SUR LE PREMIER CHAPITRE DU PREMIER LIVRE, OU JE DIS
Que la volonté ne peut déterminer diversement l'impression qu'elle a pour le bien, qu'en commandant à l'entendement de lui représenter quelque objet particulier.
Il ne faut pas s'imaginer que la volonté commande à l'entendement d'une autre manière que par ses désirs et ses mouvements, car la volonté n'a point d'autre action. Et il ne faut pas
croire non plus, que l'entendement obéisse à la volonté en produisant en lui-même les idées des choses que l'âme désire , car l'entendement n'agit point, il ne fait que recevoir la lumière ou les idées des objets, par l'union nécessaire qu'il a avec celui qui renferme tous les êtres d'une manière intelligible, ainsi (pie l'on a expliqué dans le troisième livre.
Voici donc tout le mystère l. L'homme participe à la souveraine raison et lui est uni, et la vérité se découvre à lui à proportion qu'il s'applique à elle, et qu'il la prie. Or le désir de l'âme est une prière naturelle qui est toujours exaucée, car c'est une loi naturelle que les idées soient d'autant plus présentes à l'esprit, que la volonté les désire avec plus d'ardeur. Aiusi, pourvu que la capacité que nous avons de penser, ou notre entendement ne soit point rempli des sentiments confus que nous recevons à l'occasion de ce qui ce passe dans notre corps, nous ne souhaitons jamais de penser à quelque objet, que l'idée de cet objet ne nous soit aussitôt présente; et, comme l'expérience môme nous l'apprend, cette idée est d'autant plus présente et plus claire, que notre désir est plus fort, ou notre attention plus vive, et que les sentiments confus que nous recevons par le corps, sont plus faibles et moins sensibles, comme je l'ai déjà dit dans la remarque précédente.
Ainsi quand j'ai dit que la volonté commande à l'entendement de lui présenter quelque objet particulier, j'ai prétendu seulement dire que 1 ame qui veut considérer avec attention cet objet, s'en approche par son attention ou son désir, parce que ce désir en conséquence des volontés efficaces de Dieu, qui sont les lois inviolables de la nature, est la cause de la présence et de la clarté de l'idée qui représente cet objet. Je n'avais garde de parler d'une autre façon, ni de m' expliquer comme je fais présentement. Car je n'avais point encore prouvé que Dieu seul est l'auteur de nos connaissances, et que nos volontés particulières en sont les causes occasionnelles. Je parlais selon l'opinion commune, et j'ai été souvent contraint de le faire, parce qu'on ne peut pas tout dire dans un même temps. Il faut de l'équité dans les lecteurs, et qu'ils fassent crédit pour quelque temps, s'ils veulent qu'on les satisfasse;
1 Voyez l'éclaircissement du r-hap. 6 de la 2e part, du 3e liv. (Note de lebranche.)
ÉCLAIRCISSEMENTS
car il n'y a que les géomètres qui puissent toujours payer comptant *.
Il ne faut pas s'imaginer que les diverses facultés de l'âme, dont l'entendement et la volonté sont les principales, soient des entités différentes de l'âme même. On voit évidemment, dans l'idée claire qu'on a de la matière, ou de l'étendue en longueur, largeur et profondeur, que les capacités qu'elle a de recevoir du mouvement et diverses figures, ne sont point distinguées de son essence. Et si nous avions une idée de l'âme aussi claire que celle que nous avons du corps, je suis persuadé que nous verrions aussi que son entendement et sa volonté ne sont point différentes d'elle-même. Nous verrions que l'âme est une substance essentiellement pensante ou apercevant tout ce qui la touche ; que c'est une intelligence, mais néanmoins qui n'est rendue actuellement intelligente que par l'efficace des idées diverses, qui seules peuvent agir en elle, l'affecter, la modifier, l'éclairer, ainsi que je l'ai expliqué ailleurs. C'est donc proprement l'âme qui aperçoit, et non pas l'entendement conçu comme quelque chose de distingué de l'âme. Il en est de même de la volonté, cette faculté n'est que l'âme même en tant qu'elle aime sa perfection et son bonheur, en tant qu'elle veut être heureuse, ou que, par le mouvement que Dieu lui imprime sans cesse pour le bien en général, elle est rendue capable d'aimer tout ce qui lui paraît bien. La liberté n'est encore que l'âme en tant qu'elle n'est pas invinciblement portée vers les biens particuliers, ou qui ne remplissent pas actuellement son désir naturel ; car la force qu'a l'âme de suspendre son consentement â l'égard des faux biens, se tire du mouvement naturel et invincible qu'elle a pour le bonheur, pour le vrai et solide bonheur. On dit ordinairement que la volonté est active, que la volonté est libre, au lieu de dire que l'âme est active et libre ; mais un critique manquerait ou d'intelligence, ou d'équité, qui prétendrait en conclure qu'un auteur se contredit, en rapprochant pour le prouver divers passages qui paraîtraient se contredire.
1 Ce qui suit, jusqu'à la lin de l'avertissement, a été ajouté à l'édition de
DE LA KKCHKHCHi: Mî LÀ VÉRITÉ.
HI* ÉCLAIRCISSEMENT