses (jualités, il vous est plus facile de le confondre avec d'autres objets. A mesure, au contraire, que vous considérez en lui un plus grand nombre de qualités ou de caractères, vous le distinguez mieux de tous les autres objets : son individualité s'affirme. Voilà pourquoi le sens du toucher, étant le sens de Tindividualité, groupe le plus possible dans un acte unique de perception un très grand nombre de caractères. Non seulement il perçoit la forme, la résistance, la structure superficielle, la température , mais il perçoit encore le mouvement de translation et le mouvement de vibration des objets ; et avec le mouvement de vibration réglé ou déréglé , on peut presque dire qu'il perçoit le son sous sa forme matérielle. L'homme aveugle et sourd a, sans doute, une vie bien pauvre ; mais l'homme qui, doué de la vue et de l'ouïe, n'aurait à aucun degré et en aucune manière le sens du toucher interne et externe, vivrait dans un rêve insensé. Mais pourquoi le sens du toucher ne nous révele-t-il pas toutes les qualités des êtres? Pourquoi est-il aveugle? Est-ce que la couleur de la fleur ne fait point partie de Tindividualité de la plante ? Est-ce qu'elle n'en exprime pas et n'en achève pas la nature intime et particulière? Mais entendons-nous bien. Quand nous disons que le loucher saisit et affirme l'individualité des êtres, nous n'entendons pas la haute et pleine individualité. Celle-ci, en effet, suppose que l'être sait se résum(4' et se traduire pour retentir dans les autres êtres. Elle suppose aussi qu'il sait entrer en relation avec l'universel. Tout être qui ne sait pas se communiquer à d'autres êtres et faire amitié avec l'infini est incomplet. Il n'est pas une individualité achevée. Ce que le toucher saisit, c'est l'individualité stricte, close, épaisse. Et voilà pourquoi la lumière et le son lui échappent. Voilà pour-
LA SENSATION KT LA FORME