‹ De la réalité du monde sensible [microform]Chapitre 7 sur 10 · HI · texte numérisé non relu

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quoi aussi il ne perçoit point à distance. Percevoir à distance, c'est saisir l'tHre quand il est déjà sorti de soi, quand il a propagé dans l'espace une partie de lui-même. La forme que la vue perçoit à distance est un rayonnement de l'objet dans l'espace ami. Le toucher ne perçoit la l'orme que dans la masse elle-même, h l'état de résistance, de matière brute. Par la lumière, la forme de l'objet le plus lourd se dégage, s'échappe et s'envole. Pour le toucher, la forme est encore serve de la matière, captive de la pesanteur.

En second lieu, pour que le toucher manifeste l'individualité, il faut que l'être conscient se distingue nettement lui-même des objets qui le touchent; il faut que le moi ait le sentiment de son énergie propre, en même temps que de la résistance opposée à cette énergie par un objet extérieur. C'est surtout dans le loucher qu'éclate la fameuse distinction du moi et du non moi. Et c'est surtout sur l'etl'ort organique déployé par nous dans le loucher actif, que Maine de Biran a fondé sa philosopliie. C'est aussi au moyen du sens du loucher qu'on a prétendu déiuonlrer surtout l'objcclivilé du monde extérieur. En effet, en sentant les objets extérieurs qui nous résistent, nous nous sentons nous-mêmes comme énergie, c'est-à-dire comme réalité essentielle et non pas comme phénomène. Or, \{:.> oljjets «jui nous résistent opposent leur force à notre force. Si nous ne rencontrions pas une résistance analogue à Taclion exercée par nous, celte action se perdrait dans le vide, et réciproquement, si h'S objets n'élaienl point sollicités à manifester leur force de résistance par l'action que nous exeiroiL^ sur eux, leur force resterait à l'état de puissance pure et d'inertie. Si donc nous sommes une force, c'est grâce à la résistance des objets ; et si les objets sont une force, c'est grâce à notre action sur eux. A mesure que nous dé|)loy()iis un etfort plus vigoureux contre un rocher qui barre nuire chemin, une quantité plus grande de notre force Sî'inmri!]: ' caclK'^e jjasse

à l'état d'énergie active et sentie, et inversement, une

quantité plus grande de la résistance brute et dormante du rocher, passe à l'état de résistance active et presque d'hostilité. Ainsi, notre force et la force des objets forment un système dont les deux termes s'impliquent l'un l'autre et varient simultanément. Par là, l'objet extérieur entre en quelque sorte dans la sphère de notre conscience ; en nous percevant nous-mêmes comme force dans notre conflit avec lui, nous le percevons lui aussi comme une force opposée, mais comme une force. Ainsi, quoique extérieur à nous , il est saisi par nous comme s'il nous était intérieur. Il n'est plus, en un certain sens, objet de percei)tion, mais objet de conscience. Et le monde extérieur n'est plus un phénomène aperçu du dehors et qui peut être illusoire. Il est une force sentie du dedans et d'une incontestable réalité. Dès lors, pour assurer l'objectivité du monde extérieur dans toutes ses manifestations, dans la lumière, le son, l'étendue, comme dans la résistance, il suffît de voir partout des forces et de supposer qu'à nos diverses espèces de sensations correspondent des groupements divers des énergies cosmiques.

Voilà le système qui se sert du toucher et du toucher tout seul pour établir la réalité du monde extérieur. Il me paraît étrange, je l'avoue, de chercher dans un seul sens la caution de tous les autres; dans une seule manifestation de la réalité, la garantie de toutes les autres. Ainsi , la réalité du monde serait certaine dans le toucher seulement et par lui , incertaine partout ailleurs. Ainsi, la lumière n'aurait point sa vérité et sa justification en elle-même ; elle ne serait i)oiiit défendue contre un subjectivisme maladif par sa fonction idéale et éclatante, qui est d'affirmer l'unité vivante et bonne de l'être, sa transparence amicale et douce. Elle, qui est la fonction de l'universel et qui sollicite les consciences étroites et closes à sortir de soi , à s'ouvrir dans l'illimité , elle ne serait certifiée et démontrée que par un procédé indirect et par l'intervention de ce sens du toucher qui resserre , au contraire , les individualités ! Au

DK LA RIVALITÉ DU MOXDK SENSIBLE.

fond, quand nous avons réfuté la doctrine de Spencer, qui ramenait tous les sens à n'être que des variétés du tact , nous avons réfuté par là même la théorie qui fait dépendre la vérité de tous les sens de la vérité du toucher et qui ne donne de la vérité aux sens que dans la mesure où ils ressemblent au toucher en exprimant, à leur manière, des forces analogues aux forces tangibles. Ceux qui démontrent par le toucher la réalité objective du monde paraissent poursuivre le même but que nous, mais, au fond, ils ont de l'univers une conception toute opposée. Pour nous, nous essayons de démontrer la réalité des manifestations essentielles du monde en y découvrant des vérités. Voilà pourquoi, les diiférents sens nous révélant des vérités distinctes, nous ne les ramenons i)oint les uns aux autres et nous n'appuyons point la vérité de tous sur la vérité d'un seul. Eux , ils prennent le toucher et ce qu'il nous révèle comme un fait ; ils n'interprètent point ce fait , ils ne le déterminent pas en le ramenant à une idée et ils essayent de le retrouver peu ou prou dans toutes les autres manifestations de l'univers, la lumière, le son, comme s'ils avaient démontré qu'il est le fait fondiimenlal. Dès qu'ils .ont extrait, des révélations du toucher, ce qu'ils appellent la force et qu'ils ne délinissent point, ils induisent qu'il y a de la force dissimulée sous tous les phénomènes de l'univers. Et comme ils ont fait de la force, telle qu'elle se manifeste dans le toucher, le type même de la réalité sans dire pourquoi, mettant i)artout la force, ils trouvent partout de la réalité. On dirait que la realité du monde est comme une assise de roc qui se développe sous terre, à une certaine i)rofondeur, et qui, recouverte ici par les eaux bleues de la mer, ailleurs l)ar la terre végétale et la verdure des plantes, allleurt', en quelques points, à la surface du sol. Vous voyez bien, nous dit-on alors, ces pointes de roc sèches et dures qui percent au-dessus de la terre. Vous pouvez les palper, c'est bien le roc, c'est bien la léalile persistante et profonde; et si tout est léei, c'est que tout re-

pose sur ce fondement. Hé quoi ! la verte prairie fourmillante n'est réelle que parce qu'elle repose sur une assise de rocher? Quelle idée avez-vous donc de la réalité et de la vie? et que faites vous, théoriciens de pierre, des eaux bleues et douces où se mire le soleil ?

Voilà un beau nmsicien qui paraît avec une toque à plumes, un manteau de soie, pourpre et or, une mandoline sonore et joyeuse; pour la marche, de solides souliers ; et vous, pour me démontrer que ce n'est pas là une vision et un rêve, vous allez palper ces souliers, vous y trouvez quelque résistance : c'est de la force. Comme on peut supposer également de la force sous les jeux de lumière du manteau splendide et jusque dans les sons légers qui s'envolent, voilà la réalité du musicien démontrée. Vraiment oui , ceux qui démontrent la réalité de l'univers par le toucher, démontrent le musicien par sa chaussure.

Le toucher est une vérité. Il n'est pas la vérité. Lorsqu'on dit que dans l'eifortj dans la pression , nous saisissons l'énergie, c'est-à-dire la réalité active des choses, on semble croire que la réalité absolue existe quelque part à l'état brut et qu'il nous suffit pour la saisir de discerner le point où elle est. Mais Hume a démontré depuis longtemps que nous ne saisissons pas le mécanisme intermédiaire par lequel notre vouloir aboutit au mouvement de la main, ou du pied. Nous ne saisissons donc pas les énergies qui entrent enjeu à l'état brut, nous ne les percevons que sous la forme môme du mouvement que nous voulons accomplir et en les soumettant à une idée intérieure. L'acte que nous voulons accomplir et que nous accomplissons est, pour la conscience, la réalité même, et la seule réalité ; mais c'est la réalité déterminée sous une forme particulière. L'énergie sentie par le moi dans l'eflbrt n'est pas l'énergie pure, indéterminée, l'énergie absolue; c'est l'énergie sous la forme de l'individualité telle qu'elle doit apparaître à la conscience individuelle entrant en conflit avec les objets extérieurs ou avec son propre organi^une qui, en

180 DE LA llÉALITÉ DU AIONDU SENSIBLE.

tant qu'il résiste, est un objet extérieur. Hume, et ceux qui prétendent ramener toute réalité à ce qu'ils appellent la force, commettent en sens inverse la mémo erreur fondamentale. Lorsque Hume prétend que nous ne saisissons pas en nous-mêmes l'énergie causale , parce que nous ne saisissons pas le détail des énergies intermédiaires par où s'exerce notre causalité, il a l'air de supposer qu'il y a un fonds ultime d'énergie où l'on peut descendre et où nous ne descendons pas, un absolu d'énergie que l'on peut saisir et que nous ne saisissons pas. Les autres, au contraire, s'imaginent que cette énergie absolue et ultime, la conscience la saisit. Mais l'énergie n'existe pas toute entière sous une forme déterminée, pas i)lus que l'être ne s'épuise en une manifestation particulière. Il y a, sous la conception que l'on appelle dynamique, un matérialisme inaperçu. Elle considère l'être, la force comme une chose que l'on peut étreindre dans un acte unique et serrer en quelque sorte dans la main. On dirait que la vérité est dans le monde comme un caillou dans l'eau, et qu'il ne faut point se laisser tromper au reflet . mais aller droit jusqu'à la pierre. 11 n'en est rien. L'intini ne se laisse pas réduire à l'un de ses aspects et l'être ne se laisse pas ramener à ce type spécial de la force que nous fournit le sens musculaire et le sens du toucher. Je sais bien que la science pourra retrouver dans toutes les manifestations des vestiges et comme des analogies de la force. Je sais bien que la lumière solaire fait un travail , qu'elle provoque des actions et des réactions et que, sous une cloche de verre où l'on a fait le vide, elle fait tourner de i)elites palettes de métal comme les ailes d'un moulin. Mais cela n'est pas toute la lumière , ou plutôt cela n'est pas la lumière. Il faut bien, puisqu'elle fait corps avec le soleil, qu'elle accomplisse, elle aussi, sa part de besogne mécanique; mais ce n'est point là son office. Je ne puis reconnaître la force, c'est-à-dire l'individualité stricte et un peu âpre, dans les larges effusions d'azur qui emplis sent l'espace et le cœur de sérénité, et le soleil n'est pas

une bête de somme harnachée d'un harnais splendide. Ce n'est pas que le toucher n'ait, lui aussi, sa poésie. D'abord, l'individualité a quelque chose de profond. Quelle erreur que celle de Socrate demandant une maison de verre ! L'homme a droit à la maison de pierre , à la maison résistante et close , où il enferme le secret de ses affections et de sa vie , et où la mort lui est plus douce, parce qu'elle y est enveloppée d'un recueillement ami. S'enfermer, ce n'est pas se resserrer, car, en se répandant au dehors , on y rencontre parfois tant de froissements et de blessures qu'on traine , sous le ciel grand ouvert , une àme contractée. Au contraire, dans la paix de la maison, le cœur se rouvre, et, dans l'individualité close, se creusent, à l'insu du monde agité, des abîmes de tendresse et de douceur. Voilà pourquoi je dis que le sens du toucher, par qui l'individualité se précise, a quelque chose de profond.

Et de plus, par une sorte de retour étrange, c'est peut-être lui qui nous arrache le plus à nous-mêmes; car si après nous avoir concentrés en nous-mêmes , il nous unit à autre chose que nous, ce n'est pas d'une amitié extérieure et vaine, mais bien d'une amitié solide et en quelque sorte totale. Observez qu'il n'v a pas d'action sans réaction , et que , dans la mesure même où nous agissons sur le monde extérieur, il agit sur nous ; et si nous pénétrons en lui par notre effort, il pénétre aussi en nous. Il y a des heures où nous éprouvons à fouler la terre une joie tranquille, et profonde comme la terre eJle-méme. Si nous l'enveloppions seulement du regard, elle ne serait pas à nous; mais nous pesons sur elle et elle réagit sur nous; mais nous pouvons nous coucher sur son sein et nous faire porter par elle , et sentir je ne sais quelles palpitations profondes qui répondent à celles de notre cœur. Que de fois, en cheminant dans les sentiers, à travers champs, je me suis dit tout a coup que c'était la terre que je foulais, que j'étais a elle et qu'elle était à moi ; et, sans y songer, je ralentissais le pas, parce que ce n'était point la peine de se

DE LA UÉALITÉ DU MONDl-i SENSIBLE.

hâter à sa surface, parce qu'à chaque pas je la sentais et je la possédais tout entière , ot que mon âme , si je puis dire , marchait en profondeur. Que de fois aussi , couché au revers d'un fossé, tourné, au déclin du jour, vers rOrient d'un bleu doux, je songeais tout à coup que la terre voyageait, que, fuyant hi fatigue du jour et les horizons limités du soleil , elle allait d'un élan prodigieux vers la nuit sereine et les horizons illimités, et qu'elle m'y portait avec elle ; et je sentais dans ma chair aussi bien que dans mon âme , et dans la terre même comme dans ma chair, le frisson de cette course, et je trouvais une douceur étrange à ces espaces bleus qui s'ouvraient devant nous, sans un froissement, sans un pli , sans un murmure. Oh ! combien est plus profonde et plus poignante cette amitié de notre chair et de la terre , que l'amitié errante et vague de notre regard et du ciel constellé ! Et comme la nuit étoilée serait moins belle à nos yeux, si nous ne nous sentions pas en même tenifis liés à la terre ; s'il n'y avait pas une sorte de contradiction troublante entre la liberté vague du regard et du rêve, et cette liaison à la terre, dont le cœur déconcerté ne peut dire si elle est dépendance ou amitié !

De plus, il y a, dans le toucher lui-même, un commencemeni d'émancipation à l'égard de la matière brute. Sans doute, il n'isole jamais entièrement la forme de la résistance ; mais il peut être si léger qu'il ne retienne presque que la forme. On peut, si je puis dire, emporter au bout des doigts la forme d'un objet. C'est là ce qui permet aux aveugles d'avoir du monde une intuition qui ne diffère pas autant qu'on le pense de celle qu'ont les voyants. Ils ont comme nous le sentiment de l'espace; j'entends, par là, qu'ils n'ont pas besoin, pour se représenter la distance qui les sépare d'un objet, de se figurer les mouvements par lesquels ils arriveraient à cet objet. Ils n'ont pas besoin de se rattacher, en imagination, aux objets distants par une chaîne conlinue de mouvements et de sensations musculaires. Ils ont, au

LA SENSATION RT LA FOHMK

moins a 1 état adulte, le sentiment immédiat de la nrofondeur, et, dés lors, ils peuvent situer en imagination a des distances vagues dans l'espace , les fonnes dZl jets que leur mémoire tactile a conservées. En ce sens on peut dire que, comme nous, ils perçoivent les objets a distance, et que leur perception du monde est comme 1 ébauche obscure de la vision

Seulement, il est impossible de dire si c'est au moyen d une sensation immédiate ou par l'imagination qu'ils

quils situent dans la profondeur, ils ne les perçoivent pas a distance, ils les imaginent. Que fait la vue^ Elle transforme en sensation immédiate ce qui est,' pour 1 aveugle, objet d'imagination. Elle fait de la forme même éloignée, une sensation immédiate ; elle permet a 1 être sentant d'exercer à la fois, dans un acte unique le sens de la profondeur et le sens de la forme. On dit communément qu'un aveugle ne peut avoir aucune idée de la umiere et des couleurs. Physiquement, c'est vrai-

Zl r"''^'^ 'T''''^'^' ' '''' '''''^'^ "^^'^^^ ^e nais! sauce, d avoir le désir et comme le pressentiment de la

lumière. I peut se dire à lui-même : c< J'ai le sentiment immédiat de la profondeur; je me représente ou plutôt je perçois de l'espace après de l'espace; je perçois donc de 1 espace a distance. Comment se fait-il que ie ne puisse pas percevoir aussi de la forme, c'est-à-dire des elations d espace, à distance y II y a là quelque chose d incomplet, une sorte d'à-peu-prés contradictoire. J'imagine les formes dans la profondeur, et je ne puis les v percevoir. N'y a-t-il pas une forme de la réalité qui réa! lise avec précision mon vague désir? . Cette forme de la réalité, cest la lumière. Et même, si j'ose pousser ma pensée jusqu au bout, le physique n'étant, au fond que du métaphysique, l'être qui aurait dans son inté^ rieur, avec une énergie interne suffisante, l'idée metaphysique de la lumière, ne pourrait-il en avoir, sans secours extérieur, la sensation physique? Mais je me trompe, car il créerait ainsi la lumière une seconde fois

la lumière ayant été créée , en effet , dans le monde par le besoin de lumière qu'avait l'être infini. Il n'y a qu'un désir infini qui puisse créer dans l'infini , et l'être fini qui désirerait la lumière d'un cœur borné serait condamné à l'impuissance d'un désir éternel. Voilà pourquoi la lumière ne sera jamais notre œuvre exclusive ; elle sera un secours du dehors, un don divin, une grâce. La sensation de température est comprise dans les sensations du toucher, parce qu'elle est localisée par nous comme les sensations de contact, de choc, ou à la surface de nos organes, ou à une profondeur plus ou moins superficielle. Mais c'est une sensation tout à fait spécifique ; la physiologie même établit qu'il y a des nerfs spéciaux de la température. De plus, la chaleur joue un tout autre rôle et répond à une tout autre idée que le toucher. Ici , il n'y a pas, comme dans le toucher, rapport d'une individualité déterminée, d'une force déterminée à une autre force déterminée; mais, au contraire, rapport d'un organisme déterminé à l'énergie indéterminée. La chaleur se dégage des combinaisons chimiques; elle est l'excédent d'énergie que le composé nouveau n'utilise pas pour son activité interne. Elle est donc de l'énergie libre et si l'on peut dire, de l'énergie informe, elle ne retient rien des combinaisons chimiques spéciales qui la dégagent; de toutes, sans exception, elle sort la même spécifiquement. Elle peut, dès lors, être utilisée et appropriée par toutes les forces , par toutes les organisations qui ont besoin d'un supplément d'énergie. Elle est, en un sens, la nourriture fondamentale des êtres, et elle est la seule qui n'étant pas empruntée par destruction à des organismes constitués, soit véritablement innocente. Se chauffer au soleil est pour la terre et les êtres qui y pullulent, la seule façon de se nourrir qui ne sente pas la sauvagerie. La chaleur c'est l'activité de l'éther pacifique et indéfini au service des organisations spéciales. La chaleur n'ayant de sens que par son rapport aux organisations définies , n'est pas perçue à distance par les êtres ; elle n'est point localisée par eux

LA SENSATION ET LA FORME. IQJ

dans l'espace; ils ne la sentent qu'à leur surface- ils peuvent savoir que le foyer de chaleur est éloigné mais ils ne sentent pas la chaleur dans ce foyer comme ils y voient la lumière. Un foyer ardent envoie delà chaleur un foyer lumineux est lumière. L'espace est plein de lumière, il n'est pas plein de chaleur ; et lorsque nous disons que le ciel est ardent, c'est simplement pour signifier qu'il brûle notre visage et nos mains, c'est aussi parce que nous appliquons à la chaleur, associée de la lumière, ce qui n'est vrai strictement que de la lumière La chaleur, devant être utilisée comme un adjuvant par les activités internes des êtres, doit être accommodée au rythme de ces activités; et, comme les mouvements de la matière pesante sont moins rapides que ceux de rether, ce sont, dans le rayon solaire décomposé par le prisme, les vibrations les plus lentes qui représentent la chaleur. Dans la chaleur , c'est donc l'éther qui s'accommode aux conditions de la matière. Dans la lumière au contraire, quoiqu'il y ait union aussi de l'éther et de a matière, comme en témoignent les couleurs, c'est lether qui prédomine et qui impose sa loi. Voilà pourquoi une différence imperceptible de longueur d'onde dans le spectre suffit à marquer la distinction essentielle de la lumière et de la chaleur. A mesure qu'on descend vers les ondes les plus longues et les plus lentes, il vient un point où le rapport de subordination de la matiere a l'éther se renverse. Dans tous les milieux, la lumiere se propage avec la même rapidité ; la chaleur au contraire, selon que les corps sont plus ou moins conducteurs, se propage en eux plus ou moins vite. Il semble que l'éther traverse trois degrés. Avec la lumière il est presque indépendant, et dans sa fonction et dans sa marche, de tous les êtres particuliers, de toutes les or^^anisations matérielles; à peine est-il dévié. La chaleur est indépendante comme la lumière, tant qu'elle est unie a elle dans l'éther immense; et dans la sphère matérielle elle subit la loi des corps. Et enfin l'électricité, inconnue dans l'éther sans orage, représente, si l'on peut dire

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le dernier degré de la chute. Il n'y a plus ici rayonnement inflexible et calme expansion, mais la liaison étrange et encore inexpliquée d'une force plus subtile et plus libre que la matière avec la matière. Et peut-être les grondements de l'orage ne sont-ils que les impatiences et les révoltes de la captivité. Qu'on me i»ardonne ces images plus mythologiques que scientifiques. Je suis convaincu avec Carlyle que lorsque les premiers hommes pensants voyaient dans les grands phénomènes de la nature des personnages distincts, ils étaient plus près de la vérité que le mécanisme qui ne verrait partout que des variations à peine différentes d'un thème uniforme. Il y a dans l'univers un élément dramatique ; il y a des rôles dans le monde ; et quand nous cherchons à définir la fonction métaphysique distincte qu'accomplissent dans l'être les forces diverses que la science ramène à une banale unité, nous n'entendons pas rompre avec la science qui d'ailleurs n'a rien à craindre ou à attendre de nous ; nous entendons seulement réconcilier, dans la conception do l'univers, le sens de l'unité et le

sens de la vie.

Les êtres ne se nourrissent pas seulement de chaleur, ils se nourrissent encore d'éléments empruntés à d'autres vivants comme eux. Tous les aliments, par lesquels nous entretenons notre vie, sont des éléments de la vie végétale ou animale. Il n'y a que la vie qui nourrisse notre vie. Et quand nous avons dit, tout à l'heure, que la chaleur nourrissait les êtres, peut-être-avons-nous forcé un peu le sens du mot. Nourrir, c'est fournir à un organisme, non seulement de l'activité, du mouvement, mais de la substance. Il est bien vrai que les aliments introduits dans le corps n'y sont pas comme une pierre dans une muraille; ils doivent développer une activité qui puisse être utilisée par les fonctions diverses de mouvement, de reproduction, de sensation, de pensée. Mais ces fonctions elles-mêmes supposent un substrat matériel ; l'aliment est dans l'organisme comme l'organisme lui-même, à la fois matière et force. La chaleur empê-

che Torganisme, en lui fournissant de l'énergie extérieure, de dépenser trop rapidement son énergie propre. Elle dispense, par conséquent, l'organisme de renouveler trop rapidement les matériaux où il puise son énergie. La chaleur n'est donc pas, dans l'état actuel de la vie, une nourriture; mais on peut se demander : pourquoi donc l'état de la vie n'est-il point tel, que la chaleur suffise à nourrir les vivants ? Il y a en chimie des combinaisons circulaires, c'est-à-dire qu'un composé chimique, après avoir donné naissance à une série de produits, se reconstitue et recommence indéfiniment cette sorte d'évolution en cercle. Pourquoi n'en est-il pas de même dans les phénomènes de la vie? Pourquoi une certaine quantité d'énergie donnée avec une certaine quantité de matière, ne suffit-elle point, renouvelée sans cesse et réparée du dehors par la lumière et la chaleur, à assurer les fonctions vitales? Mais c'est tout le problème de la vie et de la mort qui est posé ainsi : problème immense, qui n'entre pas directement dans notre sujet. Quand bien même les êtres ne seraient pas obligés pour vivre de se dévorer les uns les autres, ils mourraient cependant de mort naturelle. La mort violente n'est qu'une des formes, un des cas particuliers de celte loi de la mort qui semble gouverner le monde. Si les êtres vivants étaient capables d'obtenir indéfiniment des ressources de vie d'une certaine quantité de substance une fois donnée, ils seraient immortels. Si les êtres échappaient à la loi de la faim, ils échapperaient par là même à la loi de la mort. Il y a donc une liaison absolue entre la nécessité de se nourrir et le système du monde, tel qu'il est. Or, il n'est point permis de dire à priori que ce système est mauvais, uniquement parce que la mort y joue un rôle. L'immortalité universelle serait la routine universelle. Il n'y a pas, au point de la vie où nous sommes parvenus, de formes qui méritent l'éternité; et ceux mêmes qui, comme nous, croient qu'il y a dans les âmes humaines des germes d'immortalité, ne conçoivent point la vie ultérieure comme le

prolongement pur et simple de la vie actuelle. La mort sera toujours, môme pour ceux qui y survivent, une crise extraordinaire, un prodigieux déplacement d'existence. On ne se figure pas très bien un monde d'où la mort aurait disparu : Le poirier produirait ses fleurs et n'en laisserait pas tomber une feuille, puis il produirait ses fruits et les résorberait sans doute, car pourquoi des êtres immortels auraient-ils besoin de se reproduire? Ainsi, sans la mort, les évolutions mêmes de la vie ne seraient qu'une facétie assez médiocre. La mort est donc mêlée à la vie; elle est au fond même des choses, au cœur même des êtres. Elle résulte de ce qu'ils sont à la fois incomplets et isolés, et que les perpétuer sous leur forme étroite et jalouse, ce serait perpétuer la limitation et la dispersion dans cet univers ambitieux et religieux, qui aspire à la plénitude et à l'unité de la vie. On ne peut donc comprendre et accepter la mort sans accepter la loi de la mort, dont la loi de la nourriture est un corollaire. Aussi , la nature a-t-elle attaché à la fonction de nutrition des joies tranquilles et saines qui en attestent l'innocence, ou tout au moins la légitimité.

Les deux besoins fondamentaux sont la faim et la soif. Il est à observer que l'homme ne se nourrit qu*avec des produits organiques, et que c'est au contraire avec un produit inorganique, l'eau, qu'il se désaltère. On dirait que, par la faim, l'animal fait partie d'un monde de vivants qui doit se suffire à lui-même et qu'au contraire, par la soif, il plonge jusque dans le monde minéral. Quand la vie s'est formée sur notre planète, elle a eu besoin d'humidité et d'eau. La soif prolonge dans l'animal cette première union de la vie et de la nature primitive. Boire de l'eau est peut-être l'action la plus innocente et la plus vénérable qui soit au monde. Si l'animal soufi're moins cruellement de la faim que de la soif, c'est sans doute que se nourrissant avec des éléments organiques, il peut se nourrir de sa propre substance, tandis qu'il ne porte point dans son organisme une source inté-

rieure d'eau vive, qui puisse le désaltérer au défaut d'une source extérieure.

Il est très difficile de classer les sensations du goût. On distingue bien des espèces : le doux, l'amer, l'acide, le salé , etc. , mais il est difficile de distribuer avec quelque exactitude , entre ces différents types , toute la variété des saveurs. Il n'y a pas une échelle ou un arcen-ciel des saveurs comme il y a une échelle des sons et un arc-en-ciel des couleurs. C'est que les différentes espèces d'aliments , sans produire dans l'organisme des effets identiques , peuvent pourtant servir d'équivalent les unes aux autres. Le paysan , qui n'a mangé dans sa journée que de la soupe aux choux , et la belle dame , qui a usé son appétit de la journée dans deux ou trois pâtisseries, arrivent finalement au même résultat, qui est de vivre , de sentir, d'agir. Aussi , y a-t-il une sorte de sensation fondamentale, la satisfaction de la faim, qui se mêle à toutes les saveurs particulières. L'homme qui a une soif ardente recevra de deux liquides très différents à peu près la même sensation dominante. Il est donc impossible de donner un sens à toutes les variétés de saveur. On ne peut guère douter cependant qu'il y ait un rapport intime entre la saveur d'un aliment et le rôle spécial qu'il jouera dans l'économie. Mais il faudrait, pour que les saveurs eussent un sens précis , que la sensation suivit, en quelque sorte, l'aliment dans ses transformations intérieures. Or , elle s'arrête au palais ; l'estomac n'a guère que la sensation de la faim, excitée ou apaisée, et des sensations de température. Il ramène vite tous les aliments à leur destination banale, qui est d'être des matériaux de la vie. Il y a toutefois , pour la conscience, une certaine conformité de la saveur et de la fonction ; la bonne et franche saveur du pain , par exemple, qui n'est ni stimulante ni fade, semble bien exprimer les qualités nutritives essentielles du pain luimême ; ni il ne crée un appétit factice , ni il ne trompe un appétit vrai. Pourquoi ce sentiment immédiat de bien-être et comme de gaieté que met dans l'organisme,

DE LA RÉALITÉ DU MOiNDE SENSIBLE.

après le repas, une tasse de café? Est-ce que nous sentons, d'un côté, la saveur du café, de l'autre, le bienêtre qui en résulte? Il me semble que nous sentons l'un avec l'autre, je dirai presque l'un dans l'autre, et qu'il y a, en tout cas, conformité pour notre conscience entre la saveur particulière du café et l'excitation particu- Hère qu'il donne à la vie.

Avec l'odorat commencent presque les perceptions à distance. L'odorat est très voisin du goût ; d'abord , la muqueuse du nez fait suite à celle de la bouche comme celle-ci à la muqueuse de l'estomac. Ensuite, il n'y a odorat que des choses dont il y a goùl. « Ainsi, » dit Aristote, « les pierres ne sentent pas^ et si la mer a une senteur, c'est qu'elle est salée. >> De même que c'est le contact même des particules sapides qui affecte le goût, c'est le contact même des particules odorantes'' qui affecte l'odorat. La sensation ici n'est pas encore tout à fait distincte de la nutrition. Dans la nutrition, l'organisme absorbe les éléments extérieurs tout entiers, matiére et forme, et même il en modifie la forme pour en retenir surtout la matière. Dans les sensations pures, au contraire, comme celles de la vue et de l'ouïe, l'être vivaut ne prend des choses extérieures que la forme et exclut leur matière. Dans le goût et l'odorat, c'est bien la forme des éléments chimiques, leur espèce qui détermine l'espèce de la sensation, et, par là, ils sont bien des sens. Mais cette forme n'arrive à eux que portée, en quelque façon, par la matière même qu'elle revêt et', par là, ces sens ont rapport à la nutrition. L'odorat s'en éloigne plus que le goût, car il saisit des formes plus dégagées. L'aliment, en effet, est un composé très complexe qui contient, outre la saveur dominante, certaines saveurs secondaires qui s'y mêlent, et, de plus, une masse de matière insipide qui enveloppe les sucs savoureux et alourdit, par sa grossièreté, les sensations sapides. L'odorat, au contraire, recueille certaines essences comme le parfum de la rose, distinctes de toute autre essence, et démêlées, au moins partiellement , de toute

grossièreté matérielle. Pureté et subtilité rapprochent les senteurs des sensations plus hautes du son et de la lumière. L'odorat est un sens esthétique , tandis que le goût ne l'est pas ou l'est peu. Il n'y a pas dans l'odorat, comme dans le goût , satisfaction d'un besoin. Il y a , dans certains parfums, comme une délicatesse qui éveille une impression de beauté. Aristote dit que, pour l'homme seul , l'odorat est non seulement un secours , mais un plaisir. « On n'a jamais vu un chien s'arrêter pour respirer une rose. » Mais on voit rarement aussi les paysans s'arrêter devant une fleur ou parfumée ou admirablement colorée. Est-ce à dire qu'elle ne les réjouit pas du tout au passage ? Il résulterait de ce que dit Aristote que les parfums ne sont pas précisément agréables en eux-mêmes , mais seulement par des associations d'idées ou grossières, comme quand ils annoncent la nourriture prochaine à l'animal, ou délicates, comme parfois chez l'homme. Mais il est vrai qu'ils ont en euxmêmes , et sans association d'idées , un certain charme subtil et un agrément esthétique. Ils ont tous un certain effet sur l'état intérieur de l'être vivant, sur la tonalité générale de la vie , et, peut-être, ces transformalions fugitives et inaperçues que subit sans cesse la vie physiologique arrivent-elles dans les parfums à une certaine cxi>ression consciente. Il en est, par exemple, de lins el do doux qui n'alourdissent, ni n'excitent, et qui semblent seulement alléger en nous et spiritualiser à l>eiiie les éléments internes de la vie. Voilà pourquoi, sans doute , les odeurs comme les saveurs sont malaisées à classer. Ayant rapport à la vie physiologique infiniment complexe et instable, elles ne peuvent être déterminées aussi rigoureusement que les couleurs qui n'ont point affaire, si je puis dire, à la vie organique, mais seulement à un organe. Un peu équivoques de nature, les sensations de l'odorat le sont aussi par la localisation. Il est bien évident que c'est dans la bouche que nous sentons les saveurs ; on peut se demander si c'est dans le nez seulement ou aussi dans l'espace que

Ji

nous sentons les odeurs. Leur origine est hors de nous dans respace , mais elles ne communiquent avec nous que par un contact tout matériel. De là, une indécision possible du sens. La bouche forme un système clos qui emprisonne la nourriture ; les narines donnent sur l'espace. De plus, il faut, pour dégager les sucs, un travail de mastication, de succion; bref, un exercice de la bouche, qui lie nécessairement le sentiment de lorgane à la sensation de saveur et , par suite , localise strictement celle-ci. L'odorat, au contraire, est souvent affecté sans aucun travail des narines ou seulement avec une légère aspiration. Aussi la sensation du nez n'accompagne-t^'elle pas aussi fortement les sensations de l'odorat. J'ai demandé à mes jeunes auditeurs où ils localisaient les senteurs, si c'était dans le nez ou dans l'espace. Aucun d'eux n'a pu me répondre avec assurance ; ils ont tous été surpris du doute soudain où ils se trouvaient. A la réflexion et quand on s'observe , on s'aperçoit bien que c'est dans le nez ; mais cette attention même resserre le lien de la sensation et de l'organe, qui est un peu lâche d'habitude et qui laisse les senteurs un peu flottantes. Il y a un commencement de séparation. On ne les perçoit pas tout à fait en elles-mêmes comme les couleurs, mais on ne les perçoit pas nettement dans l'organe comme les saveurs.

La fonction esthétique des parfums consiste à établir une relation désintéressée entre nous et la vie même de cette terre dont nous sortons. Par la nutrition, nous sommes en relation avec la vie; mais c'est une relation égoïste, brutale, et qui, sans la loi universelle de la mort qui l'enveloppe, serait odieuse. Par la lumière et la couleur, nous sommes bien en rapport avec tous les êtres que la terre produit ; nous en saisissons la forme, la nuance caractéristique ; mais la lumière n'est pas d'origine terrestre et les couleurs mêmes ne traduisent la vie profonde et obscure des choses qu'en un langage éthéré. Le son émane bien des êtres eux-mêmes, iAort bien des entrailles de la vie; mais il exprime surtout les

aspirations, les mouvements, les tendances de la vie ; il n'exprime pas la vie elle-même et son travail subtil : je veux dire l'élaboration secrète et continue que la vie fait subir aux éléments que lui fournit la terre. C'est là ce qu'expriment les parfums ; ils nous mettent en relation avec la vie profonde des éléments, épurée, raflinée. Ils versent en nous, à certaines heures, une ivresse de vie, et ils suppriment, si je puis dire, la grossièreté de la terre. Et quoi ! c'est de la terre grossière que sort le parfum de la rose? Oui, certes; et aux premières journées printanières, quand tout est senteur, il semble bien que la terre profonde exhale son âme, et, comme les parfums agissent sur notre vie intérieure, sur nos sentiments et nos pensées mêmes, le divorce hautain de l'esprit et de la terre est un moment aboli.

Avec la lumière et le son, les perceptions à distance apparaissent décidément, et cela suffit à marquer la si- •rnification «générale de la lumière et du son ; l'espace intervient. Il n'y a donc plus ici, comme dans le toucher, comme dans la nutrition, la rencontre d'individualités résistantes ou l'assimilation brutale d'éléments matériels. La force qui résonne ou qui rayonne, avant d'arriver à notre conscience, se répand dans un milieu indéfini où elle peut émouvoir bien d'autres forces et bien d'autres consciences que la nôtre. Il y a donc là une puissance, toute nouvelle et très vaste, d'expansion et de symiiathie. De plus, ce n'est pas par l'émission de molécules matérielles, comme pour les parfums, qu'agissent la lumière et le son, mais par l'ébranlement d'un milieu élastique comme l'air ou présumé tel, comme l'éther. Ce que le son et la lumière propagent, ce n'est pas de la matière, c'est une forme. Les fleurs grimpantes qui tapissent la vieille église envoient dans l'espace des particules contenues dans leurs tissus ; mais la cloche qui résonne au haut du clocher n'envoie pas au loin des particules de bronze; elle envoie seulement, vers les hameaux et les fermes, la forme même de ses vibrations de métal. De là, dans le son et dans la lu-

^itta

miere, quelque chose de pur que les autres sensations n ont pas. Partout où il y a matière, il y a complexité et mélange trouble. Dans une parcelle de matière, quelle qu'elle soit, des activités infiniment diverses s'exercent confusément. Par exemple , les attractions réciproques des molécules, la loi commune de la pesanteur qu'elles subissent, les affinités chimiques qui les groupent • tout cela est enchevêtré, et lorsque l'être entre en relation par le toucher, avec cet ensemble confus, il n'en peut discerner les activités composantes. De même, dans la nutrition, les aliments contiennent de quoi subvenir aux fonctions les plus diverses de l'organisme ; ils contiennent de la glucose pour le foie et de l'émail pour les dents, de la substance grise pour le cerveau. Ils contiennent, en outre, des éléments qui ne sont pas assimilables, et tout cela dans le pêle-mêle de la matière qui , a proprement parler, est confusion, suivant la définition platonicienne. Si les êtres se nourrissaient à distance les aliments ne pourraient agir sur eux qu'en débrouillant, pour les leur transmettre, les diverses for mes d'activité qui répondraient aux diverses fonctions vitales. Il y aurait alors une science des saveurs et une mathématique de la vie comme il y a une mathématique des couleurs et des sons; mais c'est l'organisme luimême qui fait l'élaboration et le triage. Les parfums quoique plus dégagés et plus purs, sont matériels, c'esV , a-dire nécessairement mélangés, et la preuve, c'est qu'on obtient par distillation, des essences plus concentrées. Les particules odorantes ne doivent pas être odorantes en tous leurs éléments. Il y a certainement , dans les parfums comme dans les aliments, des parties qui ne s assimilent pas ; il y a des résidus et, si j'ose dire des excréments de parfum.

Au contraire, le son et la lumière étant des formes distinctes et définies, il sufilt que l'activité d'un organe soit susceptible d'être émue en conformité avec elles, pour que le son et la lumière soient assimilés tout entier. Il y a cerlainemenl des limites au-dessus et au-dessous

desquelles notre sensibilité bornée ne perçoit plus la lumière et le son. La lumière trop vive nous éblouit, et, trop faible, nous échappe. Trop aigu, le son n'est plus qu'une souffrance ; trop faible, il n'existe plus pour nous; trop violent, il étourdit la conscience et la supprime. Mais il ne s'agit pas ici d'une question d'intensité. Nous disons seulement que, dans les limites où les organes de la vue et de Touie sont adaptés aux mouvements de la lumière et du son, ils les perçoivent tout entiers. Nos sens ne font pas un triage dans la lumière et le son ; il n'y a pas là de résidu.

Le son et la lumière étant des formes, et ayant avec nous des relations que l'on peut dire immatérielles, sont indépendants par là même de notre organisme comme tel, de notre individualité comme telle. S'ils étaient matière, ils ne pourraient entrer en relation avec notre organisme que par un contact, et ce contact si léger soit-il nous avertirait de notre organisme propre. Mais pour le son et la lumière , la matière n'est que le véhicule indifférent de formes qui se reproduisent et s'enchaînent depuis le foyer d'origine jusqu'au foyer de conscience. De plus, l'organisme n'ayant à opérer sur eux aucun triage, par là encore, ils ne relèvent point de lui. Enfin la lumière et le son ne sont point nécessaires au fonctionnement de la vie. L'animal aveugle et sourd vit. La chaleur, bien qu'elle ait une origine extérieure et une forme déterminée est nécessaire à la vie ; elle est liée à toutes les activités de l'organisme ; elle en est tour à tour la condition et le produit. Elle ne peut donc être sentie que dans l'organisme lui-même et avec lui , même quand elle vient du dehors. De plus, quoique elle se propage sous la forme d'un mouvement déterminé, analogue et presque identique au mouvement lumineux, son rôle est de fournir de l'énergie indéterminée aux -^tres qui l'approprieront chacun à son usage. Elle n'a Ci me un sens pour l'organisme qu'au moment où elle pénètre en lui, et voilà pourquoi elle n'est point perçue à distance. Cela nous montre bien comment dans le

monde le mouvement n'est que la forme extérieure et superficielle dont se sert une fonction idéale. Si notre organisme ne consultait en quelque sorte que le mouvement, Il devrait percevoir à distance, comme la lumière la chaleur qui, par le mouvement, est presque identique a la lumière. Mais la sensibilité tient compte de la différence essentielle de fonctions beaucoup plus que de la ressemblance superficielle de mouvement. Il y a dans

1 iV^f '"?' '^'' perceptions une logique, ou mieux une métaphysique profonde. La lumière et le son, inutiles a a vie et ayant une signification déterminée , indépendante de la vie, sont perçus dès lors en dehors de cet instrument de la vie qu'on appelle l'organisme. Les philosophes qui cherchent à expliquer par un mécanisme û association pourquoi nous percevons à distance le son et la lumière, sont étrangement superficiels. Ils n'ont ia-

tTVit^'u'"' °" l'^"'*^' ''' "'ont jamais songé à la petite difficulté suivante. Pourquoi, s'il suffit de constater par expérience que la cause de la lumière et du son est extérieure, pour percevoir à distance et localiser dans 1 espace la lumière et le son, pourquoi aussi ne pas localiser a distance les parfums et la chaleur ? A mesure que nous avançons vers l'objet sonore ou lumineux, la sensation de son ou de lumière augmente; mais aussi, a mesure que nous avançons vers un buisson «i'aubépme en fleur ou un massif de roses, le parfum s'accroît. Quand je me rapproche d'une flamme brillante son éclat grandit pour moi jusqu'à l'éblouissement ;' mais aussi la chaleur grandit pour moi jusqu'à la bri'.:

n,7'l ^^ r' ^'' '"^'^"^ P™P''^« '' l'o"'e et à la vue,

cZlTi T^'"'' '•'"' ^'"'P-''' ^' ^"'^^ière et le son. comme ,1 y a des raisons propres aux parfums et à la chaleur qui nous les font situer ou dans l'organisme ou a la limite de 1 organisme; et ces raisons, encore une

dil;,.» r ^."f '' P''^"™ '' '^ ^l'^l^»'- ^0"' à des titres diveis lies a la vie, c'est que la chaleur est l'aliment de

cJl T^ P""^"™ '" "'' '^ '«"«"'é; c'est qu'au contraire, la lumière, qui manifeste l'universel, et le son,

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qui est une puissance d'expansion et de sympathie, ne peuvent pas être perçus dans les bornes d'un organisme particulier. Bien mieux, la lumière et le son, en se créant des organes spéciaux dans l'organisme, semblent se les être appropriés. Ces organes spéciaux, au moment même où ils fonctionnent , sont à peine sentis par nous dans l'ensemble de l'organisme. Lorsque nous entendons un son, nous n avons presque aucun sentiment de tout le mécanisme organique de l'ouïe. Je crois bien qu'un enfant pourrait entendre longtemps sans se douter quMl a des oreilles. Et en fait, sauf lorsque le bruit, étant excessif, devient une douleur pour le tympan, riiomme ne connaît du système auditif que l'oreille extérieure qui en est une partie tout à fait accessoire.

Si nous ne consultons que notre conscience en oubliant la physiologie, nous n'entendons pas avec l'oreille, mais bien avec la tète. C'est dans notre cerveau que retentissent les sons; c'est le cerveau, c'est-à-dire la partie de notre organisme que nous sentons le moins comme organe, qui est l'organe immédiat du son. Nous entendons comme nous pensons, avec le cerveau, et cela n'a rien d'étrange, le son étant une forme , c'est-àdire une pensée. Il n'y a donc aucune raison pour qu'il ne soit pas rapporté d'emblée par la conscience à son point d'origine , dans l'espace immatériel , qui est la forme commune de nos perceptions et de nos pensées. 11 en est de même pour la lumière. En fait, lorsque nous voyons et que la lumière n'est pas blessante, nous sentons à peine nos yeux, ou même, si le spectacle est beau et ravit notre âme , nous ne les sentons plus du tout. Je sais bien que les physiologistes prétendent lier à certaines sensations musculaires de l'œil certains phénomènes de vision. Ainsi, lorsque le muscle abducteur de l'œil est paralysé à notre insu, et que, voulant mouvoir l'œil, nous le laissons en effet immobile, tout en croyant l'avoir mû, les objets nous paraissent se déplacer comme si nous l'avions mû. Mais cela prouve justement que nous n'avons qu'une perception infiniment

Obscure de l'organe lui-même, puisque nous confondons notre vouloir avec l'exécution de notre vouloir Et 1 qu 11 nous suffit d'avoir l'idée aue l'n^W elT' ^ vol.; en eifet les objets se él^^Xi ^^^l yl Z' ja |on , non pas d'une sensation musculaire oLanique" et dun phénomène de vision, mais d'une idée errun

l'ZTeZt' ^''°"- "'"' ""^ association psyl et nullement organique qui se produit là. C'est exacte

n^entl inverse de l'illusion toute psycholo^tue l,' laquelle, étant installés dans un train immS à cS d un tram qui s'ébranle , nous nous ima-Mnons ou

déplaçons 1 œil , c'est , au point de vue de la vision

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ment, il faut bien que nous voyions les ima-^es se

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TZestZ"" '"'' r? '^"""^ ' '^- '^'^P^^'^'O" en oar les Sm 'T ' '' '' transmission de cette image no r sf^ f^^P''*^"^^' ''-! '^'^ échappe absolument^ notre sens intime. On s'étonne quelquefois oue le^ vivants vivent ainsi, ignorant ce qu'ils son le me msme même de leur vie. Mais, en un sens elevl Se gnorance même est science : il est bon que Itmie

ce me> n! "^'''T""' physiologique de la vision; car

même siT "''■' "" 'T^' ^^'^"^"^' '^ '' ^"^i"» elle- Smen ^l?°"''^"f '^ P^'-'^^vait du dedans et immé-

y£onlt' '" ^''''' ""' P^"-''^ '"tégranle de la

delà vi oT'""' '' '''' f'^"^^^™" la réalité; car l'acte de la vision ne consiste pas dans tel ou tel procédé pour amener la lumière jusqu'à lorgane même de • conscience : il consiste dans le conta^ct imm St Ïe la conscience et de la lumière.

De même que pour le son, nous percevons la lumière à son point d'origine et nous la sentons non dans l'œil, mais dans le cerveau. Le sentiment que l'âme a du cerveau est presque indéfinissable ; elle ne le perçoit pas comme un organe figuré et résistant ; elle ne sent pas qu'elle le met en mouvement, et elle ne perçoit pas les mouvements de la matière cérébrale qui accompagnent la pensée. Cependant, dans l'acte de pensée le plus immatériel, nous localisons notre pensée dans le cerveau, nous sentons que c'est avec le cerveau que nous pensons, et lorsque notre pensée est abondante et facile, nous éprouvons non seulement une plénitude intellectuelle, mais aussi une sorte de plénitude cérébrale. Merveilleux phénomène qui permet à la pensée, sans s'embarrasser de tous les mouvements matériels auxquels elle est liée, de se sentir cependant unie à l'organe de son activité et en communauté physique avec l'organisme qui est la base de son individualité et l'instrument de son action. La lumière, en pénétrant en nous, môle une sorte de joie indéfinissable aussi à cette plénitude organique du cerveau. Quand ou dit que la lumière est la joie des yeux, on veut dire qu'elle est la joie du cerveau. La lumière se mêle à cette activité organique vaguement aperçue qui accompagne la pensée, et par suite elle se mêle, d'une manière intime et en quelque sorte organique, avec la pensée elle-même à l'état naissant. Ce n'est pas quand la pensée s'est développée en forme distincte d'idée, que la lumière vient s'unir à elle; elle la surprend et la pénètre à l'état organique et elle constitue par là-même, dans notre cerveau, un milieu subtil et joyeux où toutes les idées quelles qu'elles soient, où toutes les formes quelles qu'elles soient, se meuvent plus heureuses et plus belles. A la lettre , nos pensées, dans leur milieu cérébral, baignent dans la lumière, et il peut arriver que l'action prolongée de la lumière radieuse et immense, abolissant le sentiment organique spécial à notre cerveau, élargisse un moment notre conscience jusqu'à la confondre avec l'horizon

plein de clarté. Il m'est arrivé, après avoir marché longtemps dans la lumière enivrante de l'été, de ne plus me sentir moi-même que comme un lieu de passade de la lumière ; mes yeux me faisaient l'effet de deux arches étranges par où un fleuve de lumière, se développant en moi, submergeait et effaçait peu à peu les limites organiques de ma conscience. Ceux qui prétendent que cest en mesurant, avec notre corps pesant, l'espace au i nous sépare d'un foyer lumineux que nous apprenons à situer les images dans la profondeur et à les détacher ce notre propre organisme, sont aussi loin que possible de la vérité. Ce n'est pas notre corps matériel qui nous révèle 1 espace immatériel ; ce n'est pas en ajoutant indéfiniment le ventre de Falstaff au ventre de FalstaÔ' que Falstaff a acquis le sentiment de l'espace sans forme et de l'immatérielle profondeur. Nous ne pouvons avoir le sentiment vrai de notre corps qu'en le sentant dans un milieu qui l'enveloppe et le détermine, et ce milieu doit avoir une réalité indépendante des objets particuliers qui l'occupent, car, sans cela, nous ne nous sentirions limités que par rapport à tel ou tel objet Or si notre corps était tout entier sensation musculaire, tension brutale , mouvement précis, il ne nous apparaîtrait pas comme pouvant faire partie de ce milieu immatériel qui est l'espace. C'est parce que la pensée, unie au cerveau par ce sentiment de plénitude organique que j'indiquais tout à l'heure, fait pénétrer jusque dans l'organisme le sentiment de l'immatériel ; c'est parce que la volonté, remuant nos organes selon des idées, pénètre la matérialité organique d'une sorte d'immatérialité, que notre corps peut nous apparaître comme une partie de espace. Nous pouvons poser à ceux qui construisent I espace avec des sensations musculaires le dilemme suivant : ou bien notre corps n'est perçu par nous originairement que dans sa brutalité musculaire et sa lourdeur organique , et alors , comme eu nous déplaçant nous ne taisons qu'ajouter pour notre conscience notre corps à notre corps , comment se fait-il que nous obtenions le

sentiment de l'espace? Ne dites point que c'est parce que nous ne sentons pas de résistance , car cette idée que nous ne sentons pas de résistance suppose déjà la conception de quelque chose qui nous soit extérieur. Ou bien nous percevons déjà notre propre corps allégé par la pensée et pénétré d'immatérialité par le vouloir, comme étant une portion d'espace; et alors, développer l'espace au moyen du corps n'est plus qu'un jeu d'esprit. Si la théorie qui dérive de la notion d'espace et de la profondeur des sensations musculaires était vraie, plus les êtres seraient bruts et réduits à des sensations organiques, mieux et plus solidement ils auraient la notion de l'espace. Or , c'est le contraire de la vérité ; elle se développe dans la série animale, à mesure que grandissent l'intelligence , la conscience , l'idée de l'universel et le souci de l'impersonnel. Vous vous appliquez à détacher de l'organisme , auquel elles seraient d'abord comme appliquées , selon vous , les images visuelles. Peine inutile, car cette application prétendue n'a pas de sens. Pour que des images visuelles puissent être supposées toucher l'organisme , il faut que ce contact se manifeste à la conscience par une sensation spéciale ; or , ce ne peut pas être une sensation de pression , ce n'est pas une sensation de température, et il n'y a, à la surface de l'organisme ni à sa profondeur, aucune modification sentie qui puisse donner quelque consistance et quelque signification à ce premier lien présumé de l'organisme et des images visuelles. Et puis , pourquoi ne parler que d'images visuelles? La lumière n'est pas tout entière dans les formes colorées qui se manifestent en elles, elle est aussi la lumière, la pure lumière, l'atmosphère idéale en qui se développent toutes les formes, qui, elle-même, n'a point de forme, et qui pénètre en nous comme l'immatérialité absolue. Ainsi, bien loin que nous nous servions de notre corps et des sensations organiques pour situer dans l'espace la lumière, c'est la lumière, au contraire, qui, en pénétrant en nous sans éveiller aucune sensation organique et en ajoutant à

notre vie organique cérébrale un surcroit d'immatérfalité, idéalise et allège notre corps et l'aide à contracter amitié avec l'espace. La lumière contribue, avec l'activité organique de la pensée, à situer notre corps dans l'espace, bien loin que nous nous servions de notre corps pour situer et projeter extérieurement la lumière. M. Lachelier, pour démontrer que l'espace ne peut pas être l'objet immédiat d'une perception, observe après Berkeley que nous ne pouvons percevoir que des surfaces de vision , perpendiculaires à la direction même de notre vue ; et que, pour voir la profondeur, il nous faudrait voir transversalement, ce qui est impossible. Mais, raisonner ainsi, c'est, nous semble-t-il, substituer le mécanisme physiologique de la vision à la vision elle-même. On dirait que la vision consiste dans l'image recueillie sur la surface de la rétine, et qui est, en effet, superficielle. Mais la vision ne s'achève pas hà, ou plutôt elle ne se fait pas là, même physiologiquement ; elle se fait dans le cerveau, et le cerveau a une profondeur. Il y a, du foyer lumineux à la conscience, un mouvement incessant qui ébranle le cerveau en profondeur. L'image formée sur la rétine ne persiste qu'en se renouvelant, et, dès lors, pourquoi, dans cette profondeur cérébrale, la profondeur de l'espace ne se manifesterait-elle pas immédiatement? Il restera toujours à expliquer pourquoi tel objet est perçu plus loin que tel autre ; mais la profondeur en tant que telle s'explique d'emblée, et c'est seulement si nous ne voyions pas les objets en profondeur, qu'il faudrait s'étonner. Je suis porté à croire tout simplement que si nous voyons un objet plus loin qu'un autre, c'est parce qu'il y a, entre cet objet et nous, une plus grande masse de lumière interposée et sentie par nous. On raisonne toujours comme s'il n'y avait pour nous, dans l'atmosphère, d'autre lumière que celle qui nous est envoyée par les objets sous forme d'images, et alors cette lumière étant supposée traverser le vide absolu, le néant absolu, tout l'espace compris entre l'objet et nous est comme nul pour notre conscience. Le rayon lumineux

n*existe pour nous qu'au moment où il rencontre notre organisme ; l'espace intermédiaire qu'il vient de parcourir est supprimé et le sentiment immédiat de la profondeur devient impossible. Mais la lumière que nous envoient les objets sous forme d'image n'est qu'une lumière rétlèchie. 11 y a, dans l'atmosphère, la lumière directe du soleil et la lumière diffuse. Il n'y a pas un point de l'atmosphère qui n'envoie vers nous de la lumière diffusée ; et de ce que cette lumière ne nous parvient pas à l'état d'image, mais simplement à l'état de lumière, elle n'en est pas moins perçue par nous. Entre une journée morne et une journée splendide, ce n'est pas seulement l'éclat des objets particuliers et la netteté des formes qui font pour nous la différence, mais c'est l'espace môme qui est ou pauvre ou saturé de lumière. Or, au moment même où un objet distant de nous envoie vers nous des rayons lumineux, tous les points intermédiaires de l'atmosphère en envoient aussi ; et il y a toute une série de points atmosphériques qui sont en ligne droite avec un point donné de l'objet. Le rayon lumineux émis par ce point de l'objet suit donc en quelque sorte, à la trace, les rayons émis par les points atmosphériques intermédiaires ; et sans perdre sa forme propre, il se mêle à ces rayons, les pénètre et s'en pénètre. Il fait donc partie d'un système de lumière et ce système de lumière est représenté dans le cerveau par des profondeurs de mouvements différentes, selon les profondeurs d'atmosphère, c'est-à-dire de lumière, comprises entre l'objet et nous. L'espace n'est pas vide pour notre conscience, il est plein ; et les objets particuliers ne sont pas des étrangers dans l'espace lumineux ; ils s'harmonisent à lui ; ils sont comme noyés quand la lumière est trop vive, alourdis quand elle est pauvre ; et dans les beaux moments de lumière calme, il est évident que les formes visibles, avant d'arriver à nous, tranquilles et heureuses, ont traversé un milieu de sérénité idéale. C'est cette pénétration, cette amitié des formes visibles et de la pure lumière identique pour nous à l'espace

tm

transparent, qui explique que nous percevions immédiatement les objets à des profondeurs d'espace inégales. Nous les percevons à des profondeurs de lumière inégales. Pourquoi, la nuit, nous est-il impossible de discerner la distance d'une clarté ? Pourquoi la lanterne allumée qui s'avance vers nous sur la grande route nous paraitelle immobile? On dit d'habitude : c'est parce que nous ne voyons pas les objets intermédiaires. Soit; mais c'est aussi parce que nous ne pouvons pas mesurer la lumière intermédiaire ; et encore l'obscurité est-elle en un certain sens comme nous le verrons, un phénomène de vision, elle a rapport à la lumière; il y a des profondeurs visibles d'ombre , comme il y a des profondeurs visibles de cjarté ; et c'est ce qui nous permet encore d'évaluer très grossièrement la distance d'une clarté dans la nuit. Oh ! les barbares ! qui nient sans s'en douter la pure lumière , qui ne la reconnaissent que là où elle prend forme dans les objets visibles, et la réduisent à une sécheresse géométrique. Nier la profondeur c'est nier la pure lumière, et affirmer la pure lumière c'est affirmer la profondeur. Ce n'est donc pas accessoirement et par une sorte d'artifice psychologique qu'avec la lumière nous entrons dans les perceptions à distance , dans les perceptions d'espace. Il y a là quelque chose d'essentiel qui a été méconnu trop longtemps par une physiologie superficielle qui considérait le mécanisme extérieur de la vision et non point son mécanisme cérébral et interne, et par une psychologie frivole , qui en faisant appel à l'association des idées pour expliquer le sens de la profondeur recourait, elle aussi, au mécanisme extérieur de Tesprit et en ignorait l'activité interne et la vocation métaphysique.

Il me semble que le son, perçu dans l'espace comme la lumière, ne nous donnerait pas cependant aussi bien qu'elle le sentiment de la pure extériorité. Il me parait, si je me réfère à mon expérience personnelle, que le son perçu par moi éveille beaucoup plus en moi le sentiment de mon activité cérébrale propre que ne le fait

la lumière. Cela tient, sans doute, à ce que le son, étant la palpitation d'êtres plus ou moins analogues à moi, ébranle les fibres de la vie personnelle plus que ne le fait la sublime indifférence de la lumière pure. Cela tient, en outre, à ce que nous parlons intérieurement notre pensée, tandis que nous ne la traduisons pas toujours intérieurement en formes, en image, en couleur. Il y a donc une sorte de résonnance sourde toujours mêlée à ma vie intime , et par là même , le son , même extérieur, a une tendance plus marquée à prendre place dans le système de ma vie intérieure. Il est, en ce sens, plus cérébral que la lumière.

Qu'est-ce que le son? Il ne semble pas, au premier abord , que nous puissions lui accorder la même valeur métaphysique qu'à la lumière. La lumière ne peut point faire l'eflet d'un accident dans la vie universelle ; elle est partout, elle resplendit dans l'éther impondérable, et elle pénétre, sans s'y arrêter, dans les milieux pesants. Elle se confond presque, comme nous l'avons vu tout à l'heure, avec l'espace lui-même, dont elle réalise, pour ainsi dire, la profondeur. Elle apparaît donc, en fait, universelle, et, en droit, nécessaire comme l'espace. Se développant dans les étendues infinies de l'éther, où aucune vie individuelle n'a pris forme, on dirait qu'elle existe pour elle-même et qu'elle n'est point rabaissée à un rôle d'utilité et de convention. Au contraire, le son paraît limité à notre sphère. Il ne se répand pas dans l'espace en dehors de l'étroite couche d'air qui enveloppe la terre; et on peut se demander si ce n'est pas le hasard d'un élément particulièrement propre à propager les vibrations sonores qui a créé le son. Puis les êtres vivants et sentants auraient songé, par une adaptation toute instinctive, à utiliser le son par le cri, l'appel, la parole, comme moyen d'expression. Mais observons, d'abord , que l'air n'est pas le seul milieu où puisse se propager le son ; il se propage aussi dans l'eau, dans le bois, en un mot, dans tous les milieux élastiques et vibrants. On peut très bien concevoir un monde où l'air,

c'est-à-dire un mélange spécial d'oxygène et d'azote, ferait défaut, et où, pourtant, le son existerait. Sa condition unique est l'existence d'un milieu matériel et élastique. Or il est infiniment probable qu'il n'y a point de sphère où un pareil milieu ne soit donné. L'élasticité suppose deux choses : elle suppose d'abord que les objets matériels ont une constitution, une forme, un équilibre assez stable pour que , écartés un moment de leur forme habituelle et de leur point d'équilibre, ils puissent y revenir. La branche courbée qui reprend sa forme est élastique; la corde de violon qui revient, par une série d'oscillations, à son état premier, est élastique; la molécule d'air qui, déplacée par un ébranlement, revient à son point d'équilibre après avoir exécuté un certain nombre de vibrations, appartient à un milieu élastique. La deuxième condition de l'élasticité, c'est justement que l'élément matériel ébranlé puisse se mouvoir, qu'il ne se heurte pas d'emblée à une résistance brute et impénétrable. L'élasticité implique donc une certaine individualité persistante dans les objets matériels, et, en même temps, une certaine souplesse, une certaine facilité de jeu et dans ces objets matériels qui peuvent s'écarter un peu de leur forme stable et de leur point d'équilibre sans perdre décidément leur forme, et aussi dans le milieu général où ces objets sont situés, et qui doit permettre des déplacements. On peut donc dire que l'élasticité est la forme de l'individualité sufiBsamment définie et résistante, mais point rigide. Elle atteste une double puissance de permanence et de variation, de concentration et d'expansion. Or cette double puissance, c'est la matière proprement dite. Lorsque l'être s'organise sous forme de matière, c'est pour créer des centres de force et d'action individuels , définis et stables. Mais ce n'est pas pour figer et isoler tous ces centres d'actions dans une sorte de raideur immobile; ils doivent agir et réagir les uns sur les autres et concourir à l'individualité totale, vivante et souple, de la sphère dont ils font partie. Ainsi, l'élasticité est liée

métaphysiquement à ce que nous appelons la matière, et le son devient, comme l'élasticité, une forme naturelle et nécessaire de la matière. Dès que l'être devient matière, dès qu'il s'ordonne en individualités définies et flottantes, stables et mouvantes, indépendantes et liées, le son existe. Et il existe avec ce double caractère de porter en soi le frémissement intérieur des forces définies, des individualités closes, et de communiquer à un milieu plus vaste de forces et d'âmes ce frémissement. Il est lui aussi individualité et expansion, intimité et sympathie. Il n'est donc pas un accident, un hasard heureux, il est au cœur même de la matière , il ne fait qu'un avec les sphères matérielles et définies ; et il n'est point de sphère matérielle ordonnée autour d'un centre qui ne possède une sonorité essentielle. Mais aussi dans les espaces illimités de l'éther il n'y a ni individualité, ni forme, ni centre. Le son ne peut y naître et s'y propager; il y serait à vrai dire un contresens. L'éther indifférent et informe ne pourrait comprendre le langage des êtres et des éléments. Ceux-ci n'ont rien à lui dire ; la terre est comme nous, elle n'a de confidence que pour ceux qui peuvent sympathiser avec elle. Répandre le son dans l'éther, ce serait y répandre toutes les agitations particulières, tous les troubles des êtres éphémères, ce serait altérer sa fonction de calme et sereine universalité. Les pythagoriciens croyaient que les astres dans leur mouvement produisaient un son ; c'était se tromper sur ce mouvement même. Il n'est pas fait, ou du moins rien ne le démontre , d'une résistance incessamment vaincue. Les rapports de la matière mouvante et de l'éther n'api)araissent pas comme des rapports de lutte, et il serait étrange que nous dussions entendre les astres geindre dans un effort éternel. De plus, dans le monde delà matière, du conflit, du désir, de l'aspiration, il n'y a pas de certitude géométrique; tous les êtres cherchent leur voie en chantant ou en gémissant. Et les grands souflles qui le soir semblent hésiter sous le ciel et demander leur chemin à la forêt sombre, sont bien le symbole de

toute vie. Au contraire, les astres ont beau être suspendus de proche en proche à un centre idéal et mystérieux ; ils ont beau, subissant des actions et des réactions illimitées, décrire des courbes riches d'infini qu'aucune formule mathématique n'épuisera complètement, ils ne cherchent pas , ils ne tâtonnent pas. Il y a dans leur mouvement une certitude impeccable. Leur aspiration éternelle est éternellement réalisée par la précision des évolutions géométriques. Qu'ont-ils dès lors à raconter? et qu'ont-ils à nous dire , à nous qui cherchons sans cesse notre voie ? Non , les astres sacrés n'ont pas un frémissement de feuilles inquiètes , et ce n'est pas d'un frisson de forêt que doit s'emplir la nuit étoilée, mais bien de la sérénité de la lumière éternelle.

Et qu'importe aussi que les êtres particuliers d'une sphère ne puissent communiquer directement , par le son , avec les êtres particuliers d'une autre sphère ? Le son est le passage d'une vie dans une autre, la transmission de ce qu'il y a dans les êtres de plus intime et de plus secret; et cette communication exige, si je puis dire, une parenté étroite et une sorte de mutuelle confiance. Dans l'état de dispersion et de conflit où s'agite la vie, chaque sphère a peine à se comprendre et à se déchiffrer elle-même : ce qui lui viendrait des autres ne serait qu'un vain bruit , et le son y perdrait , sans profit pour les relations des êtres , ce qui fait sa valeur et sou charme, je veux dire son intimité. Peut-être, malgré la communauté essentielle de toute vie, les joies et les peines , les mélancolies et les désirs de notre monde paraîtraient-ils bien ridicules et bien chétifs à un autre. Qui sait si les plaintes des arbres , sous le vent , auraient un écho dans des cœurs que cette plainte n'aurait pas bercés ? Aussi chaque sphère enferme-t-elle en soi les secrets les plus profonds de sa vie ; elle se borne aux rapports que met entre elle et les autres la lumière qu'elle leur envoie et qu'elle en reçoit ; et, quant au reste, elle s'enveloppe de silence. Parfois, la nuit, il m'a semblé que je sentais la terre.

nleine de bruit, cheminer sous le ciel plein d'étoiles. Les étoiles envoyaient leur clarté jusqu^à nous a travers toutes les sphères, et les pauvres lumières humaines, qui s'échappaient encore des maisons qui ne dormaient pas, quittaient aussi notre sphère et allaient bien loin de nous dans des espaces indifférents. Mais il n'était pas un murmure, pas un souffle, pas une plainte, pas même un cri d'appel vers les étoiles lointaines qui se répandît hors de notre monde dans les espaces étrangers. La terre gardait pour elle toute son âme et ie me réjouissais , dans cette intimité , d'une vie plus concentrée et plus ardente , condamnée par ce perpétuel refoulement à une plénitude souffrante et douce , à un besoin d'infini tout intérieur et tout replie.

Telle étant la valeur et la signification du son, on voit, une fois de plus, combien il est puéril de dire que nos sensations n'ont , en tant que telles , qu une réalité subjective. Sans doute , entre un mouvement comme mouvement et un son comme son , il n'y a aucun rapport. Mais pour opposer ainsi le mouvement auquel correspond le son et la sensation de son, il faut avoir réduit au préalable le mouvement à un fait brut et ininlelligible, la sensation à un fait brut et imntelligible ; il faut avoir chassé toute idée de l'un et de l autre. Mais le mouvement auquel correspond le son n est pas un mouvement indéterminé; il n'est pas une quantité abstraite de mouvement : il est un mouvement de vibration dans un milieu matériel et élastique, c est-a-dire nu'il implique l'individualité, l'expansion, la matière elle-même, et la matière, comme telle, ne nous est pas donnée par tel ou tel sens particulier ; elle est une forme définie de l'être que la raison seule conçoit ; elle n'est vue que par les yeux de l'esprit. Le mouvement auquel correspond le son ne se réduit donc pas a une sorte de graphique saisissable par les yeux et qui poiurait être recueilli sur une feuille de papier blanc. Ce graphique, ce tracé n^est que la figure du mouvement : il en est l'abstraction ; la réalité essentielle , a la fois

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physique et métaphysique du son, est ailleurs : elle est dans la double puissance d'individualité et d'expansion qui semble tenir à cet état particulier de l'être que, dans les sphères de la pesanteur, nous appelons la matière. Dire que le son n est qu'un mouvement, c'est même, au point de vue physique, dire une chose incomplète; car d'abord il n'est pas un mouvement, il est certain mouvement. Et puis, il n'est pas un mouvement tout court ; il est un mouvement de la matière. Or, la matière, ce n'est pas Téther, ou , tout au moins, ce n'est pas l'être un et immatériel que nous avons reconnu au fond de tout : c'est une forme définie et particulière de l'être. Et pourquoi l'être a-t-il pris cette forme? De quel besoin profond était-il travaillé quand il s'est constitué à l'état de matière ? De quelque façon que l'on réponde , la matière soutient évidemment un certain rapport à l'être ; et, dès lors, ce mouvement i)articulier de la matière que vous appelez le son n'est pas un tracé géométrique abstrait. Il a, comme la matière même et par elle, rapport à l'être, et par la physique il tient à la métaphysique. Hé quoi! nous dira-t-on, ces idées abstraites, l'individualité, la concentration, l'expansion, la sympathie, l'être, pourront se résumer, à certains égards, dans cette sensation si particulière, si vibrante, si frémissante qu'on appelle le son? Soit; il ne s'agit point d'une ligne géométrique; dans le son, il y a une communication intime d'une force à une force, d'une àme à une àme. Mais pourquoi cette communication prend-elle la forme précise du son? Mais, dirons-nous à notre tour, quelle idée étrange vous faites-vous de l'être, de l'individualité , de la sympathie , si vous voyez là des choses abstraites? Mais c'est la réalité même, c'est la vie même. L'être ne peut entrer en contact avec la conscience, c'est-à-dire avec lui-même, sans devenir sensation et vie. Vous commencez par isoler arbitrairement l'être de la sensation, et puis vous nous demandez de' passer, par voie de déduction, de l'être ainsi abstrait à la sensation ainsi abstraite. Mais si cette déduction était possible i

c'est que l'être et la sensation seraient, au fond des choses réellement séparés ; c'est que l'être serait chose morte, éteinte et muette, et la sensation chose superficielle et illusoire. Ce que nous devons faire, c'est démontrer, constater, sentir l'être dans la sensation; c'est entrevoir que toute forme de la sensation est en même temps une forme de Têtre. Il ne faut pas nous demander de déduire telle forme de la sensation de telle forme de l'être , car nous n'aurions pas une pleine et vivante connaissance de cette forme de l'être sans la sensation; nous ne saurions point, par exemple, effica. cément ce qu'est l'amitié universelle de l'être pour l'être en dehors de toute forme particulière, sans la transparence, et nous ne saurions pas ce qu'est le besom de sympathie qui travaille tous les êtres et l'aptitude des forces distinctes à se pénétrer par leur intérieur, si nous n'avions senti, dans le son, vibrer d'autres forces et d'autres âmes à la fois extérieures et intérieures à notre âme. Il faut se tenir au point de vue où l'être , la sensation, la vie, la conscience ne font qu'un. Direz-vous qu'il y faut une certaine complaisance? Je l'avoue ; mais cette complaisance s'appelle religion, car elle nous met en harmonie continue avec le principe suprême des choses. Il y a, au début de tout, une complaisance secrète de l'être pour l'être. Si l'infini s'était chicané luimême, s'il s'était divisé contre lui-même, il se fut stérilisé. Il y a dans nos recherches un point où tout se soutient et se complète, où nos idées et nos sensations se rejoignent et s'accordent. C'est là, si je puis dire, le point religieux de la connaissance et de la vie ; c'est à nous de le reconnaître et de nous y fixer.

Au demeurant, même pour la conscience superficielle, le son contient évidemment quelque chose des existences qu'il traduit. Le son pesant et large de la cloche met en nous un moment l'âme lente et lourde du métal ébranlé. Et, au contraire, j'imagine qu'à entendre, sans en avoir jamais vu, un verre de cristal, nous nous figurerions je ne sais quoi de délicat et de pur. Le bruit

mélancolique , monotone et puissant d'une chute d'eau traduit bien à l'oreille cette sorte d'existence confuse du t^euve où aucune goutte ne peut vivre d'une vie particulière distincte , où tout est entraîné dans le même mouvement et dans la même plainte.

La conscience a démêlé , bien avant que la science même en ait cherché les raisons, la différence du son e du bruit. Le bruit, celui que nous faisons, par exemple , en marchant sur un plancher ou sur la pierre a quelque chose de court, de sec, d'insignifiant. Il est plus ou moins sourd ou aigu , mais il est impossible d'en évaluer rigoureusement la hauteur. Ou ne peut pas le noter ; on dirait qu'il y a bien eu choc d'une force quelconque, d'une substance quelconque par une autre force mais que ce choc n'a pas éveillé, si l'on peut dire, dé suffisantes ondulations. Pour qu'il y ait son , pour que lame même de la force qui vibre entre en jeu. il faut qu U y ait des vibrations assez fortes pour intéresser la chose vibrante jusque dans sa structure intime, et assez prolongées, pour qu'elle puisse, secouant sa torpeur et s échappant à elle-même, livrer son secret dans un rythme défini. Le bruit, c'est l'oiseau débile qui se traîne à terre ; le son, c'est l'oiseau qui s'envole de la branche pliante, au moment même où il s'envole ; c'est 1 ame des choses qui prend une aile ou, plutôt, qui vou- (Irait prendre une aile et qui ne connaît du libre essor de 1 oiseau que le frémissement intérieur qui précède immédiatement le vol.

Chaque substance vibrante a son timbre spécial oui est la marque de son individualité. Helmholz a démontré que le timbre résultait d'une note harmonique superposée à la note fondamentale. Il est même arrivé à obtenir artificiellement différents timbres en superposant des harmoniques différentes à une même note fondamentale. Pendant un certain temps, les deux notes, a fondamentale et l'harmonique, restent distinctes pour 1 oreille ; mais bientôt et dans des conditions déterminées elles se fondent en une sensation unique. C'est

ici, à mon humble avis, que, malgré l'admirable précision des expériences de Helmholz, il reste quelques points délicats et décisifs à éclaircir. Cette fusion qui se fait des deux notes en une sensation unique, est-elle purement psychologique? C'est peu probable ou, plutôt, c'est inadmissible , car on ne peut pas supposer qu'un phénomène de conscience ne corresponde à aucun phénomène organique. Il doit donc y avoir, en même temps que la fusion de conscience , une fusion physiologique et cérébrale. Les deux vibrations, d'abord distinctes, doivent bientôt former comme un système. Comment? il ne nous appartient pas de risquer même une conjecture, et on n'est pas en droit de nous en demander. Nous avons le droit d'être des curieux sans être obligés d'être des savants, et nous abuserons de notre droit pour demander encore : Est-ce qu'il n'y a pas hors de nous une sorte de fusion physique de la note fondamentale et de l'harmonique? Y a-t-il là simplement deux vibrations simultanées ou n'y a-t-il pas une unité réelle et physique , un système de ces deux vibrations? Helmholz a montré que les vibrations de l'air, comme les ondulations de l'eau , peuvent s'ajouter les unes aux autres ou se retrancher les unes des autres. U y a des sons qui s'additionnent les uns aux autres ou qui se neutralisent les uns les autres, comme la vague s'ajoute en hauteur à la vague , ou , au contraire , comble les creux de l'eau. Mais ce sont là, entre les sons, des relations de quantité. N'y a-t-il pas aussi entre eux des relations physiques de qualité? Je m'explique. Voilà un métal qui vibre. Il émet une note déterminée, d'un timbre spécial, c'est-à-dire qu'il exécute deux vibrations simultanées différentes. Comment cela est-il possible? Comment la même parcelle de métal vibrant peut-elle exécuter, au même moment, la vibration qui correspond à la note fondamentale et la vibration qui correspond à la note harmonique ? Il y a des questions qui trahissent beaucoup plus d'ignorance que de curiosité. J'ai peur que la mienne soit de celles-là. J'avoue cependant que

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je ne comprends pas, et je crois pouvoir observer que, de même qu'il y a une chimie des laboratoires qui n'est pas précisément la chimie de la vie , il y a aussi une acoustique de laboratoire qui n'est peut-être pas tout à fait l'acoustique de la réahté. Les expériences de M. Helmholz sont merveilleuses ; mais c'est à la reconstitution artificielle du son qu'elles nous font assister. Que deux vibrations distinctes, l'une fondamentale, l'autre harmonique, puissent être rapprochées par notre oreille et fondues par notre conscience en une sensation unique, cela ne prouve point que ces vibrations restent réellement et physiquement distinctes jusqu'au bout, et surtout cela n'explique point comment, dans la réalité , une parcelle de cristal peut exécuter simultanément deux vibrations diflerentes. Il se peut que notre conscience, habituée à faire la synthèse de la note fondamentale et de l'harmonique, opère en effet cette synthèse, même quand les deux vibrations sont physiquement distinctes. Mais il est fort possible aussi que, dans la réalité naturelle , la synthèse psychologique et physiologique soit précédée d'une synthèse physique. Dirat-on que c'est la note fondamentale, à peine produite, qui éveille dans l'air, par une sorte de contre-coup, la note harmonique? Mais cette note fondamentale est la même pour le verre, pour le bronze, etc. Et alors, pourquoi éveille-t-elle une harmonique différente pour le verre et pour le bronze? Il faut donc qu'il y ait, jusque dans la note fondamentale émise par le verre, une particularité secrète qui ne se retrouve point dans la même note fondamentale émise par le bronze. Il est donc impossible de séparer complètement, dans les vibrations d'une substance quelconque, la note fondamentale et la note harmonique. Le timbre doit être une unité physiquement, comme il l'est psychologiquement. L'individualité de la substance vibrante s'y exprime en un acte unique. Elle n'est point d'abord, par sa note fondamentale, identique à toute autre substance possible , sauf à subir presque aussitôt , par l'addition d'une

harmonique, une retouche toute extérieure d'individualité.

L'harmonique n'est pas posée sur la note fondamentale comme le moineau sur un toit : elle ne fait qu'un avec elle. Comment? je l'ignore, et la science ne nous l'a pas encore dit ; mais certainement, lorsque la cloche de bronze et d'argent fondus se met à vibrer, cette fusion métallique s'exprime toute entière dans une vibration totale que l'analyse peut décomposer, mais qui, exprimant un système défini de force, de structure moléculaire interne, est une comme ce système même. Le timbre est l'accent des forces comme il est l'accent des âmes. Il est donc un comme les forces, et ici encore, l'analogie du dedans et du dehors, de notre âme et du monde, de la conscience et de l'être, s'impose à nous. Peut-être trouvera-t-on excessif de dire qu'un métal particulier, comme l'or, le cuivre, le fer, ou une substance particulière homogène comme le verre, a une individualité particulière qui s'exprime par une sonorité spéciale et un timbre spécial. Ce n'est pourtant pas le hasard absolu qui a fixé les combinaisons diverses de la matière en un certain nombre de types consistants et définis. Pourquoi y a-t-il du cuivre, de l'or, du fer? Nous ne le savons pas et nous touchons constamment, en ces questions, aux limites actuelles de la science. Ceci soit dit en passant pour rendre modeste, non pas la science qui doit avoir des ambitions infinies, mais la science actuelle, si incomplète encore et si vague, qui en rien ne touche au cœur des problèmes. Mais enfin , si tels corps simples existent, plutôt que tels autres, il y a une raison. Ces corps ne sont donc pas des modes fortuits et capricieux de la matière, ils ont un sens et, par là même, une individualité. Et comme leur nature intime s'exprime dans le son et dans le timbre du son , le son exprime bien des individualités. D'où il suit que lorsque nous percevons le son spécial émis par une substance particulière, nous percevons de certaine façon la nature intime de cette substance. Aristote disait ;

^22 DE LA RÉALITÉ DU MONDE SENSIBLjB.

L'âme est en quelque manière tout ce qu'elle sent. Et en vérité, notre âme, quand elle recueille des sonorités métalliques ou cristallines, est en quelque mesure métal et cristal ; une riche orchestration qui fait vibrer les substances les plus diverses, éveille en nous toutes les puissances vibrantes de la nature ; elle crée en nous des cordes d'airain ou des voix gémissantes et douces. Le génie du musicien consiste à entendre et à susciter dans son âme toutes ces voix. Entre ceux qui soutiennent que la musique doit exprimer des idées ou tout au moins des sentiments, et ceux qui ne veulent voir en elle qu'un riche tissu de sonorités, la question, il me semble, est mal posée. Les premiers veulent-ils dire que la musique doit traduire avant tout les sentiments définis de l'âme humaine et que ces sentiments doivent préexister, dans l'âme ou l'imagination du musicien créateur, aux combinaisons de rythmes qui doivent les formuler? C'est faire de la musique le simple prolongement, la simple modulation du cri de la passion. C'est la réduire à une sorte de mélopée dramatique et de déclamation notée. Pauvre et fausse conception, car si l'on y regarde de prés, elle prend, pour type exclusif de la vie, lame humaine dans les manifestations précises de passion et de sentiment que comporte la vie en société. Elle prend l'homme social et elle en fait la mesure de toute chose. 11 n'est pas jusqu'à la rêverie, jusqu'aux sentiments les plus vagues qui ne prennent, quand la musique a mandat officiel de les traduire, un tour de convention sociale. C'est la rêverie des romances, rêverie obligatoire et de bon ton pour les jeunes filles, dans les intervalles de la broderie. Est-ce qu'on sait bien ce qu'est l'âme humaine? Est-ce que, pour calquer la musique sur elle, on en a fait d'abord le dessin? Mais l'âme humaine s'ignore elle-même plus qu'à moitié; elle est susceptible d'états inconnus. Le monde réel, ou plutôt le monde social où elle se développe en forme précise, n'est pas le seul milieu où elle puisse vivre et respirer. Il nous arrive de trouver parfois à un

La sensation et la forme.

paysage familier une physionomie toute nouvelle ; et il est des heures où la vie que nous vivons a pour nous quelque chose d'étrange et d'indéfinissable. Il nous semble que nous y venons d'ailleurs, de bien loin; et parfois, dans la banalité du jour qui passe, nous avons la sensation d'entrer dans une vie inconnue. L'âme humaine n'est donc pas quelque chose de rigide et de fixé; elle n'est pas un modèle en carton sur lequel le musicien viendrait broder des points d'or ; elle n'est même pas explorée tout entière. Et dans tous les cas, il se produit souvent en elle, pour nous servir du langage musical, des changements de clef qui transforment les sentiments et les états les plus connus. Or, cette vie flottante de l'âme n'est pas d'un côté et la musique de l'autre. La musique ne la traduit pas seulement, elle la crée. Dites qu'elle est pleine d'âme, je le veux bien, mais ne dites pas qu'elle est pleine de votre âme ; car votre âme, sous sa forme sociale, est bien plus pauvre et bien plus vide que la musique elle-même. L'homme social devenant, dans cette conception étroite et bourgeoise, le type de la réalité et de la vie, c'est la voix humaine qui devient le type et la mesure de toute voix. Et toutes les autres voix de la nature et de l'orchestre n'ont quelque puissance d'expression, c'est-à-dire quelque valeur, que par leur rapport à la voix humaine. Le trombone sera la voix humaine puissante et lourde ; la flûte sera la voix humaine fine , rapide , gémissante et douce. Ainsi la terre tout entière avec ses roches, ses eaux, ses mines de métaux, ses grands souffles, ses arbres frissonnants , avec sa vie multiple , secrète et profonde, avec ses forces innombrables analogues à la nôtre , mais si différentes de la nôtre ; avec ses crises inconnues, que raconte peut-être en vibrations étranges la pièce d'or que nous laissons tomber ; tout cela ne serait qu'un écho à peine diversifié de la voix humaine. Comprendre ainsi la musique, c'est appauvrir la nature; c'est appauvrir aussi l'âme humaine, qui ne trouve plus hors de soi aucune source de vie où se renouveler.

Certes, ce n'est pas ainsi que les hommes primitifs, naïfs et ouverts aux choses extérieures, ont créé la musique. Sans doute, ils ont célébré, dans des chants de victoire ou de funérailles, les événements joyeux ou tristes de leur vie, et le cri de l'orgueil ou de la douleur, prolongé et modulé, a été évidemment la base première de ces sortes de compositions musicales. Mais on peut dire aussi qu'en modulant ainsi leur vie, ils voulaient moins encore, au fond de leur âme, la traduire qu'y échapper. Chanter leur victoire, même en chant sauvage, c'était lui ôter un moment sa brutalité meurtrière. L'atrocité physique de la lutte et de regorgement disparaissait à demi dans une pure ivresse d'orgueil et de force ; et à leur insu même, ils lavaient leur victoire du sang répandu. C'était pour eux une sensation nouvelle ; et dans la nature barbare qui s'agitait en eux, une étrange révélation. De même en chantant en chœur les douleurs de la mort, ils ôtaient à celle-ci sa vulgarité; ils lui donnaient quelque chose de solennel, et au souvenir de ceux qui s'en allaient, quelque chose d'étrange et de vaste. Oui vraiment, si vous devinez ces âmes primitives, elles s'arrachaient de la vie par leurs premières créations musicales, beaucoup plus qu'elles n'exprimaient, la vie. Les sauvages recommencent sans fin les mêmes modulations et ils poussent leur voix jusqu'aux notes les plus aiguës. On dirait que par cette insistance monotone et cette violence aiguë, ils veulent sortir des régions moyennes de la vie et se créer un monde nouveau pour une âme nouvelle. Les premiers hommes ont du éprouver aussi une joie d'enfant à entendre des sonorités qu'ils n'avaient pas encore entendues ; celles, par exemple, d'un nouveau métal fraîchement découvert. Plus cette sonorité était nouvelle et différente des autres, plus elle leur plaisait, et ils avaient bien raison. C'était la révélation d'une force nouvelle, d'une parcelle d'âme inconnue. Ceux qui n'auraient vu là qu'un moyen nouveau d'expression pour leurs sentiments accoutumés, les auraient singulièrement surpris.

C'était autre chose qu'eux, et voilà pourquoi c'était mystérieux et amusant. Aujourd'hui encore, si nous aimons à entendre au loin le bruit des clochettes qui enveloppent le cheval du meunier, c'est que ces petites voix claires et métalliques ne nous disent rien de précis, rien d'humain, rien de social surtout. Elles disent ce qu'elles disent, et si elles ne sont pas monotones, c'est précisément parce que nous ne pouvons nous les traduire en langage humain. Cela leur donne quelque chose de futé et de gaiement moqueur ; mais cela même est insaisissable.

Est-ce à dire que la musique n'est qu'un enchaînement insignifiant de rythmes agréables? Non, certes, car il n'est pas une seule sonorité qui ne soit expressive à sa manière. Il y a de l'âme dans les mines de cuivre et d'or qui dorment inconnues dans les profondeurs du

sol.

Mais l'âme du métal, si je puis dire, est, relativement à la nôtre, très simple et comme extérieure à soi. Notre conscience est compliquée et repliée sur elle-même. Les choses simples ne font pas retour sur soi. Quand le métal vibre, évidemment il se traduit et s'exprime dans sa vibration ; mais pour qui se traduit-il ? Est-ce pour lui-même? Mystère. Il y a, dans la voix humaine, une sorte d'intériorité ; on sent qu'elle est pénétrée de conscience. Il y a, au contraire, dans le timbre du métal, une extériorité étrange. On n'y sent pas un arrière-fond de conscience et de réflexion. Il n'y a guère que la première aliénation de la folie commençante mais contenue encore qui puisse nous donner une idée de cette vie étrange des choses. Je me rappellerai toujours Mounet- Sully dans le rôle d'Hamlet. Au moment où Hamlet se rend sur les murailles du château d'Elseneur, au rendezvous donné par le spectre de son père, il se traîne dans une sorte d'épouvante, et tout à coup, un faucon criant bien haut au-dessus de lui , il l'imite , dans un cri indéfinissable où l'on sent comme un double vertige d'espace et de folie. C'est l'instant précis où la conscience

et la raison de l'homme, sans lui échapper tout à fait, lui deviennent extérieures. Le centre de la conscience ne coïncide plus avec le centre de la vie. Cette sorte d'extériorité de soi même à soi-même est, si l'on peut dire, la seule conscience des choses. Mais ici. il n'y a ni trouble, ni désordre; c'est l'état naturel et tran«piille des existences simples et irréfléchies. Or, il est donné à la conscience humaine, lorsqu'elle entend la vibration de la cloche joyeuse ou ces gémissements du vent qui sont comme la plainte d'une àme se cherchant ellemême, d'accueillir en soi les choses avec leur simplicité et leur extériorité. Si elle voulait les interpréter avec ses propres habitudes; si elle ne cherchait dans la voix des choses que l'écho de la voix humaine, elle ne comprendrait pas la vie. Mais la conscience n'est pas quelque chose de strict et de clos; elle n'est pas une forme sèche, elle n'impose pas la réflexion à tous les phénomènes qui se produisent en elle ; elle resi)ecte la naïveté des forces simples (pii, par leurs vibrations, pénètrent en nous. Lorsque nous disons : l'oiseau chante, la cloche tinte, le psychologue analyste intervient pour nous dire : c'est vous qui entendez chanter l'oiseau, tinter la cloche ; ce sont là des sensations, des modifications de votre conscience. Eh bien ! ce psychologue a raison ; mais il a tort, car le métal vibre en moi comme si je n'étais pas moi, et dans mon Ame compliquée et éphémère, il garde son àuie enfantine et éternelle. Donc, si Ton veut dire que la musique doit être expressive de nous-mêmes, on se trompe grossièrement. Et, à vrai dire, une des raisons les plus fortes qui condamnent le subjectivisme dans l'ordre métaphysique, c'est qu'il aboutit, appliqué à l'art, à une conception à la fois bourgeoise et scolastique qui, ne connaissant d'autre réalité que l'homme , transforme la nature en une vaine et froide allégorie. Oui ! la musique doit être expressive, mais de toute force et de toute vie. De même que les forces qui entrent en nous et qui y résonnent gardunl (Ums notre conscience leur sincérité, de même la musique,

qui emploie et enchaîne ces résonnances, doit respecter la sincérité et la variété infinie des choses. Ainsi, elle échappe au joug de la déclamation notée, et elle retrouve cette liberté de la fantaisie qui exprime à sa manière la liberté même des choses. Ce n'est pas, ai-je besoin de le dire, pour construire à la hâte une théorie de l'art que j'ai ouvert cette discussion. Je ne traite [»oint de la musique; je traite du son, et je voulais seulement montrer que le son, exprimant l'individualité même des choses, permettait à l'art d'échapper à la tyrannie du moi humain. Ce sont les choses mêmes qui vibrent en nous, qui sont en nous, et voilà pourquoi nous pouvons, dans la musique, oublier en quelque sorte notre àme et sentir le monde, la réalité, la vie, avec des âmes inconnues qui s'éveillent en nous. Ainsi, la valeur expressive du son est démontrée et caractérisée à nouveau par l'usage même qu'en fait l'art. Le son, c'est l'âme secrète des choses, se communiquant sans se livrer et pénétrant dans notre conscience sans en subir la loi. La lumière, qui exprime l'universalité même de l'être et son nnité, est, en un sens, le contraire même du son. J'ai déjà eu l'occasion de marquer son rôle, et je n'y reviendrais pas s'il ne me restait à définir ce que c'est que la couleur, où semble se briser l'unité de la lumière. Cette unité, en effet, n'est-elle point compromise par la physi(fue qui, depuis Newton, brise le rayon lumineux en rayons colorés? La lumière blanche serait nn mélange des sept couleurs, et ces sept couleurs, inégalement réfrangibles, seraient comme triées par le prisme, mais non point créées par lui ; le spectre étalé les manifeste, mais elles existaient avant d'avoir pénétré dans noire sphère. Le vert, le rouge, le violet ont traversé l'espace, mais rapprochés et confondus dans la fausse apparence d'un rayon unique. 11 semble qu'il était bien audacieux à Gœthe, un poète, à Hegel, un philosophe, de contester les vues d'un des plus grands génies qui aient pénétré la nature à la fois par l'observation et le calcul ; et il semble bien puéril de reprendre leur thèse,

isr

de participer au ridicule de leur entreprise et à l'humiliation de leur défaite, sans avoir comme eux Texcuse dun grand nom et le mérite de l'invention dans erreur Si pourtant, les vues de Gœthe et de Newton n étaient pas inconciliables; si tous deux avaient raison, 1 un au sens physique, l'autre au sens métaphysique et poéfique? La chose vaudrait la peine d'ètîe établie. Deja Helmholz laisse entendre (peut-être il est vrai par patriotisme germani(jue) que la théorie de Gœthe était surtout esthétique, et qu'il pouvait, sans se tromper, penser autrement que Newton, qui avait dit vrai.

Tout d\abord , l'expression de lumière blanche appliquee a la lumière totale n'est pas exacte : la blancheur est deja une détermination particulière de la lumièreet la preuve , c'est que la blancheur , en devenant plus précise et plus intense , nous affecte d'une toute autre laçon que la pure clarté; qui comparerait l'éclat de la neige à la lumière du jour? La blancheur bien caractérisée est plutôt couleur que lumière : elle est la lumière modifiée dans son rapport avec les objets concrets II est vrai qu'autour du soleil ardent, dans les jours d'été il y a comme une zone de lumière pâle, et que le soleil lui-même, quand le ciel est bien pur, est plutôt d'argent que d or ; mais il y a loin de cet aspect de la lumière à la blancheur proprement dite; et, d'ailleurs, ce n'est pas la pure lumière du soleil que nous vovons ; elle nous arrive à travers une couche d'air et les Vapeurs de l'atmosphère. Les voyageurs et les peintres ont remarqué qu'en Orient, à mesure que le soleil montant au ciel raccourcissait les ombres, le paysage devenait moins éclatant : l'excès même de la lumière qu'aucune ombre ne faisait valoir par contraste l'assombrissait ; c'est dire que m les sensations de blancheur, ni même celles d'éclat ne sont l'équivalent de la pure sensation de lumière; elle ne serait point, pour notre œil, hors de notre sphère, ce qu'elle est ici, et il ne faut point se la fîgurer dans l'éther monotone et facile comme dans notre

monde accidenté et résistant où elle est réfléchie par des corps solides , coupée et mélangée d'ombres et où elle fait un efTort incessant à travers des milieux épais. Si quelque chose ici lui ressemble , c'est bien plutôt le jour répandu dans l'espace et dont on ne saurait dire s'il est une sensation proprement dite ou la transparence manifestée. Dire que la lumière est blanche, c'est donc une première confusion qui attribue à la lumière , hors de notre sphère, une apparence qu'elle n'a qu'ici : la lumière est par là rendue plus grossière et moins idéale ; elle est davantage un fait et moins une fonction ; or, tandis qu'étant une fonction elle serait simple, étant un fait, elle devient dècomposable. El le prisme, en eflet, la décompose; l'expérience est certaine, mais que prouve-t-elle ? La lumière une et non colorée, réfractée par un prisme, se divise en sept couleurs et en nuances innombrables ; mais cela prouve-t-il que ces sept couleurs existaient auparavant dans la lumière une? Il est, sans doute , très commode d'admettre que sept rayons de longueur d'onde différente coexistaient dans la lumière, et que leur rèfrangibilité inégale, au contact du prisme, les a dispersés; oui, c'est une façon aisée de se représenter les phénomènes , mais ce n'est qu'un symbole ; ce n'est qu'une interprétation du fait, qui ne saurait valoir comme un fait même. La lumière en ellemême est inconnue; dès lors, comment savoir avec certitude si le prisme se borne à écarter des rayons déjà distincts ou s'il ne brise pas une unité véritable? On dit que la lumière blanche est un mélange des sept couleurs ; mais le mot mélange est bien vague. Signihe-t-il une simple juxtaposition ou une union plus intime? Dans la théorie iiewtonienno, c'est d'une simple juxtaposition (lu'il s'agit; mais ce n'est là encore une fois qu'une hypothèse mathématique; il est vrai que si l'on fait tourner rapidement un carton sur lequel sont distribuées les sept couleurs avec les proportions qu'elles ont dans le spectre on obtient une vague sensation de blancheur sale , mais celte sensation n'a rien de com-

I^fi

DE LA nÉAMTÉ DU MONDB SENSIBLE.

mun avec la pure clarté; et, d'ailleurs, comme nnn, gnorons le travail physiologique que pr^duT en no" le disque tournant, comme nous ne sïvons pas sM^^ sept couleurs se juxtaposent simplement en nous ou s d s reconstUuent une unité int'erne, l'unité de la lu miere, 1 expérience, à vrai dire, ne prouve rien II va même, a constituer ainsi le rayon Unnineux de ravonî

cetTohf?"'^' r "'"^'^"'•^ '^^ - f-PP- "'ai^^ceau total a une dimension donnée; lorsque donc ie

S pénétrer dans la chambre obs;ure un ra y^n ce so e 1, je laisse pénétrer plusieurs faisceaux qui iLlem sur le pnsme en des points t,-ès voisins mais dillerenT se décomposent s.iivant la même loi, et doivent 1; coiisequent, donner chacun i,n spectr ; or, que le u^ soit la quaiitité de lumièœ int.oduite pa'r le'tr'ou du v" et, le spectre est unique. N'est-ce point la marque que le morcellement est l'œuvre du prisme? ^

La théoi-ie physique de la lumiô.-e , si l'on y voit aure chose qu'un symbole commode p^.r se reprisent r les phénomènes seloii les lois du mouvement ïet grave et même décisif ,1e vouloir que toutes leVsr hé'^ du monde et de l'être soie.it identiques et quCe

sphère nouvelle ne puisse aioufpr m m, . i. •

A^ i'ui.')^L ftjuuier cl un phénomène rien

pas ë oudr ■' '^''' '■ '^'"'■•î"^' "^ «"PPOse.uil-olle pas de. coi di ions qui ne soient pas réalisées dans l'indilîerence de lesinpp infin;» l'ii "«i'^ nu

sens nn-.r 1 ' f , ^"^ "° ^^ manifeste aux

sens qu a la rciicontre de la lumiè.-e et de ce qui est

tant" pf ' T"'"'" ' '» '""--■ '- -''P-'éitant.. Pouiquo, donc supposer qu'elle est déjà conlonue

cache ..'n' ^" ' '•'' ''''"''''' ^' 'l"'^' «P-'elle sy cache et qu e le attend, pour se montrer, qui la libre

e paiision de la clarté i-encontœ un obstacle' Mais il es!

perm de penser aiissi que ce qui se cache si bie.i

n existe pas encore; la couleur est fille de la lumière et

an la umie>-e elle-même dans so.i exi,ansion ui,e et simple a favers r.ntîni y Q„el .se.is auiJei.l le vert et

LA SENSATION ET LA FOTtME.

2ai

le rouge dans les espaces indifférents? ici ils résultent de la vie et ils Texpriment dans son rapport avec la lumière ; hors de la sphère vivante, ils n'ont pas de sens. Les corps résistants, par leur individualité exclusive, les milieux épais, sont tout l'opposé de la lumière universelle et transparente. Aussi, en pénétrant dans notre sphère, la lumière y trouve-t-elle comme réalisé un principe antagoniste , Tobscuritè. L'obscurité n'est pas plus le noir que la lumière n'est le blanc; le noir n'est visible que par la lumière : il est donc Tobscur modifié dans son rapport avec le clair , comme le blanc est le clair modifié dans son rapport avec l'obscur. Aussi, constituer toutes les couleurs par des raïqiorts variés du clair et de l'obscur , nVst-ce pas les former par un simple mélange du noir et du blanc. D'une part, en effet, nous n'avons plus ici les deux principes dans leur pureté idéale, et, d'autre part, ils ne sont plus suceptibles de relations idéales aussi, mais seulement d'un mélange indéterminé. Mais si la théorie de la réfraction n'a pas suffi à nous démontrer la préexistence des couleurs dans la lumière, la théorie de la réllexion ne la démontrerat-elle point? Pourquoi, en effet, telle feuille est-elle verte et telle autre rouge? C'est que la première absorbe tous les rayons colorés, et ne réfléchit vers notre œil que le vert; c'est que la seconde absorbe tous les rayons colorés , et ne réfléchit vers nous que le rouge. La coloration diverse des objets ne s'explique que par un tri oi)èré par eux entre les divers rayons colorés : ils engloutissent, si Ton peut dire, et annulent les uns, rejette'nt et manifestent les autres. Ce mécanisme est-il intclligibh^ , sans la distinction préalable des rayons colorés dans le rayon lumineux prétendu simple? Ici encore, comme tout à Theure dans la théorie de la réfraction , on confond dans une même certitude un fait incontestable et rinleri»rèlalion hypothétique ou symlK)lique de ce fait. Une seule chose est certaine : c'est que l'objet, si aucun rayon lumineux n'est dirigé vers lui, n'est point coloré , puisqu'il n'est même pas visible , et

que, quand un rayon de lumière est dirigé vers lui au lieu de revenir vers nous sous sa forme propre , comme quand un miroir le réfléchit , il fait retour vers notre œil , modifié : il correspond à une longueur d'onde déterminée, et il éveille en nous une sensation déterminée de couleur ; mais la transformation qu'a subie le rayon lumineux au contact de l'objet, qui en connaît le secret? Tout se passe comme si un rayon lumineux multiple et formé des sept couleurs avait été en partie détruit, en partie conservé ; mais nous n'en savons pas davantage , et nous ne pouvons nous fonder sur une représentatîon purement arbitraire du fait pour nier la simplicité de lu lumière; car il se peut qu'une lumière simple, suivant les objets où elle se brise, suivant les résistances qu'elle rencontre et l'action qu'elle subit dans son conflit avec les corps durs , soit diversement transformée , dans sa vitesse et son mouvement vibratoire , dans sa longueur d'onde et dans son aspect. La longueur d'onde et la vitesse particulière de telle couleur peuvent exprimer telle rencontre particulière, telle action et réaction définie de la lumière impondérable et des corps pesants, du clair et de l'obscur; la mécanique peut traduire dans son i)ropre langage, qui est le mouvement, les efl-els métaphysiques de l'univers; mais la pensée se détruirait elle-même si elle prenait la formule mathématique des choses pour les choses, et si elle ne cherchait le sens intérieur et profond des phénomènes. Or, n'est-il pomt manifeste, même pour les sens, que la couleur correspond à des relations définies de la lumière et de la matière compacte, du clair et de l'obscur? D'abord, la pureté plus ou moins grande du milieu interposé amène des variations constantes dans les manifestations lummeuses : dans un ciel pur , le soleil est d'argent ; dans un ciel un peu moins pur, il est d'or; dans un ciel chargé de vapeurs, il est rouge. C'est , dit-on , quo la vapeur d'eau ne laisse passer q-ie les rayons rouges ; mais ce n'est là qu'une autre expression du fait, cl, d'ailleurs, l'atmosphère est-elle jamais nette de vapeur

d'eau même quand le soleil est d'or ? Mais cela dépend de la 'quantité : en d'autres termes, cela dépend de la résistance plus ou moins grande que la clarté a a vain^ cre pour venir jusqu'à nous ; ou bien faut-il admettre qu'entre les particules de la vapeur d'eau , les rayons rouges, parce qu'ils sont rouges et qu'ils ont telle lon- ■rueur d'onde et telle vitesse, glissent sans efl'ort? Sil en est ainsi , c'est que . de façon ou d'autre , la lumière s'est adaptée, pour poursuivre son chemin, au milieu épais qu'elle doit traverser; c'est qu'elle en a tout d'abord subi la loi propre ; et il est bien probable que cette adaptation première lui permet , non d'éviter tous les chocs , mais d'y résister ; non d'échapper à tous les mouvements des particules à travers lesquelles elle voya^'e, mais de s'harmoniser à ces mouvements, de les respecter et d'en être respeclèe; le rayon qui traverse le nuage n'est pas ainsi un étranger qui passe au plus vite, fuyant le danger : il a pris corps au passage dans la nuée ardente qui voile et révèle le soleil; il en a été un moment l'àme splciulide ; et quand un reflet de pourpre s'allonge dans la plaine et gravit le coteau, ce n'est pas seulement un dernier regard du soleil qui s en va, c'est aussi une pénétrante et mélancolique caresse de la nuée occidentale à 1 horizon ami d'où le souille naissant du soir veut la séparer.

Voici, à mi-hauteiir du ciel, un beau nuage dans un ciel pur. Le soleil va se coucher. Le nuage est blanc. A mesure que le soleil baisse, le nuage se revêt d'or; puis il passe lentement au rouge, puis à une sorte de marron, puis à une sorte de violet, jusqu'à ce qu'il apparaisse noir et comme déchiqueté, dépouillé à la lois de tout éclat et de la forme admirable et douce dont cet éclat l'enveloppait. Pourquoi toujours, à mesure qu'il est moins directement frappé par la lumière, cette échelle descendante du blanc au jaune, du jaune au rouge, du rouge au marron, du marron au violacé? Pourquoi cette fixité dans la succession des leintes, si la couleur n'a point un rapport défini aux combinaisous de

la lumière et de l'ombre ? Mak •„, ,i. , i vous regaidie. tout à l'heu' e vo w' 'ÏITu t T"'^ IT sole.l allait se coucher et de es l L'h r- UH ;','" '' le nuage trop haut restait somhre ,^'i ^ '""''

le sç.eil descend et ,ue se^^ l^; r^,, ^^ ^ 1 Orient dans leur course horizontale se voiuZ7^ , ment et frappent l.s hauteurs du ciel' e u 'T '" atteint d'ahor.l par la clart. se n^ 'e d t i r^o"" puiS passe au marrou , p.is au rouge, puis e doré

n^hl "r ';"• ''T'' '' 'ï"'^"«" - W'ajchcu lé!! semble 1 élever plus haut encore dans les esparesC perieurs. '^ épates s>u-

Ainsi en regard de l'échelle descendante que nous contemp bons tout à l'heure, voilà, dans le même o ire

rellechi ^er. nous parle nuage, le frappe de ph.s en olus obliquement ou de plus en ph.s .lirec'temen , ,o ' 1 sa couleur a.t varié suivant une loi certaine '

ve 1 ]"?"'• ''""', '' "'•■■'"'^ '^^'''•^ ^ 1« violet tend vei. le bleu, pu.s vers le gris blanchâtre ; le bleu d'outre-

■ner passe au bleu du ciel, puis au bleu blanclnu" c^t

h ê 1 H ; "r' ^'''' "' vert jaunâtre, puis au auut blanchâtre. Le rouge ren.lu tout à fait brillant pa^e a 1 orange, puis au jaune brillant. Les pures coulem. du spectre soumis à l'action croissante de la lumore, subissent, tout comme les surlaces colorées, ces an.-,tormat,ous. Quand la luminosité s'alfaiblit, le sp;clre

ni. 1 7? '"^"■''- '^""* '• •'''"'■^'' '■^••^I'»'^^ J='""e di- " ".e et devient très étroit; le bleu d'oulremer s'éva-

.Kimt et est remplace par le violet. Le spe,.lre élanl encore moins lumineux, l'espace jaune orangé prend la ouleur du mnuun,, et le jaune disparait pour être roiul.lace par une tei.Ko verdâtre. Le bleu est remplacé par du violet. Le spectre, à celle phase, „e présenle plus que les trois couleurs : rouge, vert et violet. Si Ion diminue encore la lumière, le violet di,sparait, le rouge

devient brun rouge. Avec moins de lumière encore, toute idée même de couleur disparaît, et la lumière semble crise. J'ai souvent vu, à la campagne, la verte étendue^des blés, à peine voilée au matin par une brume insensible, apparaître bleuâtre, et les champs jaunes s'assombrir en rouge sous l'ombre fuyante du nuage. De quelque façon que la physique et la physiologie expliquent ces faits (et nous nous arrêterons bientôt à leurs hypothèses), il est acquis que la quantité de lumière et d'ombre n'est pas inditlerente au phénomène coloré. La couleur n'apparaît donc plus comme une détermination exclusive de la lumière pure, car s'il n'entrait que de la lumière dans la constitution de la couleur, la lumière, quelle que fût sa quantité et son énergie, donnerait, dans les mêmes circonstances, les mêmes teintes plus ou moins fortes, mais ne différant qu'en degré. Au con- Iraire, les causes les plus diverses, interposition d'un milieu plus épais et plus chargé , obliquité plus grande des rayons, assombrissement du spectre, pourvu qu'elles aboutissent à une diminution de la clarté, amènent dans le même ordre les mêmes modifications de la couleur. Puisqu'un même rayon, suivant qu'il est plus ou moins intense, donne un spectre différent, n'est-ce pas que la couleur résulte d'un conllit et d'un compromis de l'obscurité et de la lumière, et que l'énergie relative des deux éléments en détermine l'espèce? Mais ce ne sont pas seulement les rapports de quantité de la lumière et de l'ombre qui déterminent la couleur; ce sont aussi, si je puis dire, leurs rapports de position. L'ombre vue à "travers la lumière donne le bleu et les teintes voisines; la lumière vue à (ravers l'ombre donne le jaune et le rouge. Il y a ainsi comme deux grandes classes de couleurs reliées entre elles par le vert, qui participe du jaune et du bleu. 11 ne suffit pas au physicien, pour donner la raison dernière de ces faits, de dire ({ue l'eau, la vapeur d'eau, l'atmosphère transmettent certains rayons : les jaunes, et en réfléchissent d'autres : les bleus ; car la question se posera si l'espèce même de ces

rayons et des couleurs au'ils évpillpnf „v„. • . , minée par les relations de umiére eTd'om? ^"'"' '^'iT ils correspondent. Il est vmiâue , . ""^"""'^

et bleus préexistent telï^ulrn's U. Tu;S:ditf:ir che est par une adaptation toute fortuite que les "s sont transmis et les autres réfléchis ; mais ils-St 1 savoir sous quelle forme ils v exister, IVv .„ '^^^ ''« sait si la pie lumière exi te" S'e*^ , ^f .^r!' ?"' appelle Téther ; si elle n est pas en con t permwnt

Obscurément préexistantes dans la lumière ne prèfi<m rent pas les relations plus nettes de la lumière e7de I ombre dans notre sphère? Dès lors, l'adap a ion des rayons jaunes ou bleus à telle condition donnée n" se ra. plus fortuite, mais elle ne ferait que ma."i est r n u.' distuictement, dans la sphère terrestre, l'espèce de r a .on de la umière et de l'ombre que ces rayons reresentaient déjà implicitement dans l'espace infini. C e

stcrr t'I' , "' "°!r ''''''' ^J""'^ ^'•"^'•'^it '^l'^rcher le' sec, et de la vie ethérée qui l'enveloppe; et bien loin

que nous devions, avec la physique, demander l'exl

cation des couleurs au rayon de la lumière blanche, c'est

e secret môme de ce rayon, du sens qu'il enveloppe

d. Idée qu il exprime que nous devrions demander à

en Iff.? ''rV '? '''^''' ^^"^ "«ttement. C'est ici, en effet, que 1 eflort de la lumière pour percer l'obstacle s exprime par le rayon jaune et lui donne un sens ; c'est c. que 1 effort de l'ombre pour venir à nous à ti'avers a um.ere, en l'adoucissant et en s'y égayant, s'e.xprime par le rayon bleu.

Il serait singulier, en effet, que la lumière bleue se manifestât toujours quand un fond obscur est vu à Iravers la clarté , et que ce fait-là n'eût point de signification. Quand un vase d'eau claire est posé sur un fond noir, 1 eau parait bleuâtre. Dans les rayonnantes journées d été, l'ombre portée sur un mur blanc, vue à dis tance , semble bleue ; les montagnes noires , à mesure qu on s &a éloigne avec un beau temps, bleuissent ; et,

lorsque au couchant un nuage sombre, voisin du soleil, au lieu de s'interposer entre lui et nous, reçoit à sa surface les rayons glissants, il apparaît d'un bleu admirable et il se confond avec le bleu môme du ciel ; si bien que quand le soleil se cache et que le prestige s'évanouit, l'œil est étonné de trouver un pesant nuage là où il n'avait cru rencontrer que la pureté profonde de l'air. Le ciel qui , la nuit , quand il n'est éclairé que par les étoiles, est noir, vu à travers la lumière du soleil, apparaît bleu. Ainsi, toutes les grandes manifestations de la couleur bleue sont liées aux mômes conditions ; est-ce là un fait fortuit? Le bleu , comme pour bien marquer son rapport à l'obscur , confine au noir et au gris par une multitude de degrés. Le soir, une partie du ciel est déjà noire qu'une autre partie est encore bleue ; et il semble, au regard qui en fait le tour, qu'il passe seulement d'un bleu plus clair à un bleu plus sombre. A mesure qu'on s'élève en ballon vers les hauteurs du ciel , le bleu est plus sombre et plus voisin du noir , la couche de lumière interposée entre l'œil et l'obscurité infinie devenant plus mince. Il est certain, tout phénomène ayant pour symbole un mouvement et tout mouvement ayant sa mesure , que la physique mathématique peut donner de tous ces faits une raison qui n'ait rien à voir avec le clair, l'obscur et leurs rapports ; mais cela prouve seulement qu'elle ne voit qu'un aspect des choses, le plus abstrait , et nous avons le droit de ne pas abandonner l'intuition directe et l'interprétation métaphysique du réel.

On a reproché à Gœthe de confondre le point de vue physique et le point de vue physiologique. Ce reproche, en fait, ne s'applique pas à beaucoup des déductions tirées par nous ; car , lorsque dans le spectre , la teinte varie avec sa luminosité, c'est là un phénomène d'ordre physique où nous ne sommes pour rien. L'objection ne peut guère s'adresser qu'à sa théorie de l'obscur. Au point de vue physiologique , ou mieux encore au point de vue psychologique, l'obscur est positif : la sensation

Il Obscurité, comme le remarque M Beauni, n- . puremeiU négative- pH» ..-^ f eedunis, n est pas

de toute clarfa; t. ''''.'™^'''™^"'l'"^«^"ce

preuve, c'est que' n us nt;:rrrf '^'""'^ ^ ^' '^ nous. Il est vrai que TobscurUé n'elf' f ""'' ''''"'"'^^^ par la faible lumlre .uiT^Lrvt ruTTle'^ ?"^ s<c,ens , pour supprimer l'obscur <le la n" n-e " ^'

dire qu'il n'est que cette faible lumïé e thL f"' comme le froid, est un terme tout re^H ' ' ^'''"""'^ ' le froid même n'est pas comp étement i'i rî' ''■' "'"'"'' pond, dans l'organisme, à C'^Zn'^^^^^^^ "verse à celui du cbaud ; dans f ^TT-

tion d'énergie; dans celui-là, perte Sw'i e • !?r'pourra dire que le froid sera absolu dans 'îrd'r. . T

^e.^tsi::^r^eX:x:ri'^t^t::

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mouvements ; mais n'exista t ; • ? ? P'*'^ "^^^ renos^nn ,1, 1 " «x ste-t-il point aussi à l'état de

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PO.Z de or énr"'"°'"'- "''"''■^^"' J'^'"^''^ <!"•""« même ré-ion ,1a i- m P "*il" 'Ib peuvent, dans une mtme e^ion de lether, devenir beaucoun nlus ■ihn„

gt aue Te'""'^^ ''" '"'^"^^^- ^^^- ^^ Partil d'te : c pendant m .l,r"''"''"'' "'"^'''^^"^ 1"'^' "'«^l-eUe

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^ue rmi v?/?"? "" '''"' '"^'"°""^ « '^^l"' "u nerf oplique qui voit 1 obscurité? Ce n'est pas le repos d'un or-

gaiie quelconque qui fait l'obscurité , c'est le repos de l'organe de la vue , et ce repos même a rapport à la vue et à la lumière; puisque ce rapport existe dans Torgane visuel, qui n'est, comme nous l'avons vu, que la lumière prolongée, pourquoi un repos analogue et ayant rapport à la lumière ne se concevrait-il pas dans le monde ? Une vieille chanson mystique disait : L'œil est parent de la lumière , car , sans cela , comment la verrait-il? Nous pouvons ajouter : il est parent aussi de l'obscurité. Hypothèses, dira-t-on, et hypothèses bien vagues. Je n'en disconviens pas , mais je ferai remarquer que l'hypothèse contraire de la science est plus téméraire encore, car elle prétend, en supprimant la réalité positive de l'obscur, avoir le dernier mot des fonctions de l'organe visuel et des fonctions de l'éther. Et notre hypothèse, d'ailleurs, est soutenue par ceti;e grande idée que nous avons essayé d'établir, de la conformito, de l'harmonie de l'organisme et du monde; nous trouvons, dans notre conscience, un fait considérable, nous le rapi)ortons à un état de l'organisme, et nous rapportons cet état de l'organisme à un état du monde.

Il ne s'agit i^as d'un fait accidentel qu'expliqueraient seuls les hasards subjectifs de la vie organique : l'ombre, le noir, l'obscur sont des éléments essentiels de la vision; or, si l'existence positive et réelle de l'obscur est maintenue et transportée in jme de notre sphère à Téther, la théorie des couleurs de Gœthe, reprise par Hegel, reste debout toute entière.

Gœthe et Hegel ont eu le tort d'exagérer la sim[)licité et l'universalité de la lumière ; ils y ont vu la manifestation de l'universelle identité et ils lui ont prêté une vi£ indéi)endante et toute divine ; ils ont oublié qu'elle émanait de foyers distincts, et que ces foyers ayant leurs particularités, hi marqueraient dans la lumière : ainsi le spectre du soleil ne serait point sans doute identique au spectre d'une autre étoile ; ils ont ignoré aussi que la lumière était le rayonnement des particules incandescen-

DE LA IlÉALITÉ DD MONDE SENSIBLE

tes des gaz qui constituent latmosnlière du soIp,-. . et enl n;a aucun:i::;.u:;rJrn^eL:iU"'-°rart'

transparent à l'état de pui;str :V /eri^r' I^ clarté ; il est vrai que les -az n'arrivp. ! , ^, '"' '^

qu'après avoir ab'orbé LCrrd • , ^rr''^^^^"^^ chaleur est déjà un mouvemen de l'éth r s T ""' la matière pesante et individualisée serv^àit L f " '^"'^ d-inter.édiaire entre un mouvemenrde 'tl r r^"' tre mouvement de 1 ether ; elle lui prendrait lier g.e sous forme de chaleur et la lui rendrait sous fol de lumière; mais ces mouvements calorifiques de ré?ir a leur tour, quelle en est la source ? N'eircen./.' es combinaisons ou décompositions ch^^q '^^J a us. nous serons incessamment ramenés dTns un ce^ cle sans pouvoir trouver, ni dans l'éther ni dans il

universel d;rfh'' ''T '""^'"''" ^"^ "'' l'^enlité sanu ne ! J '"' "' ''' P«''ti<="larité des corps pen" renten'^.f ' ' Que l'universel et le particulier n entrent en acte que par leur action réciproque Ainsi nous retrouverons à l'origine du ravnn Z '

roiicitainnc .'> o^ • . ""o'"e uu rayon, ce que nous

contt et ; ' n-l J'"^"'!'"" '"•■ "'^''•'^ P'anéte : la ren- San de 1 ih I .','""'' ^' l'impondérable et du pee Heil '' r; ^' '' ""''''''' ^" ^'^'^ '' J« l'«bscur;

sph^re^ 1 siVr^' '" '''''''''' '' '^°""'' à notr sphère , 1 . est trompe en considérant le soleil comme

m ir' '' '"■" '^'^""^^ '^"'« °'^---'«. et eTf"! colTnV r f "^'^l"^"»' pour la première fois, la couleur fille du clair et de l'obscur au contact du soleil et de la terre. Mais la vérité, méconnue par lui, lofn 5e détruire la théorie de Gœthe, la confirme; car es ou'

îTZ ''""■""' ^1'"^'^'" ^" •ï"^''l"« ««^te sous leur forme mécanique dans le rayon de lumière blanche, et être pourtant une combinaison du clair et de l'obscur

puisque le clair et l'obscur se retrouvent à Torigiiie même du rayon de lumiôre blanche.

Ainsi on peut, dans la théorie de Gœthe, faire la part de l'erreur sans la détiuirc ; on peut la concilier avec les théories mathématiques de rojitique, et, par là, supprimer l'obstacle essentiel à son triomphe. Gœthe ignorait les mathématiques et les dédaignait ; plein du sentiment de la vie, conliant dans ce profond et clairvoyant regard du poêle qui . sous les apparences des choses , démêle ces choses mêmes, sous les phénomènes des forces, il suivait, dans les innombrables manifestations de la couleur, le jeu changeant et les relations variables de deux éléments contraires et coéternels, le jour et la nuit, la lumière et l'ombre, le clair et l'obscur; et il n'acceptait pas que des formules abstraites prétendissent se substituer à la réalité des couleurs à la fois vivante »*l intelligible : vivante, puisqu'elle sortait de deux prini'i[)es réels, et que les sens même saisissent isolés; inlelligible, puisqu'avec ces deux principes liés par leur opposition mêmC; l'esprit pouvait créer et développer l'iulinie diversité des couleurs et des nuances. Mais il oubliait que toute réalité sensible et intelligible a un envers mécanique que la science est en droit de rechercher, et que le monde de la science est l'organe nécessaire du monde des sens et de la pensée. Voilà pourquoi, l'amour-propre aidant et l'ambition de l'universalité, il se laissa aller à une polémique contre Newton , où sa pensée même, dans ce qu'elle a de juste , s'est compromise. Il aurait rendu un bien [dus grand service à la [»oésie, à la métaphysique et à la science elle-même si, au lieu d'attaquer celle-ci dans ses prétentions légitimes et ses méthodes propres, il l'avait conviée à la modestie et à la réserve. Il n'aurait pas dû en nier sans compétence les résultats, mais montrer seulement ce qu'ils avaient de superficiel et quelle en était l'insuffisance, non pas provisoire, mais définitive; non pas fortuite, mais nécessaire. Il aurait aisément établi que les mouvements, pris en eux-mêmes, n'avaient pas grande signi-

DE LA nÉAr.rTÉ du monde sensible

.ton viv,,,.. „ à ,i„, dév«l„; ;,t" '1, r^rr ""

p...les correspondances e,"é « 1 ■"'."'"'"" ''' '"l^ couleurs : ne nemenMl elemenls el les

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Cette intimité de la lumière Pf Hno i couleu., ce n'est pas «0..^^ e„t le cœur aùiT ""' ^' et qui la désire ; ce sont les hillTu T ^'''''"" science croit aùe les cnm ri ^«monfent. La

rayon coloré aue les n.r^' • ''•'' "' '•^"™'«"t "" sent avec i^De iTe ^u-Vn'î"" '"'' ''^ ^^"'f'^""- "n son voisin ; rscn. il e-f?"T" "' "''"' '^«"^

^e 0,; b]"V' "'T' '^'^ "°" '^'"^ •• 1«« vitraux rou-

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Siée' elle "'î' "• '"' ' ^'''''' indifférente et

trInsFormalion, I f ™' ^''^ '^^ '«»'«« «' P^'^ibles

ImvfZe „n- '''r'' "" ''''' J^""^' '« '"'"'ère arnve jaune, qu on applique un second verre jaune sur

la première, la lumière arrivera rougeâtre. Qu'est-ce à dire? C'est que les mouvements internes du verre exercent une action continue sur la lumière qu'il transmet, et que cette action paisible et graduée suppose un secret accord. Ainsi , la lumière universelle et indifférente n'a pu pénétrer dans notre monde sans faire amitié avec lui ; en même temps qu'elle est la transparence infinie de l'être, elle est, dans notre sphère, la joie et l'âme visible de toute existence. La vie interne des choses se manifeste en elle, et c'est une chose curieuse que les existences particulières aient su emprunter, à la clarté iinnionse et monotone , de quoi exprimer leurs diversités changeantes et leurs intimes transformations. Il y a un moment où les corps chauffés deviennent rouges, et, à mesure que la température s'élève, ils passent par une série iixe de couleurs : leur agitation cachée est devenue sensible ; la correspondance du dehors et du dedans, du mouvement moléculaire et de la couleur est tellement vraie, que la première couleur qui apparaît est le rouge, c'est-à-dire la plus lente; et quand une chaleur plus forte précipite les mouvements des molécules , des couleurs plus rapides se manifestent : le rouge est la couleur la plus engagée dans la matière et la pesanteur; c'est la lumière qui a subi la résistance la plus grande, qui s'est accommodée au rythme le plus traînant et le plus lourd : elle est l'anneau qui rejoint la matière épaisse à l'éther subtil.

Par la couleur , la lumière est devenue expressive ; mais il faut s'entendre sur ce qu'est l'expression. Les vrais peintres, ceux dont l'œil est réjoui par les formes, les clartés et les couleurs , prétendent que les couleurs n'ont point une valeur symbolique , mais une valeur propre; et assurément, il est puéril de noter, par des teintes et des nuances, tous les états du cœur humain : c'est subordonner la nature à l'homme , et ne la comprendre que dans un rapport fictif avec nous. Henri Regnault avait bien raison de dire que, pour le véritable peintre, une carcasse de bois qui se profile dans

l'air n,n. "' '' "'"''^' °" "'''' «^•^•«'"'•«. J air pur, un peu de cffl i.i .,

^e ^a rue sonf unpl.ïï^' it^éiLf v' '^" ^^ '•"'■-'^peuvent se passer de toutT f r' ^^"' '' ^^^ <^0"let.rs tout sens extérieur clst an' . """' '^'^'''''^^''^^ et de «est quelles expri,Lent rh? ' '"' "" ^^"« '"'érieu f e la iunnere J ^i^t^V", '''""' ''""-1 ■' tence a son idée, et auf n, m °"'' '^''^''•'' ''e l'exis-

an^user son regard sans ya^l', " '^ ''' ^'-'^- '»>

"^«t pas que le sens achf l'T'' '"" "'^"'«ence. Ce °^f"t compris, et que tout jo e .^.r ?•" " '''"'^ ^'^"''«'tef ^«" une méditation de IW, ''^"' '''' P"""" '^'^"- Jaus cette joie même une ré v, """ " ^ ^ J"«1"e regard, ami des couleurs de h, " '"'''^'■••"<^' «» Je perçoit leurs ram.orts ■■,'n ^''>'""-'''e et de lomLre Seuce puisse lesXmurer "l:''"^"''^ ' ^'^'^ «^^ J-mell'

-telligence qui lui e f;.' t'^"^.,?"' ' ''"'^'J^' ^' -» finement avec ses yeux . ' ' • P""""" " «'^«ervé «0» esprit. Les couC ô , " ^""" "^^^'"ver avec

«oiU-elles point capa, L,' d u r^'''^^'^^^"^ Propre, „e serait téméraire de Je lier '^'"'^'^^'^'"e extérieur? J| ^^'^^ toutes les sph re d 'l^ ^" ^^^ ^""'"='«s re-

'-"ve l'opposition' e-lctrdjf," M '^ ^"''^'^ "^^ ou la victoire. Pourquoi Je 'J ""^ '' '•'^«'«"atiou eeur profonde, Je ou-e a^J'', ' ^^'^" "^'ec sa dou- '"•"'^•■«^ qui a vaincu les réln- ' '"'"'P'''" ^^^ 1» ""e vivante splendeur ne se ?'î '' '^"' ^ ^ "'''"^^ pour l'ûme comme pour le eC '' ? P^'?' «'«'"ficatifs garder de glisser sur la j^ente de ? '^ '"'" ^'«" «« de la couleur, qui est une m ? "''^'"^ '^ '^^ faire P- instrument cl pS.Uu rif'''"" "'^"■"^"^' ""

La vie est belle et in(<.li; n ft il "'est point dans 1 f^''^''' T '°"t<^« «es formes, l^esoin d'empruntée à dlr '^''"''^ ^'^"'"='^ 'i"'' ait rayon didéalluitintérieuremé^u-"," '^^'''" '''''^^^'- Ce toute passion est révélatl ' P . ""' '""'^ *1"' '^'"^ent; '«telligence ne puisse ,:,\t;:; "'7 1- la pure'

me semble que quand 1^ veri é e ' fn'f *^' ^''''''''' "

vente explicite rencontre l'ius-

tinct, de cette lumière et de cette ardeur doit jaillir une flamme d'intelligence passionnée , éclatante et chaude ; rintuition du regard doit être plus profonde et plus joyeuse, lorsqu'on lui c'est l'esprit qui voit.

Aussi bien la science ne peut-elle tirer aucun secours pour ses recherches propres de ces pures et profondes intuilions du regard intelligent? S'il était démontré que le rouge c'est la lumière vue à travers l'obscurité, et le bleu l'obscurité vue à travers la lumière, est-ce que cette indication ne serait point précieuse à ceux qui chercheraient à la source même de la lumière, au conflit originel de Téther et de la matière , le secret des couleurs diverses mathémalifjuement contenues dans la lumière blanche? Est-ce que i)0ur démêler la constitution même des matières colorées, le rapport précis de leurs molécules aux rayons lumineux qui viennent les frapper , une définition préalable des couleurs ne serait point de grand secours? En fait, la pensée de Goethe s'est trouvée plus vraie sur bien des points, qu'elle ne pouvait le paraître à de purs newtoniens. Quand il protestait contre les globules, contre une théorie grossière qui matérialisait la lumière, son secret instinct et sa délicatesse artistique ne l'ont-ils point bien servi? La théorie de l'émission a été remjilacée par celle de l'ondulation ; les molécules en mouvement comme de petites balles ont été remplacées par des ondes qui se propagent, c'est-à-{h*re par des mouvements, ce qui est plus immatériel. De plus, il n'avait peut-être pas tort d'affirmer l'unité (le la lumière et de s'indigner presque qu'on la morcelât. Car, comment faul-il entendre la composition de la lumière blanche? Elle n'est pas un faisceau des divtM'sos couleurs juxtaposées ; on admet que dans une ligncî mathématique, tous les éléments de la lumière blanche sont contenus; la lumière réduite à un rayon strictement linéaire se (li'composerait , au contact du prisme, en un spectre complet allant des ondes chimiques les plus courtes aux ondes calorifiques les plus lentes, en passant par les nuances innombrables de cou-

leur du violet au rouge ; les ondes diverses, en nombre infini , sont considérées comme superposées , et comme se propageant dans la même direction avec la même vitesse à travers l'espace éthéré ; cette superposition d'un nombre infini de mouvements distincts dans un rayon linéaire, est-elle représentable à l'imagination? Est-elle l'expression saisissable de la réalité, ou seulement un symbole commode d'un phénomène inconnu, adapté, selon des relations mathématiques, au phénomène constaté de la dispersion ? Il ne nous appartient pas de le dire ; il apparaît bien cependant que c'est là une composition d'un ordre spécial. Quand les sept couleurs, sur un disque tournant, me donnent la sensation de blancheur, il n'y a pas simplement dans ma conscience superposition de sept sensations différentes : il y a une sensation unique, un acte de conscience déterminé ; et il est probable que cet acte de conscience simple correspond à un acte organique simple aussi, quoiqu'il y entre une multiplicité d'éléments. En réalité, la molécule lumineuse est animée d'un mouvement unique, qui est la .somme des mouvements particuliers ; mais la somme d'une infinité de mouvements est-elle possible ? Tout ce qu'on peut se représenter, c'est un mouvement déterminé, susceptible de se diversifier indéfiniment. La simplicité n'exclut pas la multiplicité; il faut seulement que cette multiplicité , au lieu d'être simplement juxtaposée, soit harmonisée en un système un : ce qui est vrai du moi conscient et de l'organisme qu'a fait le monde ne serait-il pas vrai du monde lui-même, et la lumière ne serait-elle pas une el simple au sens' où Gœthe l'entendait , tout en enveloppant une possibilité infime de rythmes distincts qui , au contact de notre sphère, s'isolent et se séparent les uns des autres? Ne voyons-nous pas que la lumière n'est pas un total comme les autres ? La blancheur qui résulte de sept couleurs resuite aussi de trois couples distincts de deux : le rouge et le vert, le jaune et le bleu produisent le blanc ; il est vrai que le blanc est une sensation ; mais toute sensa-

tion étant liée à un état organique, la même sensation correspond au même état ; el puisque deux couleurs , par leur coopération , peuvent produire sur l'organisme le même effet que les sept, n'est-ce pas que ces deux couleurs, au point de vue mécanique, forment à peu près le même système que les sept? La lumière n'est plus ainsi une simple somme, puisqu'on peut la maintenir en retranchant la plupart de ses éléments. L'hypothèse môme de Young, qui n'admet dans l'œil que le rouge, le vert et le violet, montre bien que la composition apparente peut se résoudre en simplicité : ainsi les rayons jaunes excitant à la fois les nerfs du rouge et ceux du vert, déterminent la sensation du jaune, c'est-à-dire que la simplicité du rayon physique a trouvé son équivalent dans la coopération de deux rayons physiologiques. Les phénomènes de phosphorence nous montrent une radiation chimique simple, transformée et restituée par le diamant sous forme de spectre lumineux complet. Le diamant a trouvé, dans un simple rayon, la matière de toutes les couleurs et des nuances innombrables du spectre Si l'on examine les couleurs complémentaires, on voit que les deux couleurs qui donnent du blanc offrent une moyenne de luminosité constante : à mesure que dans le couple la luminosité d'une couleur s'eteint, la luminosité de l'autre s'avive.

Voici, en effet, la liste de ces couleurs : Le rouge et le vert bleuâtre.

L'orangé et le bleu cyané.

Le jaune et l'outremer.

Le jaune verdàtre et le violet.

Ainsi dans le premier membre, luminosité croissante ; luminosité décroissante dans le second. 11 est à remarquer que, pour que la loi soit exacte , le jaune verdàtre doit être plus lumineux que le jaune pur, cl que, par suite, il doit davantage se rapprocher du blanc; cest dire que le vert équivaut à une addition de lumière blanche. Nous louchons là un fait tirs curieux et même, à mon sens, décisif. Le vert, dans tous les mélanges de

2'48 DE LA nÉALÎTÊ DU MONDE SENSIBLE.

lumière joue le rôle du blanc, et il tire les couleurs vers le blanc. Lorsque la luminosité d'un spectre lumineux étalé s'affaiblit graduellement, toutes les couleurs successivement s'éteignent, et le spectre tout entier' avant de passer au gris, est verdùtre. C'est dire que le vert est comme la dernière forme de la couleur, avant qu elle se perde dans la clarté incolore ; il n'est pas une couleur, il est la lumière à l'état de couleur.

Les couleurs obtenues par le mélange des matières colorantes et celles obtenues par le mélange des lumières ne diffèrent sensiblement qu'à propos du vert; une matière jaune, mélangée à une matière bleue, donne du vert; une lumière jaune, mélangée à une lumière bleue donne un gris blancluitre; le blanchâtre et le vert se substituent ainsi l'uu à l'autre, et, comme il est naturel, le ver couleur apparaît de préférence quand les lumières colorées sont engagées dans une matière; à l'étal libre elles donnent du blanc. Ce qui confirme encore ime fois la pensée de Gœtlie et de Hegel, que les corps .ont pour beaucoup dans la couleur en tant que telle. Quoi qu 11 en soit, il apparaît bien qu'il y a une lumière qui est en même temps couleur, ou uue couleur qui est eu même temps lumière ; on dirait que la lumière, après s être brisée et dispersée dans l'inllnité des couleurs, a voulu, dans l'ordre même de la couleur, manifester son mute. Pourquoi est-ce sous la forme de vert? C'est une e vert est la synthèse du jaune et du bleu ; or, le jaune, cebt la lumière vue à travers l'obscurité; le bleu, c'es[ lolxscurité vue à travers la lumière; le Jaune et le bleu représentent donc^ les deu.x relations deliuies de la lum.ere et de lobscur; ils sont les types foudamoutau.v de toute couleur possible, et le vert qui les enveloppe enveloppe par là même toute couleur; ainsi, il est complet et parent de la blancheur ,,ui est voisine de la lumière. Voilà comment la vie, qui se développe sous le soled, es colorée en vert; la terre renvoie au soleil sa "mx-re II semble qu'arrivés à ce point, nous te,u-ons le nœud de tout le système des couleurs ; nous avons

hK SENSATION ET LA FORME. ^49

saisi entre elles des relations beaucoup plus précises et beaucoup plus vivantes que la pure continuité de onnueurs décroissantes que la science y reconnai ; et ce le sera pas une des moindres gloires de Gœlhe que d'avoir compris que la pensée et les yeux avaient droit à s'occuper de la lumière aussi bien que le calcul.

Par les couleurs, la lumière fait amitié avec notre monde : la couleur est le gage d'union; l^^/^^f ^. l'^" «ante peut enrichir l'impondérable en manifestant d une ,,u.ière éclatante ce qui se dérobait en lui : 1 obscurité, en faisant sortir les couleurs de la lumière , Im vaut , dans notre sphère , un joyeux triomphe ; et la lumière en même temps, en s'unissant à la matière pesante dans la couleur, l'allège et l'idéalise : rien "« '1^;"«»;,^ ^'^rile; tout lait œuvre de beauté. Les molécules dispeisées dans l'air nous donnent les splendeurs du couchant; l'obscurité infinie des espaces vides, se répandant dans la clarté du jour, l'adoucit eu une charmante leme bleue ; le mystère même de la nuit et la brutalité de la lumière, saisis à travers l'uu .le l'autre et 1 un dans l'autre, conspirent à une merveilleuse douceur : le joui manifeste la nuit ; car. plus la lumière est abondante et pure , plus le ciel est profond , et plus le regard uevme limmensitc des espaces qui sont au delà; et le soir quand le voile de clarlc tombe pour laisser voir la nml à découvert, on la trouverait bien vulgaire et bien triste, si elle ne s'emplissait lentement d un autre

invstère. , , .. ,^ .

"Devenue expressive dans la couleur , la lumière s est .•approchée du son : elle peut concourir avec Un a manifester l'àme des choses; tandis qu'un son qui s élèverait dans la pure clarté serait comme une voix dans le désert, sans rien qui la soutienne ou lui réponde , les sonorités du monde s'harmonisent à ses splemleui-s. La magnificence ou la tristesse des teintes correspond a a plénitude joyeuse ou à la douceur voilée des sons : la lumière, dans sa lutte et son union avec l'oscunte. est devenue dramatique , et elle s'accorde avec un monde

y V«liss?cnntr" ' '?"'"' "^ ''^"'^'^«"' d-« 'a clarté pdiissant du soir communinue A l'-.mû ^. i impassible de la clarté m,,. l ? t ' ^* '** '^'"^"''é

l'ombre quelle c s L? .n f' '""' ' '" ^'^"l'»^' ^e

chose de',i: iHitria Le^fr'""""'' '^''^''^"^ se renconlrer et î^ fonlre dan, '"""''"' f*'"^^"' mune, le ravon nm m . ' , "^ ^'''P'-ession com-

'c, le id\on qui tombe du soleil «i lo ^i • .

monte du sillon : la verdure iLT , P'**'"'^ "ï"'

où transparaît la sève s.rort ^'"i"', ^" Printemps, et doux des prem è œ^ feudle """" '' '^■"'•«««-ciit vif et à i-àme le reirou^Tiement d'. r"' "T'''' ''"^ ^«»«

qui partage gaiemen t^ a cl'omb; ^do "'' '"'^' le cœur, comme le bruit ',,/''^V '°"''^' "'^J''"''

de tranquilles sileLes et <." ™'"''" interrompu

noire min.,,!! , ' ^ '°""' 1"""'' la terre devient

uTt'er f so Hcirr;: 'r r^' '^ ^^"^ '^^^^

inquiets, ce dél.ï 1 î .'"'' ' ''^^'^ '^ ^' *^«"'horizons jette en ' ''''''* 'ï"' ''^''^^^ ^i^e^ "os

fini Tue rv.r •"'.""' pénétrante tristesse d'iu-

t" -e' omme un T'''''''''''' "^"^ ^"^'•^^^^"^ «'-- de la à leur ZL et"' ? '°''"-' '^P^^' '-^"«uvellent l'homme aSireit'' ' '"r' ^^ °'^^' P«""'

rayon- pt il n'^^f . "nibsante du dernier

fondeu'rs d'irnttu ^et d!';? '''■' '' *""*^^ ^^ Plogue sorte paX ,ue eV oT' 1?,' "'"^ """" ''^'i"

-ent de mélall "et /^ie ^fend"" ""'T ""'?''■

^«^ 'H. joie ï, étend , a certaines heu-

res à toutes les sphères de la vie : la lumière pâle et inaùiète, qui tombe de l'abîme obscurci du ciel, rencontre en son chemin l'inquiétude de la vie déséquilibrée par le départ de la lumière , le trouble de la forêt qui s'enveloppe en vain contre l'invasion de la nuit de soutfles "Tondants, le trouble des cœurs qui, ne s'appuyant plus aux formes distinctes et familières, aux images aimées de la vie , s'étonnent et chancellent , jusqu'à ce nu'ils aient trouvé, dans un équilibre nouveau avec 1 infini du soir et la familiarité avec le mystère, une lermete plus haute et un plus vaste repos.

DE L ESPACI3

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