‹ De la recherché de la vérité (volume 2)Chapitre 43 sur 74 · II · texte numérisé non relu

II

bles el les corps, que la raison corrige bien plus facilement l'impression ou les jugements naturels qui ont rapport aux qualités sensibles, que ceux qui ont rapport à l'existence des corps, et même que toutes les corrections de la raison, par rapport aux qualités sensibles, s'accommodent parfaitement bien avec la religion et la morale chrétienne, et qu'on ne peut nier l'existence des corps selon les principes de la religion.

11 est facile de comprendre que le plaisir et la douleur, la chaleur, et même les couleurs ne sont point des manières d'être des corps, que les qualités sensibles en général ne sont point contenues dans l'idée que nous avons de la matière; en un mot (pie nos sens ne nous représentent point les objets sensibles tels qu'ils sont en eux-mêmes, mais tels qu'ils sont par rapport à la conservation de la santé et de la vie. Gela est conforme non seulement à la raison, mais encore beaucoup plus à la religion et à la morale chrétienne, comme on l'a fait voir en plusieurs endroits de cet ouvrage.

Mais il n'est pas facile de s'assurer positivement qu'il n'y a point de corps hors de nous, comme on s'assure positivement que la douleur et la chaleur ne sont point clans les corps qui semblent les causer en nous. Il est très certain qu'au moins il se peut faire qu'il y ait des corps au dehors. Nous n'avons rien qui nous prouve qu'il n'y en a point, et nous avons au contraire une inclination forte à croire qu'il y en a. Nous avons donc plus de raison de croire qu'il y en a, que de croire qu'il n'y en a point. Ainsi il semble que nous devions croire qu'il y en a. Car nous sommes naturellement portés à suivre notre jugement naturel, lorsque nous ne pouvons pas positivement le corriger par la lumière et par l'évidence. Car tout jugement naturel venant de Dieu, nous y pouvons conformer nos jugements libres, lorsque nous ne trouvons point de moyen pour en découvrir la fausseté. Et si nous nous trompions en ces rencontres, il semble que l'auteur de notre esprit, serait en quelque manière l'auteur de nos erreurs et de nos fautes.

Ce raisonnement est peut-être assez juste. Cependant il faut demeurer d'accord qu'il ne doit point passer pour une démonstration évidente de l'existence des corps. Car enfin Dieu ne nous pousse point invinciblement à nous y rendre. Si nous y consentons c'est librement, nous pouvons n'y pas consentir.

ÉCLAIRCISSEMENTS

Si le raisonnement que je viens de faire est juste, nous devons croire qu'il est tout à fait vraisemblable qu'il y a des corps, mais nous ne devons pas en demeurer pleinement convaincus par ce seul raisonnement.

Autrement c'est nous qui agissons, et non pas Dieu en nous. C'est par un acte libre et par conséquent sujet à Terreur, que nous consentons, et non par une impression invincible ; car nous croyons parce que nous le voulons librement, et non parce que nous le voyons avec une évidence qui nous met dans la nécessité de croire comme font les démonstrations mathématiques.

Certainement il n'y a que la foi qui puisse nous convaincre qu'il y a effectivement des corps. On ne peut avoir de démonstration exacte de l'existence d'un être que de celui qui est nécessaire. Et si l'on y prend garde de près, on verra bien qu'il n'est pas même possible de connaître avec une entière évidence, si Dieu est ou n'est pas véritablement créateur du monde matériel et sensible. Car une telle évidence ne se rencontre que dans les rapports nécessaires, et il n'y a point de rapport nécessaire entre Dieu et un tel monde. Il a pu ne le pas créer, et s'il Ta fait, c'est qu'il l'a voulu, et qu'il l'a voulu librement.

Les saints qui sont dans le ciel voient bien par une lumière évidente, que le Père engendre son Fils, et que le Père et le Fils produisent le Saint-Esprit, car ces émanations sont nécessaires. Mais le monde n'étant point une émanation nécessaire en Dieu, ceux qui voient le plus clairement son être, ne voient point avec évidence ce qu'il produit au dehors. Néanmoins je crois que les bienheureux sont certains qu'il y a un monde, mais c'est que Dieu les en assure en leur manifestant ses volontés d'une manière qui ne nous est pas connue, et nousmêmes ici bas nous en sommes certains, parce que la foi nous apprend que Dieu a créé ce inonde, et que cette foi est conforme à nos jugemenls naturels ou à nos sensations composées, lorsqu'elles sont confirmées par tous nos sens, qu'elles sont corrigées par notre mémoire, et qu'elles sont rectifiées par notre raison.

ïl est vrai qu'il semble d'abord que la preuve ou le principe de notre foi suppose qu'il y ait des corps, fides ex auditn. 11

semble qu'elle suppose dos prophètes, des apôtres, une Écriture sainte, des miracles. Mais si l'on y prend garde de près, on reconnaîtra, que quoiqu'on ne suppose que des apparences d'hommes, de prophètes, d'apôtres, d'Écriture sainte, de miracles, etc., ce «pic nous avons appris par ces prétendues apparences, est absolument incontestable, puisque, comme j'ai prouvé en plusieurs endroits de cet ouvrage, il n'y a que Dieu qui puisse représenter à l'esprit ces prétendues apparences, et que Dieu n'est point trompeur, car la foi même suppose tout ceci. Or dans l'apparence de l'Écriture sainte, et par les apparences des miracles, nous apprenons que Dieu a créé un ciel et une terre, que le Verbe s'est fait chair, et d'autres semblables vérités qui supposent l'existence d'un monde crée. Donc il est certain par la foi qu'il y a des corps, et toutes ces apparences deviennent par elle des réalités. Il est inutile que je m'arrête à répondre plus au long à une objection qui paraît trop abstraite, au commun des hommes, et je crois que ceci suffit pour contenter tous ceux qui ne font point trop les difficiles.

Il faut donc conclure de tout ceci que nous pouvons, et même que nous devons corriger les jugements naturels, ou les perceptions composées qui ont rapport aux qualités sensibles que nous attribuons aux corps qui nous environnent, ou à celui que nous animons. Mais pour les jugements naturels qui ont rapport à l'existence actuelle des corps, quoique absolument nous puissions nous empêcher de former des jugements libres qui leur soient conformes, nous ne le devons pas, parce que ces jugements naturels s'accordent parfaitement avec la foi i.

Au reste j'ai fait cette remarque, principalement afin que l'on fasse une sérieuse réflexion sur ces vérités : Que les corps ne peuvent agir sur les esprits, ni se faire voir à eux ; et que ceux qu'on regarde en ouvrant les yeux, sont bien différents des idées qui les représentent, et qui nous affectent; que notre âme ne trouve sa lumière, sa vie et sa nourriture qu'en Dieu ; qu'elle ne peut avoir de rapport immédiat et direct qu'à

1 Ainsi, selon Malebranche, à l'argument de la véracité divine sur lequel Descartes fonde la vérité de l'existence des corps, il faut ajouter la révélation, l'autorité de la Bible.

ÉCLAIRCISSEMENTS

lui, et que le rapport qu'elle a avec son corps et ceux qui l'environnent, dépend nécessairement de celui qu'elle a avec la substance efficace et lumineuse de la Divinité, substance qui nous découvre les créatures comme possibles, ou comme existantes, ou comme nous appartenantes, selon les diverses manières dont elle nous affecte, en tant qu'elle en est représentative, comme possibles, si la perception dont l'idée nous affecte est pure, comme existantes, si la perception est sensible, et comme nous appartenantes et faisant partie de nous-mêmes, si elle est fort intéressante et fort vive, telle qu'est la douleur. Je sais bien que le commun des hommes n'approuvera pas cette remarque, et que selon l'abondance ou le défaut de leurs esprits animaux, ils se railleront ou s'effaroucheront des raisonnements que je viens de faire. Car l'imagination ne peut souffrir les vérités abstraites et extraordinaires ; elle les regarde ou comme des spectres qui lui font peur, ou comme des fantômes dont elle se moque. Mais j'aime mieux être le sujet de la raillerie des imaginations fortes et hardies, et l'objet de l'indignation et de la frayeur des imaginations faibles et craintives, que de manquer à ce que je dois à la vérité, et à ceux, qui combattant généreusement contre l'effort que le corps fait sur l'esprit, savent discerner les réponses de la sagesse qui nous éclaire, d'avec le témoignage de leurs sens, et de ce bruit confus de l'imagination qui nous trouble et qui nous séduit.

VIIe ÉCLAIRCISSEMENT

SUR LE CINQUIÈME CHAPITRE DU DEUXIEME LIVRE, TOME I Où je parle de la mémoire, et des habitudes spirituelles.

Je n'avais garde de parler dans ce chapitre de la mémoire ni des habitudes spirituelles pour plusieurs raisons dont la principale est, que nous n'avons point d'idée claire de notre âme. Car quel moyen d'expliquer clairement quelles sont les dispositions que les opérations de l'âme laissent en elle, lesquelles dispositions sont ses habitudes, puisqu'on ne connaît pas même clairement la nature de l'âme ? Il est évident qu'on ne peut pas connaître distinctement les changements dont un

51* DE LA ItKCHERCHH DE LA VÉRITÉ.

Hiv Sil capable, lorsqu'on ne connaît pas distinctement la nature de <vl être. Car si, par exemple, les hommes n'avaient point d'idée claire de l'étendue, ce serait en vain qu'ils s'efforceraient d'en découvrir les figures. Ce serait en vain qu'ils tâcheraient de rendre raison de la facilité, par exemple, qu'acquiert une roue à tourner autour de son essieu, par l'usage qu'on en fait. Cependant puisqu'on souhaite que je parle sur une matière qui ne m'est pas connue en elle-même, voici le tour que je prends pour ne suivre en ceci que des idées claires.

Je suppose qu'il n'y a que Dieu qui agisse dans l'esprit et qui lui représente les idées de toutes choses, et que si l'esprit aperçoit quelque objet par une idée très claire et très vive, c'est que Dieu lui représente cette idée d'une manière très parfaite.

Je suppose de plus que la volonté de Dieu étant entièrement conforme à l'ordre et à la justice, il suffit d'avoir droit à une chose afin de l'obtenir. Ces suppositions qui se conçoivent distinctement étant faites, la mémoire spirituelle se peut expliquer facilement et clairement. Car l'ordre demandant que les esprits qui ont pensé souvent à quelque objet, y repensent plus facilement et en aient une idée plus claire et plus vive que ceux qui y ont peu pensé, la volonté de Dieu qui opère incessamment selon l'ordre, représente à leur esprit, dès qu'ils le souhaitent, l'idée claire et vive de cet objet. De sorte que, selon cette explication, la mémoire et les autres habitudes des pures intelligences, ne consisteraient pas dans une facilité d'opérer qui résultât de certaines modifications de leur être, mais dans un ordre immuable de Dieu, et dans un droit que l'esprit acquiert sur les choses qui lui ont déjà été soumises, et toute la puissance de l'esprit dépendrait immédiatement et uniquement de Dieu seul, la force ou la facilité d'agir que toutes les créatures trouvent dans leurs opérations, n'étant en ce sens que la volonté efficace du Créateur. Et je ne crois pas qu'on fût obligé d'abandonner cette explication à cause des mauvaises habitudes des pécheurs et des damnés. Car encore que Dieu fasse tout ce qu'il y a de réel et de positif dans les actions des pécheurs, il est évident, par les choses que j'ai dites dans le premier éclaircissement, que Dieu n'est point auteur du péché.

Cependant je crois et je pense devoir croire, qu'après l'action de Tâme il reste dans la substance certains changements qui la disposent réellement à cette môme action. Mais comme je ne les connais pas, je ne puis pas les expliquer, car je n'ai point d'idée 1 claire de mon esprit, dans laquelle je puis découvrir toutes les modifications dont il est capable. Je crois par des preuves de théologie, et non point par des preuves claires et évidentes, que la raison pour laquelle les pures intelligences voient plus clairement les objets qu'elles ont déjà considérés, que les autres, n'est pas précisément et uniquement, parce que Dieu leur représente ces objets d'une manière plus vive et plus parfaite, comme je viens de l'expliquer, mais parce qu'ils sont réellement plus disposés à recevoir la même action de Dieu en eux. De même que la facilité à jouer des instruments, qu'ont acquise certaines personnes, ne consiste pas précisément en ce que les esprits animaux qui sont nécessaires au mouvement des doigts, ont plus d'action et de force en eux que dans les autres hommes, mais en ce que les chemins par où les esprits s'écoulent sont plus glissants et plus unis par l'habitude de l'exercice, ainsi que je l'ai expliqué dans le chapitre que j'éclaircis. Cependant je demeure d'accord que tous les usages de la mémoire et des autres habitudes, ne sont point absolument nécessaires à ceux qui étant parfaitement unis à Dieu, trouvent en sa lumière toutes sortes d'idées, et en sa volonté toute la facilité d'agir qu'ils peuvent souhaiter.

VIIIe ÉCLAIRCISSEMENT

Page 1