SUR LE CHAPITRE SEPTIEME DU DEUXIEME LIVRE
Réduction des preuves et des explications que j'ai données du péché originel. Avec les réponses aux objections qui m'ont paru les plus fortes.
Afin de répondre avec ordre aux difficultés qui peuvent naître dans l'esprit touchant le péché originel, et la manière dont il passe des pères aux enfants, je crois devoir représenter en peu de paroles ce que j'ai dit sur ce sujet en plusieurs endroits de la Recherche de la vérité. Voici donc mes principales
1 Voyez l'éclaircissement sur te ch. 7 de la 2e part, du 3e liv. (Note de Malebranche.)
preuves. Je les ai disposées d'une façon particulière, afin de les rendre plus sensibles à ceux qui voudront s'y appliquer 1.
Dieu veut l'ordre dans ses ouvrages; ce que nous concevons clairement être conforme à l'ordre, Dieu le veut, et ce que nous concevons clairement être contraire à l'ordre, Dieu ne Le veut pas. Cette vérité, certaine par le sentiment intérieur de la conscience, est évidente à tous ceux qui peuvent considérer d'une vue fixe et épurée l'être infiniment parfait qui renferme cet 2 ordre immuable, la loi de toutes les intelligences, et de Dieu même. Rien ne peut les troubler ni les ébranler sur cela, et ils voient clairement que toutes les difficultés qu'on peut former contre ce principe, ne viennent que de l'ignorance où Ton est de ce qu'il serait nécessaire de savoir 3 pour les résoudre, que de la fausse ou imparfaite idée que nous avons de la Providence divine.
Dieu n'a point d'autre fin que lui-même dans ses opérations. L'ordre le veut.
Dieu fait et conserve l'esprit de l'homme, afin qu'il s'occupe de lui, qu'il le connaisse et qu'il l'aime, car Dieu est la fin de ses ouvrages. L'ordre le demande ainsi. Dieu ne peut pas vouloir qu'on aime ce qui n'est point aimable, ou que ce qui est le moins aimable soit le plus aimé. Ainsi il est évident que la nature est corrompue et dans le désordre, puisque l'esprit est naturellement porté à aimer les corps qui ne sont point aimables, ou n'ont nulle efficace pour agir en lui, et qu'il les aime
1 Ce long éclaircissement, malgré le rôle qu'y joue la théologie , présente un intérêt tout particulier au point de vue de la psychologie, de la morale, de l'hérédité des penchants, de la correspondance des mouvements de Pâme avec les mouvements du corps.
2 J'explique ci-dessus dans le 16e éclaircissement ce que c'est que Tordre immuable. (Note de Malebranche.)
3 Voyez dans les Entretiens sur la métaphysique, ce qui regarde la Providence. (Note de Malebranche.)
ÉCLAIRCISSEMENTS
souvent plus que Dieu même. Le péché originel, ou le dérèglement de la nature n'a donc pas besoin de preuve ; car chacun sent assez en soi-même une loi qui le captive et qui le dérègle, et une loi qui n'est point établie de Dieu, puisqu'elle est contraire à l'ordre immuable de la justice qui est la règle inviolable de toutes ses volontés.
Cependant l'homme avant sa chute était averti par des sentiments prévenants, et non par des connaissances claires, s'il devait s'unir aux corps qui l'environnaient ou s'en séparer. L'ordre le veut. C'est un désordre que l'esprit soit obligé de s'appliquer aux corps, il peut leur être uni, mais il n'est pas fait pour eux. Il doit donc connaître Dieu et sentir les corps. De plus, comme les corps sont incapables d'être son bien, l'esprit ne pourrait s'unir à eux qu'avec peine, s'il ne faisait que les connaître tels qu'ils sont, sans sentir en eux ce qui n'y est pas. Ainsi le faux bien doit être discerné par un sentiment prévenant pour être aimé par un amour d'instinct ; et le vrai bien doit être connu par une connaissance claire, pour être aimé d'un amour libre et raisonnable. Enfin Dieu fait et conserve l'homme, afin qu'il le connaisse et qu'il l'aime. Donc la capacité de son esprit ne doit point être remplie, ni même partagée malgré lui par la connaissance des figures et des configurations infinies des corps qui l'environnent, ni de celui qu'il anime. Cependant afin de savoir par une connaissance claire, si un tel fruit en un tel temps est propre à la nourriture du corps, il faudrait apparemment savoir tant de choses, et faire tant de raisonnements, que l'esprit le plus étendu y serait entièrement occupé.
Mais, quoique le premier homme fût averti par des sentiments prévenants, s'il devait faire ou ne pas faire usage des corps qui l'environnaient, il n'était point agité par des mouvements involontaires ou rebelles, il effaçait même de son esprit les idées des choses sensibles, lorsqu'il le voulait, soit qu'il en usât ou non, car l'ordre le veut. L'esprit peut être uni au corps, mais il n'en doit pas être dépendant, il doit lui commander. De plus,
3AM DE LA RECHERCHE t>E LA VÉRITÉ.
tout l'amour que Dieu mot en nous, doit se terminer à lui. Car Dieu ne produit rien en nous qui ne soit pour lui. Enfin les corps ne sont point aimables, ils sont au-dessous de ce qui est en nous capable d'aimer. Donc, dans la première institution de la nature, les corps ne pouvaient tourner l'esprit vers eux, ni le porter à les considérer et à les aimer comme des biens.
Les corps qui nous environnent, n'agissent dans notre âme (pie lorsqu'ils produisent quelques mouvements dans notre corps, et que ces mouvements se communiquent jusqu'à la principale partie du cerveau. Car c'est selon les changements qui arrivent dans cette partie, que l'âme change elle-même, et qu'elle se trouve agitée par les objets sensibles. Je l'ai assez prouvé, et l'expérience le démontre. Cela supposé, il est clair par l'article précédent que le premier homme arrêtait, lorsqu'il le voulait, les mouvements qui se communiquaient à son corps, ou pour le moins ceux qui se communiquaient à la principale partie de son cerveau. L'ordre le voulait ainsi, et par conséquent celui dont la volonté est toujours conforme à l'ordre, et ne peut rien contre l'ordre, quoiqu'elle soit toute-puissante. Ainsi l'homme pouvait en certaines rencontres suspendre la loi naturelle de la communication des mouvements, puisqu'il était sans concupiscence, et qu'il ne sentait point en lui de mouvements involontaires et rebelles.
Mais le premier homme ayant péché, a perdu ce pouvoir. L'ordre le veut encore. Car il n'est pas juste qu'en faveur d'un pécheur et d'un rebelle, il y ait dans la loi générale de la communication des mouvements, d'autres exceptions que celles qui sont absolument nécessaires à la conservation de notre vie et de la société civile. Ainsi le corps de l'homme étant incessamment ébranlé par l'action des objets sensibles, et son âme étant agitée par tous les ébranlements de la partie principale de son cerveau, il est dépendant du corps auquel il avait été seulement uni, et auquel il commandait avant son péché.
ÉCLAIRCISSEMENTS
Or voici comme le premier homme a pu pécher. Il est naturel d'aimer le plaisir et de le goûter, et cela notait point défendu à Adam. Il en est de même de la joie ; on peut se réjouir à la vue de ses perfections naturelles; cela n'est point mauvais en soi. L'homme était fait pour être heureux, et c'est le plaisir et la joie qui rendent actuellement heureux et content. Le premier homme goûtait donc du plaisir dans l'usage des biens sensibles. Il sentait aussi de la joie à la vue de ses perfections; car on ne peut pas se considérer comme heureux, ou comme parfait sans en ressentir de la joie. Mais il ne sentait point de semblables plaisirs dans son devoir. Car quoiqu'il connût que Dieu était son bien, il ne le sentait pas, comme je l'ai 1 prouvé en plusieurs endroits. Ainsi la joie qu'il pouvait trouver dans son devoir, n'était pas fort sensible. Ces choses supposées, comme le premier homme n'avait pas une capacité d'esprit infinie, son plaisir ou sa joie diminuait la vue claire de son esprit, laquelle lui faisait connaître que Dieu était son bien, la cause unique de sa joie et de ses plaisirs, et qu'il ne devait aimer que lui. Car le plaisir est dans l'âme, et il la modifie. De sorte qu'il remplit, la capacité que nous avons de penser, à proportion qu'il nous touche et qu'il nous agite. C'est une chose que nous apprenons par expérience ou par le sentiment intérieur que nous avons de nous-mêmes. On peut donc concevoir que le premier homme ayant peu à peu laissé partager ou remplir la capacité de son esprit par le sentiment vif d'une joie présomptueuse, ou peutêtre par quelque amour ou quelque plaisir sensible, la présence de Dieu, et la pensée de son devoir se sont effacées de; son esprit, pour avoir négligé de suivre courageusement sa lumière dans la recherche de son vrai bien. Ainsi s' étant distrait, il a été capable de tomber; car sa principale grâce actuelle était sa lumière, ou la connaissance claire de son devoir, puisque alors il n'avait pas besoin des délectations prévenantes, qui nous sont maintenant nécessaires pour résister à la concupiscence.
1 Voyez, l'éclaircissement sur le bv cliap.
Et il faut remarquer que ni les sentiments prévenants qu'Adam Ressentait dans l'usage des biens du corps, ni la joie qu'il trouvait à considérer son bonheur ou sa perfection, ne sont point véritablement cause de sa chute; car il savait bien qu'il n'y avait que Dieu qui fût capable de lui faire sentir du plaisir ou de la joie. Ainsi il devait l'aimer uniquement, puisqu'il ne faut aimer que la véritable cause de notre bonheur. Gomme rien ne troublait la connaissance et la lumière du premier homme, lorsqu'il voulait la conserver toute pure, il pouvait et il devait effacer de son esprit tous les sentiments qui le partageaient et qui le mettaient en quelque danger de se distraire, et de perdre de vue celui qui l'éclairait, et qui le fortifiait. Il se devait bien souvenir, que si Dieu ne se faisait pas vivement sentir à lui comme bon, mais seulement connaître comme tel, c'était afin qu'il méritât plus promptement sa récompense par l'usage continuel de sa liberté.
Supposant donc qu'Adam et Eve ayant péché, et qu'ensuite de leur péché ils aient senti en eux-mêmes des mouvements involontaires et rebelles, je dis que leurs enfants devaient naitre •pécheurs, et sujets comme eux aux mouvements de la concupiscence. Voici mes raisons :
J'ai prouvé fort au long, dans le chapitre à l'occasion duquel j'écris ceci, qu'il y a une telle communication entre le cerveau de la mère et celui de son enfant, que tous les mouvements et toutes les traces qui se font dans le cerveau de la mère, s'excitent dans celui de l'enfant. Ainsi comme l'âme de l'enfant est unie à son corps dans le même moment qu'elle est créée, à cause que c'est la conformation du corps qui oblige Dieu, en conséquence de ses volontés générales, â lui donner une âme pour Yinformcr, il est évident, que dans le même instant que cette âme est créée, elle a des inclinations corrompues, et qu'elle est tournée vers les corps, puisqu'elle a dès ce moment les inclinations qui répondent aux mouvements, qui sont actuellement dans le cerveau auquel elle est unie. *
ÉCLAIRCISSEMENTS
Mais parce que c'est un désordre que l'esprit soit tourné vers les corps, et qu'il les aime, l'enfant est pécheur et dans le désordre dès qu'il est créé. Dieu qui aime l'ordre, le hait en cet état. Cependant son péché n'est pas libre ; c'est sa mère qui l'a conçu dans l'iniquité, à cause de la communication qui est établie par Tordre de la nature entre le cerveau de la mère et celui de son enfant ; car ce n'est que par le corps, que par la génération, que l'âme qui ne s'engendre point, se corrompt et contracte le péché originel.
Or cette communication du cerveau de la mère avec celui de reniant est très bonne dans son institution pour plusieurs raisons : i° parce qu'elle est utile, et peut être nécessaire à la conformation du fœtus ; 2° parce que l'enfant pouvait par son moyen avoir quelque commerce avec ses parents, car il était juste qu'il sût de qui il tenait le corps qu'il animait. Enfin l'enfant ne pouvait que par le moyen de cette communication savoir ce qui se passait au dehors, et ce qu'il en devait penser. Ayant un corps, il devait avoir des pensées qui y eussent rapport, et n'être pas privé de la vue des ouvrages de Dieu entre lesquels il vivait. Il y a apparemment bien d'autres raisons de cette communication que celles que j'apporte ; mais celles-c suffisent pour la justifier, et pour mettre à couvert de tout rei proche la conduite de celui dont I ou les les volontés sont noces sai rement conformes à l'ordre.
Cependant il n'est pas conforme à Tordre, que l'enfant s'il était juste, reçût malgré lui les traces des objets sensibles. Et si Tàme des enfants était créée un seul moment avant que d'être unie à son corps, si elle était un seul moment dans l'innocence ou dans Tordre, elle aurait de plein droit et par la nécessité de Tordre immuable ou de la loi éternelle, le pouvoir de suspendre cette communication ; de même que le premier homme avant son péché arrêtait, lorsqu'il le voulait, les mouvements t. il. 19
qui s'excitaienl en lui; car enfin l'ordre immuable veut que le corps obéisse à l'esprit. Mais comme l'âme des enfants n'a jamais été agréable à Dieu, il n'a jamais été juste que Dieu changeât ' en leur faveur ta loi de la communication des mouvements. Ainsi il est juste que les enfants naissent pécheurs et dans le désordre. Et la cause de leur péché n'est point l'ordre de la nature, cet ordre est juste et sagement établi. Mais c'est le péché de ceux dont ils tirent leur origine. C'est en ce sens qu'il n'est pas juste qu'un père pécheur fasse des enfants plus parfaits que lui, ni qu'ils aient un pouvoir sur leur corps, que leur mère n'a point sur le sien.
11 est vrai qu'après le péché d'Adam qui renverse et qui corrompt toutes choses, Dieu pouvait, en changeant quelque chose dans l'ordre de la nature, remédier au désordre que ce péché avait causé. Mais Dieu ne change pas ainsi ses volontés. Il ne veut rien qui ne soit juste. Ce qu'il veut une fois, il le veut toujours, il ne se corrige pas, il ne se repent pas, il veut constamment. Ses décrets éternels ne dépendent pas de l'inconstance de la volonté d'un homme, il n'est pas juste qu'ils y soient soumis.
Mais, s'il est permis de pénétrer dans les conseils de Dieu, et de dire ce qu'on pense sur les motifs qu'il a pu avoir pour établir l'ordre que je viens de déduire, et pour permettre le péché 1 du premier homme, il me semble qu'on ne peut avoir de sentiment plus digne de la grandeur de Dieu, et plus conforme à la religion et à la raison, que de croire que le principal dessein de Dieu dans ses opérations au dehors, c'est l'incarnation de son Fils, que Dieu a établi l'ordre de la nature, et permis le désordre qui y est arrivé pour favoriser ce grand ouvrage 2 qu'il a permis que tous les hommes 3 fussent assujettis
1 Voyez le ïin cl le oc entretien des Conversations chrétiennes, de l'édition de Paris, 1702. (Note de Malebranchc.)
* L'incarnation est, pottr ainsi dire, le Couronnement nécessaire de l'optimisme de Malebranche.
:! Auk. in .lut., Iib. G, ch. Si,
éclaircissements.
au péché, afin que nul homme ne se glorifiai en soi-même ; et qu'il laisse même la concupiscence dans les plus parfaits, afin qu'ils n'aient point de vaine complaisance en eux-mêmes. Car lorsqu'on considère la perfection de son être, il est difficile de se mépriser, si l'on ne voit en même temps, et si l'on n'aime le souverain bien, en la présence duquel toute notre perfection et toute notre grandeur se dissipe et s'anéantit.
J'avoue que la concupiscence peut être le sujet de notre mérite, et qu'il est très juste que l'esprit suive pour un temps l'ordre avec peine, afin de mériter d'y être éternellement soumis avec plaisir. Je veux que ce soit en partie dans cette vue que Dieu ait permis la concupiscence, après avoir prévu le péché. Mais la concupiscence n'étant point absolument nécessaire pour mériter, si Dieu l'a permise, c'est qu'il a voulu qu'on ne pût faire le bien sans le secours que Jésus-Christ nous a mérité, et que l'homme ne pût se glorifier en ses propres forces. Car il est visible que l'homme ne peut combattre contre soi-même et se vaincre, s'il n'est animé de l'esprit de Jésus- Christ, de ce second Adam, qui comme chef des fidèles, leur inspire des sentiments tout opposés à ceux de la concupiscence qu'ils ont tirée du premier. Car Jésus-Christ nous a été donné de Dieu ; pour être, dit saint Paul *, notre sagesse, notre justice, notre sanctification et notre rédemption ; afin que celui qui se glorifie ne le fasse que dans le Seigneur.
Supposant donc que les enfants naissent avec la concupiscence, il est évident qu'ils sont véritablement pécheurs, puisque leur cœur est tourné vers les corps, autant qu'il en est capable. Il n'y a encore dans leur volonté que l'amour naturel, et cet amour est déréglé. Ainsi il n'y a rien en eux que Dieu puisse aimer, puisque Dieu ne peut aimer le désordre.
xv n
Mais lorsqu'ils ont été régénérés ^ Jésus-Chris^ c'est-à-dire* lorsque leur cœur a été tourné vers Dieu, ou par un mouvement
1 irc aux Corinthiens, chdp. i.
actuel d'amour, ou plutôt par une habitude, ou une disposition intérieure semblable à celle qui demeure après un acte parfait d'amour de Dieu. Alors la concupiscence n'est plus 1 péché en eux, car elle n'est plus seule dans leur cœur, elle n'y domine plus. L'amour habituel, qui reste en eux par la grâce du baptême en Jésus-Christ est plus libre ou plus fort que celui qui est en eux par la concupiscence qu'ils ont d'Adam, Ils sont semblables aux justes, qui, sans perdre leur justice, suivent pendant le sommeil les mouvements de la concupiscence, ils ne perdent point la grâce de leur baptême, car ils ne consentent point librement à ces mouvements.
Et l'on ne doit pas trouver fort étrange, si je dis qu'il se peut même faire que les enfants dans le temps qu'on les baptise, aiment Dieu d'un amour libre. Car, puisque le second Adam est contraire au premier, pourquoi, dans le temps de la régénération ne pourrait-il pas délivrer les enfants de la servitude de leur corps, à laquelle ils ne sont sujets qu'à cause du premier Adam, afin qu'étant éclairés et excités par une grâce vive et efficace à aimer Dieu, ils l'aiment tous d'un amour libre et raisonnable, sans que le premier Adam les en empêche. On ne remarque pas, dira-t-on, que leur corps cesse un seul moment d'agir sur leur esprit. Mais doit-on s'étonner de ce qu'on ne voit pas ce qui n'est pas visible? Il ne faut qu'un instant pour faire cet acte d'amour qui change le cœur. Et comme cet acte peut se former dans l'âme sans qu'il s'en fasse de traces dans le cerveau, il ne faut pas s'étonner si les enfants ne s'en souviennent jamais, car on n'a point de mémoire des choses dont le cerveau ne garde point de traces.
Saint Paul nous apprend que le vieil homme ou la concupiscence est crucifiée avec Jésus-Christ, et que nous sommesmorts et ensevelis avec lui par le baptême. N'est-ce point qu'alors nous sommes délivrés de l'effort que le corps fait sur l'esprit, et que
Aug nupt. et concup., ch. 25.
ÉCLAIRCISSEMENTS
la concupiscence est comme morte en ce moment? Il est vrai qu'elle revit, mais ayant été détruite, et ayant laissé les enfants en état d'aimer Dieu, elle ne peut plus leur faire de mal, quoiqu'elle revive en eux. Car quand il y a deux amours dans un cœur, un naturel et l'autre libre, l'ordre veut qu'on ait égard qu'à celui qui est libre. Et, si les enfants dans le baptême aimaient Dieu par un acte qui ne fût point libre en aucune manière, aimant ensuite les corps par plusieurs actes de môme espèce, Dieu ne pourrait peut-être pas selon Tordre, avoir plus d'égard à un seul acte qu'à plusieurs, qui seraient tous naturels et sans liberté. Ou plutôt si ces amours contraires étaient égaux en force, il devrait avoir égard à celui qui serait le dernier ; par la même raison que, quand il y a eu successivement dans un cœur deux amours libres contraires entre eux, Dieu a toujours égard au dernier, puisque la grâce se perd par un seul péché mortel.
Toutefois on ne peut et on ne doit pas nier que Dieu ne puisse, sans suspendre la domination du corps sur l'esprit de l'enfant, le rendre juste, ou tourner sa volonté vers lui, en mettant dans son àme une disposition 1 pareille à celle qui reste après un mouvement actuel de l'amour de Dieu. Cette manière d'agir ne paraît peut-être pas si naturelle que l'autre, car on ne conçoit pas clairement ce que peuvent être ces dispositions qui resteraient. Mais il ne faut pas s'en étonner, car n'ayant point d'idée claire de l'àme, ainsi que je l'ai 2 prouvé ailleurs, on ne doit pas s'étonner si Ton ne connaît pas toutes les modifications dont elle est capable. Cependant l'esprit ne peut être pleinement satisfait des choses qu'il ne conçoit pas clairement. Il faut, ce semble, un miracle extraordinaire pour donner à l'àme ces dispositions sans acte précédent. Cela ne se peut faire par les voies qui paraissent les plus simples. Au lieu que le second Adam, faisant pour un moment dans l'esprit de l'enfant que l'on baptise, le contraire de ce que le premier y produisait
1 Voyez le 7W éclaircissement.
2 Voyez le ch. 7 de la 2e part, du 3e liv. et son éclaircissement. (Note de Malebranche.)
de la iu:<:iirju:in; m u vérité.
auparavant, il subit pour la régénérer que Dieu agisse en lui par les voies ordinaires selon lesquelles il sanctifie les adultes. Car l'entant n'ayant point en ce moment de sentiments ni de niouvemenls qui parlaient la capacité qu'il a de penser et de vouloir, rien ne l'empêche de connaître et d'aimer son vrai liii'ii. Je n'en dis pas davantage, parce qu'il n'est pas nécessaire die savoir précisément comment se fait la régénération des enfants, pourvu qu'on admette en eux une véritable régénéralion, ou une justification intérieure et réelle, causée, si on le veut, par les actes qui accompagnent le Sacrement, mais plutôt par les habitudes de la Foi, do l'Espérance et de la Charité infuses dans l'a nie sans actes précédents. Si je propose une explication si contraire aux préjugés, c'est afin de contenter ceux-là mêmes qui rejettent quoique sans raison, les habitudes spirituelles, et de leur prouver la possibilité de la régénération dans les enfants, car Vimputation me paraît renfermer une contradiction manifeste. Dieu ne peut pas regarder comme justes, et aimer actuellement des créatures qui sont actuellement dans le désordre, quoiqu'il puisse, à cause de Jésus-Christ, avoir dessein de les remettre dans l'ordre, de les aimer lorsqu'ils y seront rentrés.