‹ De la recherché de la vérité (volume 3)Chapitre 1 sur 108 · RUE DES SAINTS-PÈRES · texte numérisé non relu

RUE DES SAINTS-PÈRES

INTRODUCTION

Malebranche, après Descartes, est le premier des philosophes français. Non seulement c'est un grand philosophe, mais c'est un écrivain qui a sa place à côté des meilleurs du xvne siècle. En voilà plus qu'il ne faut pour nous justifier de publier une fois de plus, même en un temps ou d'autres idées, d'autres tendances philosophiques ont pris faveur, le plus connu de ses ouvrages, la Recherche de la vérité. Cette édition se recommandera d'ailleurs aux amis de la philosophie et des lettres, d'abord parce qu'elle est complète, c'est-à-dire, parce qu'elle ne sépare pas l'ouvrage lui-môme des éclaircissements, d'un si grand intérêt philosophique, que l'auteur a successivement ajoutés à chaque édition 1, et aussi par le soin que nous avons eu de suivre exactement celle de 1712, la dernière qui ait été publiée et revue par Malebranche, « la plus exacte et la plus ample », comme il le dit lui-même dans l'avertissement. Nous avons noté les additions et changements qui la distinguent des éditions précédentes. La Recherche de la vérité est le principal ouvrage de Malebranche; avec sa psychologie, comme on dirait aujourd'hui, et sa logique, on y trouve l'esprit et les tendances fondamentales de toute sa philosophie. Mais c'esl dans d'autres ouvrages, ultérieurement publiés, tels que les Méditations chrétiennes, les Entretiens métaphysiques, le Traité de morale, la polémique avec Arnauld, qu'il faut chercher ce qu'on peut appeler plus particulièrement sa métaphysique, par exemple, ses doctrines sur l'ordre, sur les volontés

1 M. de Comberousse, professeur à l'École centrale, a bien voulu revoir les épreuves de la théorie des lois du mouvement , et du mémoire sur la lumière et les couleurs.

générales, sur la Providence, sur l'optimisme et sur la grâce. Gomme il ne s'agit ici que d'une introduction à la Recherche de la vérité, j'avertis que ne voulant pas faire une exposition complète des doctrines de Malebranche, je laisserai en dehors les questions qui ne sont pas traitées, ou du moins qui ne sont qu'indiquées soit dans l'ouvrage même, soit dans quelque éclaircissement ultérieur. Je ne me propose pas non plus de donner une critique, mais plutôt une simple exposition et une analyse des principes de Malebranche.

Sans prétendre faire une biographie, nous devons d'abord dire quelques mots de sa vie et de sa personne l. Nicolas Malebranche naquit à Paris, en 1638, de Nicolas Malebranche secrétaire du roi et de Catherine de Lauzon. Le dernier de nombreux enfants, d'un tempérament maladif et d'une conformation défectueuse 2, il resta plus longtemps que ses frères auprès de sa mère, femme, dit le P. André, d'un esprit rare et d'une grande vertu qui s'appliqua particulièrement à le former. C'est à elle, dit encore le P. André, qu'il a la première obligation de ce langage brillant et naturel qu'on observe dans ses écrits. A seize ans, il fit sa philosophie, sous un maître péripatéticien, au collège de la Marche; il y éprouva la môme déception que Descartes à la Flèche, ne trouvant, d'après le même biographe, rien de grand et rien de vrai, dans cette philosophie, « des équivoques perpétuelles, nul goût, nul christianisme. »

Sa théologie achevée, il entra à vingt et un ans à l'Oratoire, établissement qui lui convenait mieux que tout autre à cause de son goût pour la piété, pour la méditation et pour l'étude. Là, d'abord, il se livra sans beaucoup de vocation et de succès, à des études dépure érudition; il chercha sa voie jusqu'au jour où, par un hasard heureux, le Traité de l'homme de Descartes lui tomba sous la main. Il en fut ravi, il en reçut, j our ainsi dire, le coup de la grâce philosophique. Après le Traité de l'homme, Malebranche lut et médita les

1 Nous renvoyons pour plus de détails à l'Étude de Malebranche, de l'abbé Blampignon qui a découvert à la bibliothèque de Troyes une partie considérable de VHistoire de Malebranche, par le Père André et à la Philosophie de Malebranche par Ollé-Laprune, et à la 3° édition de notre Histoire de ia philosophie cartésienne, 2e volume, Delagrave.

2 De là, ce que dit Fontenelle, dans son éloge : « Qu'il élait appelé a l'état ecclésiastique par la nature et par la grâce. »

INTRODUCTION

autres ouvrages de Descartes, et pour mieux le comprendre il apprit les mathématiques; « à la faveur de cette lumière, dit le P. André, il envisagea la philosophie de Descartes par tous les côtés, et comme tout y est appuyé sur l'existence de Dieu, créateur et moteur de toute la nature, sur la spiritualité de l'âme et son immortalité, son cœur était pénétré de joie de voir une philosophie si bien d'accord avec la religion. » Non moins grande parfois semble l'admiration de Malebranche pour le génie de Descartes que celle de Lucrèce pour Épicure. « Ceux qui liront, dit-il, les ouvrages de ce savant homme, se sentiront une secrète joie d'être nés dans un siècle et dans un pays assez heureux pour nous délivrer de la peine d'aller chercher dans les siècles passés, parmi les païens et dans les extrémités de la terre, parmi les barbares et les étrangers, un docteur pour nous instruire de la vérité » Le mépris de l'antiquité a passé, on le voit, du maître aux disciples. Platon, qu'il n'appelle le divin Platon, que par ironie, malgré les analogies de son génie avec le sien; Àristote, qu'il regarde comme le prince des faux philosophes, et qu'il ne cite jamais qu'en exemple de toutes les erreurs et de tous les sophismes, voilà ces barbares, ces païens, qu'il congédie si dédaigneusement.

Toutefois malgré cet enthousiasme pour Descaries, Malebranche n'est point un disciple aveugle, comme certains cartésiens, et il ne tient pas son maître pour infaillible . Descartes luimême, dit-il, ne nous avertit-il pas de ne le croire qu'autant qu'on y est forcé par l'évidence ?

D'ailleurs Descartes n'a pas été le seul maître de Malebranche ; il en a un autre, saint Augustin, avec lequel il corrige quelquefois le premier 2. Il loue Descartes d'avoir mieux connu la nature, mais il loue saint Augustin d'avoir mieux connu l'esprit, quoique cependant il dise dans la préface de la Recherche : « qu'on a point assez clairement connu la différence de rame et du corps que depuis quelques années, » c'est-à-dire depuis Descartes. La recherche de la vérité lui ayant paru, comme à saint Augustin et à Descartes, le premier devoir de Thomme, c'est là-dessus que d'abord il médita, et ce fut l'objet,

1 Recherche, 6e liv., dernier chapitre.

- M. OitêVLaprUne a particulièrement développé el mis en lumière 6c que Malebranche a emprunté a saint Augustin.

ainsi que le litre, de son premier ouvrage. La Recherche n'est pas un ouvrage d'un seul jet; on peut même dire que Malebranche y a travaillé toute sa vie, soit par les éditions successives qu'il en a données avec de nouveaux développements, soit par les éclaircissements qu'il y a ajoutés. Il avait commencé à y travailler en 1668; en 1674 parut un premier volume qui ne contenait que les trois premiers livres, sur les sens, l'imagination et l'esprit pur. Le second volume avec les trois autres livres, sur les passions, les inclinations et la méthode, ne parut que Tannée suivante. L'ouvrage alla grossissant par les additions de l'auteur dans les éditions suivantes. L'édition de 1700, l'avajitdernière, était en trois volumes in-12; la dernière, celle que nous publions, en a quatre 1. A partir de la Recherche, Malebranche n'a pas cessé d'écrire, soit pour exposer ses doctrines sur diverses autres matières, sur Dieu, ses attributs, ses volontés, sur la Providence, sur l'ordre, sur l'optimisme, sur la grâce, sur l'accord de sa philosophie avec la théologie, sur l'explication de certains mystères 2, soit pour réfuter ses adversaires. Ces ouvrages augmentèrent sa réputation comme penseur et comme écrivain, mais détachèrent de lui quelques-

1 La Recherche a eu six éditions 'lu vivant de l'auteur. Elle a été traduite en latin, par un ministre réfugié, membre de l'académie de Berlin : « De inquirenda veritate Iibri sex, Genevse, 1685, in-4°. » Deux traductions parurent en anglais, l'une de Broock ïaylor, secrétaire de la Société royale, l'autre de Levassor qui avait quitté l'Oratoire pour se faire protestant. Cette dernière est précédée d'un abrégé de la querelle de Malebranche et d'Arnauld. La France n'a point encore d'édition complète des œuvres de Malebranche. On ne peut donner ce nom à l'édition publiée en 1837, en deux volumes in-4°, par Genoude et Lourdoeix ; il y manque, indépendamment de toutes les lettres de Malebranche, retrouvées depuis, et particulièrement de la correspondance avec Mairan, toute sa polémique contre Arnauld.

2 Conversations chrétiennes dans lesquelles on justifie la vérité de la religion et de la morale de J.-C, in-12, Paris, 18~6. — Traite de la nature et de la grâce, en trois discours, in-12, Amsterdam, 1680. — A la seconde édition, Rotterdam, 1694, il a ajouté l'éclaircissement sur les miracles de l'ancienne loi. — Méditations chrétiennes et métaphysiques, in-12, Cologne, 1683. Traite de morale, in-12, Cologne, 1683. L'édition de 1697, 2 vol. in-12, Lyon, est suivie du Traité de l'amour de Dieu. — Entretiens sur la métaphysique et sur la reliaion, 2 vol. in-12, Rotterdam, 1688. A la 3P édition, Paris, 1696, il a ajouté trois Entretiens sur la mort. — Entretiens d'un philosophe chrétien avec un philosophe chinois sur l'existence et la nature de Dieu, petit in-12, Paris, 1708. Réflexions sur la prémotion physique contre le P. Boursier, petit in-12, Paris, 1715. — Il faut ajouter «à celte liste un grand nombre de traites et de mémoires scientifiques et d'ouvrages de polémique, de Réponses, de Défenses, Lettres, etc. Malebranche a réuni en quatre volumes in-12, Paris, 1709, tous ses écrits relatifs à la contestation avec Arnauld.

INTRODUCTION

uns de ceux qui, comme Arnauld, avaient le plus admiré la Recherche, et l'engagèrent dans de longues et vives polémiques qui, presque jusqu'à la fin, troublèrent son repos. Il eut à combattre contre des cartésiens, fidèles à la doctrine du maître, contre des jésuites et des jansénistes, contre Bossuet, contre Régis, contre François Lamy, contre le P. Valois, contre le P. Tournemine et les journalistes de Trévoux, contre le P. Boursier, et surtout contre Arnauld, le plus redoutable de tous. Le génie de Malebranche, comme dit Fontenelle, était tout pacifique, tandis que celui d'Arnauld était tout à fait guerrier. Mais une fois engagé dans la dispute, Malebranche s'y montre d'autant plus aigre et opiniâtre qu'il a été d'abord plus contrarié dans son amour naturel de la paix.

Attaqué, non pas seulement au point de vue philosophique, mais, ce qui était plus dangereux pour lui, au point de vue théologique, accusé de ruiner le surnaturel et les fondements de la foi dans son Traité de la nature et de la grâce qu' Arnauld fit mettre à l'index par la sacrée congrégation, tribunal qui ne l'épargnait pas cependant lui-même, il eut la fermeté de ne rien rétracter.

Philosophe et théologien, Malebranche était en même temps un grand physicien et un grand géomètre, comme le dit Fontenelle, et comme on le verra par plusieurs parties de la Recherche. Ami du marquis de l'Hôpital, il fut l'éditeur de Y Analyse des infiniments petits; les mathématiciens Carré, Jean Prestet et Mairan ont été ses élèves. En physique, il a adopté, mais en la modifiant, l'hypothèse des tourbillons de Descartes. Il a divisé en des tourbillons infiniment petits les grands tourbillons de Descartes. « Voilà, dit Fontenelle, un grand fonds de force pour tous les besoins de la physique dont Malebranche les regardait comme la clef. » On verra comme Malebranche le met en œuvre dans le 16me éclaircissement sur la lumière et la couleur. Il semble que la physique contemporaine revienne à ce grand fonds de force et fasse revivre, sous d'autres noms, les petits tourbillons de Malebranche. Il est facile, par exemple, de les reconnaître dans les atomes tourbillonnants du fameux physicien anglais Thompson. C'est comme mathématicien; et après la publication de son traité sur les lois du mouvement, qu'il fut nommé membre honoraire de l'Académie des Sciences,

ri DE LA RECHERCHE DE LA VÉRITÉ.

titre qui lui valut cet Éloge qui est un des chefs-d'œuvre de FoiUenelle.

A l'exemple de Descartes, il montra toujours beaucoup de goût pour l'anatomie. « De toutes les choses matérielles il n'y en a point, dit-il, de plus digne de l'application des hommes que la structure de leur corps et la correspondance de toutes les parties qui le composent 1. » Dans plusieurs passages de la Recherche, il défend vivement cette science contre les mépris et les dégoûts des gens du monde. Il se plaisait aussi à l'étude des insectes ; en divers passages il se plaît à décrire la magnificence de leur parure, la délicatesse et l'harmonie de leurs parties, avec un style éclatant de couleur et plein de charme. Pour la démonstration de la divine Providence, il déclare qu'il préfère les insectes à des merveilles plus éclatantes et même aux astres qui brillent dans les cieux. Il avait d'ailleurs peu d'estime, ce qui paraît étrange, de la part d'un mathématicien, pour l'astronomie. Nous ne sommes pas faits, dit-il, pour passer notre vie pendus à des lunettes. De même, Descartes, à ce que nous apprend Baillet, regardait l'astronomie comme une perte de temps. Mais Malebranche méprisait par-dessus tout, peut-être plus encore que Descartes lui-même, l'étude de l'antiquité, l'érudition, les études historiques. Il n'épargne pas les sarcasmes à ces vaines sciences qui enflent, dit-il, le cœur de l'homme et faussent son esprit. Aussi c'est Malebranche surtout que Huet a en vue, quand il accuse les cartésiens de vouloir ramener le xvne siècle à la barbarie, c'est-à-dire au mépris de l'érudition

Quoique poète en prose, comme dit le P. André, qu ique doué de la plus belle imagination, il affectait de mépriser la poésie et il faisait la guerre, comme nous le verrons, à l'imagination, par une sorte de rigorisme philosophique. Que de charme dans son style et combien le génie de l'écrivain ne contribuet-il pas à faire goûter, même aujourd'hui, ses ouvrages de ceuxmèmes qui ne goûtent guère ses doctrines ! Aussi Arnauld son grand adversaire, invite-t-il sans cesse à se tenir en garde contre les séductions et les agréments de son discours, contre celte vivacité, cette noblesse d'élocution, ce langage figuré et

1 Recherche, liv. M, cljap. 5.

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vu

sublime, ces expressions relevées et magnifiques, cet air de spiritualité par ou il éblouit un grand nombre de lecteurs. Voltaire propose Malebranche comme un modèle du style philosophique. Les critiques modernes ne sont pas moins louangeurs. Selon Cousin, c'est un écrivain d'un naturel exquis et d'une grâce incomparable ; selon Sainte-Beuve, « c'est un écrivain excellent, facile, harmonieux, lumineux, spécieux, spacieux, qui tenait autant qu'aucun des illustres, sa place dans le siècle *. »

Nulle part, peut-être, à notre avis, il ne s'élève plus haut comme écrivain que dans les Méditations chrétiennes. Au commencement de l'ouvrage il adresse à Dieu cette belle prière : « Donnez-moi des expressions claires et véritables, vives et animées, en un mot dignes de vous et telles qu'elles puissent augmenter en moi et dans ceux qui voudront bien méditer avec moi la connaissance de vos grandeurs et le sentiment de vos bienfaits. » Cette prière de Malebranche a été, dirait-on, exaucée ; ce langage digne de Dieu, on peut dire qu'il l'a parlé. Semblables aux Soliloques de saint Augustin et à Y Imitation de Jésus-Christ, les Méditations sont un dialogue, sur un ton lyrique, entre le créateur et la créature. « L'art de l'auteur, dit Fontenelle, a su y répandre un certain sombre auguste et majestueux propre à tenir les sens et l'imagination dans le silence, la raison dans l'attention et le respect, et si la poésie pouvait prêter des ornements à la philosophie, elle ne pourrait pas lui en prêter de plus philosophiques. » A cette belle langue il n'a manqué que plus de correction pour être parfaite. Dans la Recherche on trouvera, au milieu des pages les plus brillantes, plus d'une phrase négligée et embrouillée. Le père André nous donne la principale raison de ces négligences et de ces incorrections. Il travaillait, dit-il, beaucoup ses livres, mais il ne s'occupait pas de l'impression 2.

Il a passé cinquante ans dans la maison de l'Oratoire de la rue Sainl-llonoré, remplissant de la manière la plus édifiante tous ses devoirs de prêtre et de religieux. Doux, simple et

' Histoire de Port-Royal, :»« vol., p. 269. Je renvoie aussi à un remarquable tlo.çe de Malebranche, comme écrivain, par Hamiltoo, Lectures on metuphysiCfi, lect. 14.

- Manuscrit de Troyes.

Mil

accommodant dans le commerce ordinaire de la vie; il jouait même avec les enfants de chœur et les frères de l'Oratoire. Comme Spinoza, il préférait les jeux enfantins, parce qu'ils ne laissent, disait-il, aucun trouble dans l'esprit après eux, à la différence de ceux qui appliquent davantage; comme Spinoza, aussi, mais pour s'amuser, et non pour vivre, il polissait des verres. Pendant l'été, il quittait le cloître de la rue Saint-Honoré pour aller à la maison de campagne de l'Oratoire ou dans les terres de quelques-uns de ses amis et disciples, philosophes et grands seigneurs, comme le marquis d'Allemans ou Pierre de Montmort, membre de l'Académie des Sciences. C'est à la campagne qu'il a composé le plus grand nombre de ses ouvrages.

On a regret de dire, pour l'honneur de l'ordre dont il était la pliis grande gloire, qu'il y a été l'objet de bien des tracasseries et qu'il a éprouvé plus d'un chagrin, surtout pendant sa longue querelle avec Arnauld, de la part de ses chefs attachés à la cause du jansénisme. Ces chagrins lui donnèrent même pendant quelque temps l'envie de quitter la congrégation 1. Cependant, avec le nombre de ses admirateurs et ses disciples, sa renommée allait en augmentant en France et au dehors. L'amie etPélève de Descartes, la princesse Élisabeth, alors abbesse d'Hervorden, lut et admira la Recherche. Depuis Descartes, elle disait, selon le P. André, n'avoir rien vu de si beau. Le prince de Condé lut et goûta aussi les ouvrages de Malebranche; pour en causer à son aise avec l'auteur il le manda auprès de lui, « dans son apothéose de Chantilly, » comme ditMme de Sévigné. Telle était la réputation de Malebranche sur la fin de sa vie qu'aucun étranger, pourvu qu'il ne fût pas tout à fait ignorant en philosophie, ne venait à Paris sans lui faire visite. On mentionne même le roi Jacques II parmi ces illustres visiteurs. C'est seulement après sa querelle avec Arnauld, et dans les premières années du xvnr3 siècle, lorsqu'il eût regagné, à force de modestie et de douceur, le cœur, sinon l'esprit, de ses confrères, que Malebranche commença à goûter le calme et le repos et que, suivant l'expression biblique du P. André, il posséda la terre.

1 On ne faisait point de vœux dans cette libérale congrégation de l'Oratoire; on était libre d'en sortir comme d'y entrer. « Une sainte liberté, dit Bossuet, dans l'Oraison funèbre du P. Bourgoing, y fait le saint engagement, où l'on obéit sans dépendre où Ton gouverne sans commander, etc. »

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Mais il ne devait pas jouir longtemps, déjà vieux et souffrant, d'une gloire et d'un repos si mérités. Il était à la campagne, chez un de ses amis, à Villeneuve-St-Georges, près de Paris, quand il ressentit les atteintes de sa dernière maladie. On se hâta de le transporter à l'Oratoire où il mourut, le 13 octobre 1715. Il s'était affaibli de jour en jour pendant cette longue maladie. Citons encore Fontenelle : « Son mal, dit-il ingénieusement, s'accommoda à sa philosophie, le corps qu'il avait tant méprisé se réduisit presque à rien, et l'esprit accoutumé à la supériorité demeura sain et entier. Il n'en faisait usage que pour s'exciter à des sentiments de religion, quelquefois par délassement, pour philosopher sur le dépérissement de sa machine. Il fut jusqu'à la fin le spectateur tranquille de sa longue mort it

Quoique cette introduction ait particulièrement pour objet la Recherche de la vérité, et non pas l'ensemble des idées philosophiques de Malebranche, cependant nous ne pouvons pas ne rien dire de l'esprit général de sa philosophie, d'autant que cet esprit et ces tendances se révèlent tout d'abord dans la Recherche elle-même. Le système de Malebranche, dit très bien Fontenelle, est plein de Dieu. On le voit dès la préface même de la Recherche. La tendance fondamentale de sa philosophie, dont l'origine est dans certains principes de Descartes, tendance qui lui est commune avec les Hollandais, Clauberg et Geulincx, et surtout avec Spinoza, bien qu'il renie avec horreur toute parenté avec lui, est de mettre en Dieu seul toute réalité et toute activité, pour ne laisser à la créature que privation, défaut et passivité. La comparaison de l'homme aux mains de Dieu, avec l'argile aux mains du potier, ne s'applique guère moins bien à Malebranche qu'à Spinoza. Tout donner à Dieu, et cependant laisser quelque chose à l'homme qui soit la matière de sa responsabilité, voilà la contradiction dans laquelle Malebranche ne cesse pas de se débattre. La science de l'homme lui-même telle qu'il la conçoit n'est, à vrai dire, que la science de Dieu.

L'homme, dit-il, dans la préface de la Recherche^ ne subsiste que par une double union de l'àme avec Dieu et de l'âme avec

1 « Le sentiment de ses vives douleurs, dit le P. André, au lieu d'exciter ses plaintes, ne faisait le plus souvent que lui rappeler des idées, qui lui étaient si familières, de la structure du corps humain. »

le corps. Mais de combien la première ne l'emporte-t-elle pas sur la seconde, quoique affaiblie par le péché ! Cependant, de même que F union avec le corps ne peut jamais être entièrement rompue, pendant cette vie, de même l'union avec Dieu ne peut jamais être entièrement effacée. Nous ne cessons de recevoir par celle union quelque chose de la vérité éternelle, de connaître notre devoir, comme aussi nos dérèglements. La lumière de la vérité luit dans les ténèbres quoiqu'elle ne les dissipe pas toujours. L'esprit devient plus lumineux, plus fort, plus étendu à proportion de l'union avec Dieu et, au contraire plus obscur et plus stupide à proportion de son union avec le corps.

Voyons maintenant ce qu'il entend par l'âme et par le corps. Connjie^Q^scartes^et tous les cartés^ns1 iLpjace l'essence de Fejmj^tdans la pensée, et celle du corps jjanj>J^tendue. Au sujet de l'étendue essentielle, il est impossible d'être plus cartésien, plus net et plus précis que Malebranche, ce qui l'a fait mettre par le P. Valois au premier rang de ceux qu'il accuse de ruiner l'Eucharistie. Dans la pensée il distingue deux modes : Fentendement qui esj^ la faculté de recevoir plusieurs idées, et la volom^équiest celle de recevoir plusieurs inclinations. Il les compare, sauf quelques réserves un peu embarrassées en faveur de la liberté, à la double capacité de la matière de recevoir différentes figures et d'être mue.

Sentir et connaître, telle est la double fonction de l'entendement que Malebranche divise en trois facultés, les sens, l'imagination, l'entendement pur, lesquelles sont l'objet des trois premiers livres de la Recherche.

Voyons d'abord ce qu'il entend par ces trois facultés de l'entendement, et ensuite par la volonté, avant démontrer en quoi elles nous servent, ou nous nuisent par la Recherche de la vérité. Voici comment il définit le sens et l'imagination : « On appelle sens ou imagination l'esprit, lorsque son corps est cause naturelle ou occasionnelle de nos pensées, et on l'appelle entendement lorsqu'il agit par lui-même, ou plutôt lorsque Dieu agit en lui et que sa lumière l'éclairé en plusieurs façons différentes sans aucun rapport nécessaire à ce qui se passe dans le corps *. » Il donne le nom de sentiments aux pensées qui nous

1 Recherche, liv. 5, chap. 1er.

LNTHODLCTION.

/iennent par les sens ou par l'imagination et clans lesquelles le corps a quelque part. Les sentiments diffèrent profondément des idées lesquelles sont du domaine de l'entendement pur. Le plaisir et la douleur, les qualités sensibles, qui ne sont que de pures modifications de l'âme, correspondent à certains arrangements des parties des corps qui sont en relation avec nous.

Les qualités sensibles ne sont qu'en nous, et non hors de nous, dans les objets. C'est une des plus grandes vérités, selon Malebranche, que Descartes ait mises en lumière et qui importe le plus, non seulement pour la distinction de l'âme et du corps, mais pour la morale. Ce n'est pas, dit-il, le soleil qui répand la lumière qui nous éclaire, ce n'est pas le feu qui nous échauffe, ce n'est pas aux objets extérieurs qu'appartiennent ces belles couleurs dont la vue nous réjouit; tout cela n'est qu'en nous, et non pas hors de nous. Quel rapport en effet y a-t-il entre les impressions que nous ressentons et le corps, c'est-à-dire la simple étendue avec ses trois dimensions? Les modalités des corps n'étant autre chose que le corps lui-même de telle ou telle façon, comment concevoir qu'elles se transforment en modalités de l'esprit? D'ailleurs cela serait contraire à un des plus grands principes de la philosophie de Malebranche, à savoir qu'aucune créature, que Dieu seul, peut agir sur nous, et qu'à moins de supposer les corps doués de quoique puissance merveilleuse, on ne peut les croire capables de causer la moindre impression sur nous. Il va jusqu'à accuser de paganisme ceux qui croient que les objets peuvent nous rendre heureux on malheureux. Comment le penser en effet, sans être conduit à les aimer ou les craindre, d'où il n'y a, suivant lui, qu'un pas à les adorer?

Les sentiments n'appartiennent qu'à nous; ils ne sont qu'en nous, mais ce n'est pas nous qui nous les donnons; ils sont en nous, malgré nous, et par une cause étrangère. Leur cause n'est pas le corps, mais Dieu qui seul nous modifie, qui seul est cause du plaisir et de la douleur, et que seul nous devons aimer et craindre. Les sentiments ne sont bons que pour la conservation du corps; ils ne nous apprennent ce que les corps sont, par rapport à nous, et non ce qu'ils sont en euxmêmes. Rien dans les corps n'est semblable aux sentiments que nous en avons; tandis qu'ils nous montrent les corps rev.è-

tus des qualités sensibles, la raison ne nous y découvre que des rapports de distance, des changements de parties.

L'imagination n'est qu'une suite et un retentissement des impressions des sens. La partie la plus attrayante de la Recherche, la plus justement goûtée de tous, indépendamment de toute doctrine métaphysique, est le livre sur l'imagination. Ni la Rochefoucauld, ni la Bruyère n'ont analysé avec plus de finesse, tous les plis et les replis du cœur humain, et n'ont mis en scène d'une manière plus piquante les écarts de l'imagination. Comme moraliste, Malebranche peut rivaliser avec eux. De l'étude de l'esprit humain, il ne sépare pas celle des organes, de même que son maître Descartes dans le Traité des passions. En même temps qu'il étudie ce qui se passe dans l'âme, il cherche à rendre compte de ce qui se passe parallèlement dans le corps; aux phénomènes et aiiYjnis fia lMnfiagin^tjmr, de l'association des idées, de la mémoire, il. joint des explications physiologiques non moins ingénieuses, et assurément tout aussi plausibles, que celles qu'ont imaginées la plupart des physiologistes de notre temps. Que sont les esprits animaux qui jouent ici le principal rôle, comme dans toute la physiologie cartésienne, sinon les avant-coureurs du fluide nerveux ou le fluide nerveux luimême, selon une remarque du docteur Huxley? Malebranche suppose pour expliquer la mémoire, que les esprits animaux se répandent plus volontiers par les voies déjà frayées, là où les fibres souvent remuées ont acquis plus de flexibilité et de souplesse. « Ils se portent, dit-il, vers les endroits les plus ouverts par l'habitude de l'exercice l. » N'est-ce pas là le principe de moindre résistance renouvelé de nos jours par Herbert Spencer ?

Qu'entre chaque idée et une certaine trace dans le cerveau, entre chaque mouvement de l'âme et un certain mouvement du corps, il y ait une exacte et nécessaire correspondance, il ne fait pas plus difficulté de l'admettre, malgré son idéalisme mystique, qu'un physiologiste contemporain, ou môme quelque partisan de ce qu'on appelle aujourd'hui la nouvelle psychologie. « Je suis persuadé, dit-il, qu'il y a une telle correspondance entre les dispositions de notre cerveau et celles de notre âme, qu'il n'y

* Recherche, liv. 5, p. 530.

INTRODUCTION. xm

a peut-être point de mauvaises habitudes dans l'âme qui n'ait son principe dans le corps *. »

Je m'étonne que ceux qui de nos jours ont fait si grande la part de l'hérédité physique et morale, n'aient pas cité Malebranche en leur faveur. Malebranche en effet, un peu, il est vrai, il faut le dire, dans l'espoir d'arriver à une explication naturelle du péché originel, étend et fait remonter l'hérédité aussi loin qu'il le peut. Entre le cerveau de la mère et le cerveau de l'enfant, il établit une si étroite dépendance que le plus souvent l'enfant vient au monde, suivant lui, avec l'esprit déjà gâté et corrompu. Il abonde en exemples, dont quelques-uns auraient besoin d'être mieux prouvés, de marques physiques, d'appréhensions, de travers d'esprit et de corps, héréditaires dans certaines familles, par le fait de cette correspondance. Mais quelque grande et exacte que soit cette correspondance, il n'a garde d'en conclure qu'au lieu de l'observation intérieure, il faille désormais étudier uniquement Pâme dans le corps et dans les esprits animaux, dans les traces du cerveau ou les mouvements des libres.

Toute la différence entre l'imagination ou la sensation est en ceci, que l'ébranlement des nerfs et fibres du cerveau qui le produit, vient du dedans et non du dehors.

L'imagination est : « la puissance qu'a l'âmede se former des images des objets en produisantes changements dans la partie principale du cerveau. »

Nous ne faisons que sentir, nous ne connaissons pas, par le sens et l'imagination. Là est la sphère de l'erreur et des ténèbres; la lumière n'est que dans les idées ou la connaissance, c'est-à-dire, dans l'entendement pur. Ne pas confondre entre sentir et connaître; voilà, selon Malebranche, le plus grand des préceptes pour ne pas tomber dans l'erreur. Qu'est-ce donc que connaître ? Élevons-nous du sens et de l'imagination à l'entendement pur, ou aux idées. Le troisième livre de la Recherche, qui a pour objet l'entendement pur, renferme ce qu'il y a de plus original dans la doctrine philosophique de Malebranche. Dieu qui, comme nous venons de le voir, produit en nous directement les sentiments, sans nul concours des objets, ni de notre activité propre, est aussi, dans l'entendement pur,

1 Éclaircissements sur le 2e livre. Réponse aux objections contre le péché.

l'unique acteur. C'est de lui seul que viennent toutes les idées.

Que sont donc ces idées venues de Dieu, d'après Malebranche ? Comment Dieu les contient-il en lui, et comment nous les découvre-t-il en son propre sein? Comment enfin connaissons-nous toutes choses, les corps, lésâmes et Dieu, le particulier et le général? Nous voici arrivés à cette célèbre théorie de la vision en Dieu qui contient la réponse de Malebranche à toutes ces questions. Deux parties différentes sont à considérer dans la vision en Dieu, la connaissance des choses matérielles et contingentes et la connaissance des vérités immuables et éternelles.

En comparant la Recherche à ses autres ouvrages, ou même aux éclaircissements qui la suivent, il semble, au premier abord, que Malebranche a varié dans la manière dont il entend la vision en Dieu. Que s'il n'a pas varié au fond, comme il le soutient, dans sa polémique contre Arnauld, du moins est-il certain qu'il ne l'a pas toujours présentée de la même manière, ou qu'il l'a plus tard développée et complétée. Tenons-nousen d'abord au troisième livre de la Recherche. Le désir de terminer toute connaissance à Dieu, comme à son objet et à son principe, de lui attribuer exclusivement toute efficace sur l'esprit et sur le ..corps , voilà ce qui a poussé Malebranche à la singulière imagination, comme dit Arnauld, de cette nouvelle spiritualité , que nous voyons les corps en Dieu. Malebranche l'appuie d'abord sur un principe dont tout le monde, dit-il, convient, à savoir que l'âme ne peut connaître que ce qui est intimement uni avec elle. Cependant nous connaissons le soleil et les étoiles, quoique bien loin de nous; or, comme il n'est pas vraisemblable que notre âme sorte du corps pour aller se promener dans les cieux, l'objet de l'âme apercevant le soleil, ne peut être le soleil sensible. D'ailleurs ne voyons-nous pas les corps, même quand ils ne sont pas, comme dans le rêve ? Ce n'est donc pas le corps qui est l'objet immédiat de la perception de l'esprit, mais quelque chose, à savoir l'idée qui est intimement unie à l'âme, et sans quoi la perception ne peut avoir lieu. Il faut prendre garde à la distinction que fait Malebranche entre l'idée et la perception. L'idée est ce qui est perçu par l'esprit, la perception est l'esprit lui-même qui perçoit. Il définit l'idée : l'objet immédiat de l'esprit lorsqu'il aperçoit quelque chose hors de lui. Nous n'apercevons un objet

INTRODUCTION

qu'autant que s'offre à notre esprit l'idée qui le représente mais cela ne veut pas dire qu'il existe réellement en dehors de nous un objet correspondant à cette idée. Dépourvus de toute efficacité pour agir sur notre esprit, les objets réels, par delà les idées, nous sont inaccessibles ; ils sont pour nous comme s'ils n'existaient pas. Au regard de la raison leur existence n'est que problématique. On pourrait ici faire un rapprochement entre Malebranche et les noumènes de Kant. Rien n'est certain si ce n'est l'existence même de l'idée. Comme les idées ne sont pas de purs modes de l'esprit, et comme elles ont une foule de propriétés, Malebranche leur accorde une réalité en dehors de notre entendement ; on dirait même qu'il en fait de petits êtres, des êtres représentatifs particuliers, selon la pensée qu'Arnauld lui attribue et pour laquelle dans sa polémique, il =sera sans nulle pitié. Telle est du moins l'interprétation à laquelle peut donner lieu la première forme sous laquelle Malebranche expose son sentiment de la vision en Dieu, dans le troisième livre de la Recherche, si on rend à la lettre certaines de ses expressions.

Il s'agit maintenant de savoir d'où viennent ces idées, où elles résident et comment elles se communiquent à nous. Malebranche passe en revue toutes les diverses hypothèses qu'on peut faire, suivant lui, en réponse à ces questions : ou bien on peut supposer que les idées viennent des corps, ou que l'âme a la puissance de les produire, ou que Dieu les produit toutes avec elle en la créant, ou qu'il les produit successivement, à mesure qu'elle pense à quelque objet, ou que l'âme possède et voit en elle toutes les perfections qu'elle croit voir dans les corps, ou enfin qu'elle est unie â un être parfait renfermant en lui les idées de tous les êtres créés. 11 élimine tour à tour chacune de ces hypothèses pour arriver à conclure, que celte dernière seule est la vraie.

D'abord il critique longuement et il maltraite fort la vieille doctrine de Démocrite, conservée par quelques scholastiques, des images matérielles qui s'échappenl dus corps, qui voltigent dans les airs et viennent frapper nos organes. La seconde hypothèse, celle de l'âme excitée par les impressions du dehors et produisant elle-même ses idées, n'est pas de nature à trouver quelque grâce devant lui. Tout d'abord, en effet, il la condamne

comme une de ces pensées mauvaises que le père des lumières ne nous a pas données et qui viennent de notre esprit vain et superbe. Les idées sont des êtres et non pas même comme il le dit, des êtres si minces et si méprisables, puisque ce sont des êtres spirituels; si donc l'âme les produisait, elle aurait la puissance créatrice qui n'appartient qu'à Dieu. Il ne se peut non plus que toutes nos idées aient été créées avec nous ; cela serait contraire au grand principe de la simplicité des voies que Malebranche ne sépare pas de l'idée même de la Providence. Le nombre des idées est infini, Dieu donc serait obligé de créer un nombre infini d'idées en dépôt dans chaque esprit. Mais ne pourrait-il les créer au fur et à mesure que nous apercevons des choses différentes ? Cela non plus n'est pas possible ; il est certain que nous pouvons vouloir penser à une foule de choses ou même à toutes choses; il faut donc que déjà nous les apercevions confusément et qu'en tout temps nous ayons la faculté d'en contempler les idées.

C'est encore, selon Malebranche, une pensée d'orgueil inspirée par l'esprit des ténèbres, une pensée qu'il repousse avec horreur, que de croire l'esprit doué de la puissance d'apercevoir dans ses propres perfections toutes les choses du dehors. Combien de fois il cite ces paroles de saint Augustin : « non die quia tu tibi lumen es, » sur lesquelles il fonde, pour ainsi dire, tout son sentiment de la vision de Dieu? L'âme n'aperçoit en elle-même que ses sentiments, ses propres modifications, et nullement les choses du dehors. Elle connaît tous les êtres, elle connaît des choses infinies, comment, étant limitée, les connaîtrait-elle éminemment ? Dieu seul, qui a tout créé, voit en lui-même, d'une manière spirituelle, l'essence de toutes les créatures et leur existence dans les décrets de sa volonté.

Après l'élimination successive de toutes ces hypothèses, il ne reste plus rien, sinon de croire que nous voyons toutes choses en Dieu. Il est certain que Dieu a en lui les idées de tous les êtres, puisqu'il les a tous créés; il n'est pas moins certain que nous sommes unis avec lui, puisque nous avons toujours présente à l'esprit l'idée de l'infini qui, selon Malebranche. est Dieu même. Dieu étant étroitement uni à nos âmes par sa présence, il est, dit-il, le lien des esprits, comme l'espace est le lien des corps; donc l'esprit peut voir en Dieu tous les ouvrages

INTRODUCTION

de Dieu, supposé que Dieu veuille qu'il les y découvre. Or, Malebranche n'hésite pas à affirmer qu'il le veut indubitablement, parce qu'il agit toujours par les voies les plus simples. Quoi de plus simple que Dieu fasse voir aux esprits toutes choses en voulant simplement qu'ils voient ce qui est au milieu d'eux-mêmes, c'est-à-dire, ce qui en lui-même a rapport à ces choses et les représente? « Il veut que ce qui est en lui qui les représente nous soit découvert. » Quoi donc, si nous y voyons toutes choses, y verrons-nous donc aussi les choses particulières, changeantes, corruptibles, y verrons-nous des chevaux , des moucherons, dont il est si souvent question dans la polémique d'Arnauld contre la vision en Dieu?

Malebranche, dans la Recherche même, a semblé prévoir cette objection et a voulu se mettre en garde contre elle. Dans un passage du premier livre (ch. 14), il dit qu'il rejette comme inutile « ce nombre infini de petits êtres, qu'on nomme des espèces et des idées, » que notre ignorance nous fait imaginer pour rendre raison des choses que nous n'entendons pas. Il ajoute que : « les idées qui nous représentent les créatures ne sont que les perfections de Dieu qui répondent à ces créatures. » Dans les chapitres mêmes du troisième livre que nous venons d'analyser, il dit avec plus de précision : « Nous croyons qu'on voit en Dieu les choses changeantes et corruptibles parce qu'il n'est pas nécessaire pour cela de mettre quelque imperfection en Dieu, puisqu'il suffit que Dieu nous fasse voir en lui ce qui a rapport à ces choses. » Il dit encore : « Les idées particulières que nous avons des créatures ne sont que des limitations de l'idée du Créateur. » Là est en germe l'étendue intelligible dont le nom se trouve une seule fois dans la Recherche, mais qui revient si fréquemment dans les éclaircissements et dans les ouvrages postérieurs.

Ainsi le monde qu'habite notre esprit, le seul monde que réellement nous voyions et que nous sentions, est le monde des idées ou le monde intelligible. Ce n'est pas l'homme réel, le cheval réel, l'arbre réel, ce n'est pas même notre propre corps, mais un homme, un arbre, un corps, intelligibles, résidant en Dieu qui sont l'objet de nos perceptions. Toutefois Malebranche proteste, et nous devons le croire, qu'il n'a jamais eu la pensée de mettre autant d'objets intelligibles en Dieu

qu'il y a d'objets réels dans le monde. Mais dans la Recherche il s'est, dil-il, appliqué à montrer que nous voyons les corps en Dieu, et non pas en eux-mêmes, plutôt qu'à expliquer la manière dont nous les voyons. Désormais c'est dans une seule idée, c'est dans l'étendue intelligible, qu'il veut nous faire voir toute la multitude des ligures et des corps.

Ce n'est pas là une contradiction avec ce qu'il a dit dans la Recherche, ni même une nouvelle forme de la vision en Dieu, comme il nous est arrivé de le dire dans notre Histoire de la philosophie cartésienne ; c'est plutôt une explication, un développement et un complément. Quoique ce complément se trouve surtout en dehors de l'ouvrage que nous analysons, il convient de parler ici de l'étendue intelligible à cause du lien qui la rattache si étroitement au troisième livre de la Recherche et parce que, d'ailleurs, il en est assez longuement question dans les Éclaircissements L

Il faut d'abord rappeler que, selon Malebranche, nous connaissons les choses de deux manières, ou par lumière ou par sentiment : par lumière, ce dont nous avons une idée claire, par sentiment, ce dont il n'y a pas d'idée que nous puissions consulter pour en connaître les propriétés, ce qui est obscur et confus. Ainsi nous connaissons par idée l'étendue, les essences des choses, le général, l'absolu. L'idée nous fait connaître la nature essentielle des objets sensibles et les rapports qu'ils ont, ou qu'ils peuvent avoir, entre eux; le sentiment ne nous informe que du fait seul de leur existence. Nous ne voyons les ouvrages de Dieu comme actuellement existants que dans les impressions sensibles, la couleur, la chaleur, etc. C'est aussi par le sentiment que nous sommes informés de leurs différences sensibles et de ce qu'ils sont, non pas en eux-mêmes, mais par rapport à la commodité et à la conservation de la vie. Dans la connaissance des objets sensibles, entrent ces deux choses, idée et sentiment. « Il y a toujours, dit-il, idée pure et sentiment confus dans la connaissance que nous avons de l'existence des êtres, si on excepte celle de Dieu et de notre àme 2.

Le sentiment est en nous, l'idée seule est en Dieu. Mais si le

1 Voir surtout pour l'étendue intelligible le 10e éclaircissement, le 5° des Entretiens métaphysiques, le 3e des Conversations chrétiennes.

2 Éclaircissement sur les idées.

INTRODUCTION

sentiment est en nous, il ne vient pas de nous, comme on l'a déjà dit; c'est Dieu seul qui, à la présence des objets, le produit en nous, par une action qui n'a rien de sensible, et qui les joint à l'idée, lorsque les objets sont présents, afin que nous les croyions présents, et que nous entrions dans les sentiments nécessaires à notre conservation. Dans la perception d'un arbre, du soleil, d'un objet quelconque, il y a nécessairement une modalité de couleur, qui est en nous et une idée pure, l'étendue intelligible qui est en Dieu. Nous ne voyons donc pas les objets particuliers, les corps en Dieu; nous ne les voyons que par ce qui les représente en lui ; or ce qui nous les représente, c'est l'étendue intelligible avec les rapports éternels et immuables qu'elle contient.

Qu'est-ce donc que cette étendue intelligible qui achève et complète la vision en Dieu, qui a donné lieu à bien des discussions et des moqueries, et à la redoutable accusation d'Arnauld de faire un Dieu corporel, ou bien un monde pure modification de Dicu?L'élendue intelligible est-elle inintelligible? Sans prendre à la lettre cette plaisanterie d'Arnauld, il faut convenir que l'étendue intelligible présente plus d'une obscurité que nous ne nous flattons pas d'éclaircir complètement. Essayons cependant de faire comprendre la pensée de Malebranche.

L'idée de l'étendue intelligible considérée, non dans son objet, mais en nous, ne peut être que la perception de cette étendue nécessaire, infinie, que notre esprit conçoit, indépendamment de toute donnée des sens et de l'imagination. Mais la difficulté est de comprendre l'objet même de cette perception ou, pour parler comme Malebranche, l'idée même de l'étendue, la façon dont elle existe en Dieu et son rapport avec l'étendue créée et matérielle. L'étendue et la matière, d'après la doctrine de Descartes, qui est aussi celle de Malebranche, étant identiques, comment la mettre en Dieu, sans s'exposer au reproche de faire Dieu corporel? Malgré toutes les oppositions qu'il énumère entre l'étendue intelligible et l'étendue matérielle, Malebranche ne parvient pas à dissiper toutes les obscurités sur ce point fondamental. Dieu ayant créé l'étendue, il doit avoir en lui l'idée de l'étendue, comme les idées de toutes les choses qu'il a créées. Là n'est pas la principale difficulté, cl si Malebranche n'entendait pas quelque chose de plus par

l'étendue intelligible, sa doctrine n'aurait rien de bien particulier, ni qui ait pu donner lieu à de si vifs débats. Mais, pour Malebranche, l'étendue intelligible est quelque chose de plus qu'une idée dans l'entendement divin ; c'est aussi la réalité ou la perfection qui, dans l'essence divine, correspond à cette idée. L'étendue, répond-il à Arnauld, n'existe pas en Dieu seulement d'une manière idéale, comme elle pourrait exister dans notre esprit, mais elle y existe effectivement, c'est-à-dire, que tout ce qu'il y a de positif dans l'étendue matérielle est contenu en Dieu, source de toute réalité, et que les corps sont éminemment dans son essence, sinon il faudrait les faire dériver du néant. L'étendue intelligible est ce qui représente en Dieu l'étendue ; ce sont les perfections de sa substance qui ont rapport aux perfections de l'étendue créée ; c'est la substance divine, dont tous les êtres créés ou possibles ne sont que des participations infiniment limitées, en tant qu'elle est nécessairement [représentative des corps. C'est la matière, dit-il dans ses lettres à Arnauld, selon l'être qu'elle a dans le verbe de Dieu, c'est-à-dire, moins toutes les imperfections et les limites sensibles. Ajoutons encore qu'elle est l'objet immédiat que le géomètre contemple quand il pense à des corps qui ne sont point et qu'il les regarde comme privés de couleur et de qualités sensibles. C'est ainsi que Malebranche cherche à nous faire entendre que tout le réel de l'étendue est en Dieu, quoique Dieu ne soit pas étendu. Quelque obscure que demeure sa pensée, on voit que s'il ne met pas en Dieu l'étendue d'une manière purement idéale, il ne l'y met pas formellement, comme Arnauld l'en accuse, mais éminemment, suivant l'expression dont il se sert, c'est-à-dire seulement en ce qu'elle a d'essentiel, moins les bornes et les imperfections.

Il n'est pas non plus facile de clairement comprendre comment Malebranche entend que l'étendue intelligible est Tunique objet de toutes nos perceptions des choses matérielles, la toile, pour ainsi dire, où, sans laisser aucune trace, se peignent à nos yeux toutes les figures, non pas seulement les figures générales et géométriques, mais les figures sensibles. Elle ne varie pas ; elle ne cesse pas d'être une et infinie; comment donc se peut-il que nous découvrions en elle les choses particulières et changeantes? Il suffit, selon Malebranche, qu'elle se présente sous

INTRODUCTION

une limite quelconque à notre esprit pour qu'elle devienne une figure intelligible. J'y apercevrai, par exemple, un cercle, si je vois une portion intelligible dont toutes les parties soient à égale distance d'un môme point. La môme portion de l'étendue étant susceptible de recevoir une limite quelconque est apte à représenter, non seulement un cercle, mais toute ligure possible, quoiqu'elle môme elle ne soit pas figurée l. Toutes les figures intelligibles sont ainsi contenues en puissance dans rétendue intelligible, comme, suivant la comparaison de Malebranclie, sont contenues en un bloc de marbre toutes les figures qu'en peut tirer le ciseau du sculpteur.

Ainsi, par les diverses applications que Dieu en fait à notre esprit, par les diverses limites sous lesquelles il nous la découvre, l'étendue intelligible devient l'exemplaire de toutes les ligures intelligibles générales que notre entendement aperçoit. Joignez-y maintenant les sentiments que Dieu excite en nous, à l'occasion de ces ligures intelligibles, et elle nous représentera les figures sensibles particulières. De tous les sentiments, c'est la couleur â laquelle Malebranclie fait jouer le grand rôle dans cette transformation des figures intelligibles en figures sensibles. Grâce à la couleur, sur celte toile uniforme de l'étendue intelligible, se dessinent, avec le pinceau, pour ainsi dire, du peintre divin, toute l'infinie variété des objets sensibles. Chaque être particulier, a dit spirituellement Sainte-Beuve, n'est plus qu'une sorte de découpure et d'enluminure que nous faisons arbitrairement d'un quartier de l'étendue infinie. Arnauld ici encore n'a pas épargné à son rival les objections, les accusations, les plaisanteries et les sarcasmes.

Ainsi Malebranclie a-t-il réduit toutes ces idées innombrables des choses créées que d'abord, comme nous l'avons vu, il semblait mettre en Dieu, à une idée unique, celle de l'étendue intelligible, idée unique, mais admirablement vaste et féconde, inépuisable fonds d'où sortent et nous apparaissent toutes les figures sensibles par les sentiments que Dieu produit en nous à l'occasion des figures intelligibles.

« Je vois, dit-il, en Dieu l'étendue intelligible ou l'idée de la matière, c'est en cela seul, que consistent tous ces êtres re-

« 10e éclaircissement.

xmi l)Ë LA RECHERCHÉ DE LA VÉRITÉ.

prêseiitatifs et ce magnifique palais d'idées que M. Arnauld bâtit en nia faveur.

Les êtres matériels sont d'ailleurs les seuls que nous voyons en Dieu, d'après Malebranche ; ni Dieu en qui nous les voyons, ni l'a me qui les voit, ne nous sont connus par idée. Dieu est immédiatement intelligible, par lui-même, et l'âme ne nous est connue que par le sentiment intérieur. En effet rien de fini ne peut représenter l'infini ; il n'y a pas d'idée de l'infini, ou plutôt l'infini est sa propre idée à lui-même, il s'ensuit, selon Malebranche, que si Dieu est pensé, il faut qu'il soit.

Quant à l'âme, elle ne nous est connue que par sentiment. Selon j)cscartes, l'âme est plus cjdre^g^j^^^oj^is^ selon Malebranche, le corps est plus clair que ràmg, C'est là, du moins à ce qu'il semble, une grosse hérésie cartésienne qu'Arnauld et Régis ont vivement reprochée à l'auteur de la Recherche et qui a été signalée par tous les historiens de la philosophie. Peut-être cependant l'opposition entre Descartes et Malebranche n'est-elle pas réellement aussi grande qu'elle en a Fair au premier abord. La clarté que Descartes attribue à l'àme est surtout relative au fait de son existence, c'est-à-dire à l'existence même de la pensée. L'obscurité et la confusion qui, d'après Malebranche, seraient le propre de la connaissance de l'âme, il ne l'entend ni de l'existence même de l'àme, ni de la distinction de l'âme et du corps, mais seulement de sa nature et des diverses modifications dont elle est susceptible. Nous connaissons mieux l'âme que le corps, l'âme nous étant immédiatement connue ; mais nous comprenons mieux le corps, c'est-à-dire l'étendue, parce que nous pouvons le ramener à des propriétés mathématiques. C'est par là, dit-il d'ailleurs lui-même, qu'il espère accorder ceux, selon lesquels il n'y a rien qu'on connaisse mieux que l'àme, et ceux selon lesquels il n'y a rien qu'on connaisse moins. Notons ce qu'il dit, dans la Recherche^ contre les cartésiens qui prétendent qu'il y a plus de clarté dans l'âme que dans l'idée de l'étendue : « La conscience que nous avons de nous-mème ne nous montre peut-être que la moindre partie de nous-mème. »

C'est en voyant, immédiatement, et sans idée, Dieu lui-même que nous voyons en une certaine mesure ses proportions infinies et leurs rapports. Ces rapports qui sont de deux sortes, rap-

INTRODUCTION

ports de perfection et rapports de grandeur, constituent les vérités éternelles, immuables, absolues. Les vérités ne sont pas des idées, mais des rapports entre les idées. La vue en Dieu des vérités éternelles est ce qu'il appelle la raison. Avec quelle beauté de langage, avec quel lyrisme métaphysique, il célèbre cette raison divine, ou cette vue en Dieu des vérités éternelles, qui est le rapport de tous les esprits avec une même source de lumière, avec le soleil intelligible éclairant toutes les intelligences, comme le soleil sensible éclaire tous les yeux. C'est ici surtout qu'il s'inspire de saint Augustin, en se séparant de Descartes, auquel il reproche d'avoir fait de ces lois éternelles, des décrets libres delà volonté de Dieu : « Si les lois éternelles, dit-il, dépendaient de Dieu, il me parait évident qu'il n'y aurait plus de science véritable. Voit-on clairement que Dieu ne puisse cesser de vouloir ce qu'il a voulu d'une volonté libre et indifférente 1 ? »

Tous les esprits contemplent la raison, sans s'empêcher les uns les autres. Par elle nous sommes assurés qu'il n'y a pas d'homme au monde qui n'aperçoive les mêmes vérités que je vois, par exemple, que deux et deux font quatre, et qu'il faut préférer son ami à son chien. La raison s'impose à nous de deux manières, tantôt au point de vue spéculatif, comme vérité, tantôt au point de vue pratique, comme ordre, tantôt en nous montrant des rapports de grandeur, et tantôt en nous montrant des rapports de perfection. Quoiqu'il ait surtout développé celte partie, la plus haute et la plus plausible de la vision en Dieu, dans ses Méditations, dans les Entretiens métaphysiques et dans le Traité de morale, il y a aussi dans la Recherche de la vérité et dans les Éclaircissements des pages sur la raison qui égalent Jes plus belles de Bossuet et de Fénelon. Que celui-là, dit-il, à la fin du troisième livre, qui sacrifie tout aux richesses, rentre au dedans de lui en faisant taire les sens et l'imagination pour consulter la raison, il entendra « une réponse claire et distincte de ce qu'il doit faire, réponse éternelle qui a toujours été dite, qui se dit et qui se dira toujours, réponse qu'il n'est pas nécessaire que j'explique parce que tout le monde la sait, ceux qui lisent ceci et ceux qui ne le lisent pas, qui n'est ni

1 Voir le 10e éclaircissement, sur la nature des idées.

xxiv DË LA RECHERCHE de la vérité.

grecque, ni latine, ni française, ni allemande et que toutes les nations conçoivent, réponse enfin qui console les justes dans leur pauvreté et désole les pécheurs dans leur richesse ». Nous sortirions tout à fait du cadre de la Recherche et de cette introduction, si nous entrions dans de plus amples explications sur les vérités pratiques qu'engendrent les rapports de perfection, sur cet ordre qu'elles constituent, ordre immuable que nous devons suivre et que Dieu lui-même consulte dans toutes ses opérations.

Si de l'entendement nous passons à la volonté, c'est encore Dieu que nous rencontrons, Dieu qui est ici, comme en tout le reste, le seul acteur. L'homme ne voit, selon Malebranche, que parce que Dieu l'éclairé, il ne veut que parce que Dieu l'aime et le fait aimer. La volonté qui, avec l'entendement, embrasse l'âme tout entière, est la faculté de recevoir des inclinations, faculté qu'il compare à la capacité de la matière de recevoir des mouvements. Les inclinations, dont la volonté ne se distingue pas, nous viennent de Dieu et ne dépendent pas de nous. Toutes se ramènent à une inclination fondamentale, qui est l'amour du bien indéterminé, du bien en général, lequel au fond est l'amour de Dieu ; de là cette autre définition qu'il donne aussi de la volonté : la volonté est le mouvement naturel qui nous porte vers le bien en général. L'esprit ne désire, ne hait ou n'aime qu'en vertu de cette impulsion. « Nous n'agissons, dit-il, que par le concours de Dieu, et notre action considérée comme efficace et capable de produire quelque effet, n'est point différente de celle de Dieu *. »

Donc Dieu seul opère en nous. Toutefois Malebranche s'efforce de conserver une faible part d'action à l'homme à côté de celle de Dieu. Dieu nous incline toujours au bien général par une impression invincible; c'est Dieu aussi qui nous représente l'idée d'un bien particulier où il nous pousse par cette impulsion générale vers le bien. Quant à l'homme, il voit ce bien particulier, il se sent attiré vers lui, mais il est libre de s'y arrêter ou de passer outre. Il voit que ce bien n'est pas le bien suprême, il sent qu'il peut le laisser derrière lui pour aller plus avant et poursuivre la recherche du vrai bien, en vertu de cette impulsion générale qui l'y pousse. Discerner les vrais biens des

1 15e éclaircissement.

INTRODUCTION

faux biens, suspendre notre amour à l'égard de chaque bien particulier, voilà le champ qu'il laisse à la liberté de l'homme ; d'où ce grand précepte de sa morale : ne jamais aimer un bien absolument, si sans remords on peut ne pas l'aimer. Quelque faible que soit la part laissée à la liberté de l'homme par Malebranche, elle semble imcompatible, comme l'a remarqué Fénelon, avec le principe même de toute sa métaphysique, la passivité absolue des créatures et l'impossibilité où elles sont de se modifier elles-mêmes, Dieu étant la seule cause efficiente, est l'auteur de toute modification, comme de toute réalité.

Après avoir étudié l'âme en elle-même, Malebranche la considère dans ses rapports avec le corps. Mais d'abord y a-t-il des corps? Leur existence est douteuse, puisque, comme nous l'avons vu, les idées sont les seuls objets de la perception et que les corps sont pour nous comme s'ils n'existaient pas. Il juge donc la raison impuissante à démontrer qu'il y a des corps; la foi seule peut nous assurer de leur existence. L'argument de la véracité divine est lui-même insuffisant, parce que nulle part Descartes prouve que Dieu nous ait assuré qu'effectivement les corps existent. Mais ce que la raison toute seule ne peut nous démontrer, la révélation, selon Malebranche, nous l'apprend. Comment, nous l'apprend- elle ? par la Bible où l'on voit en scène mille et mille créatures, des miracles, des apôtres, des prophètes; ce ne sont, il est vrai, que des apparences, mais la Bible étant un livre divin qui ne peut nous tromper, toutes ces apparences se changent en réalités, et voilà l'existence des corps assurée par un témoignage divin. Tel est le tour singulier par lequel Malebranche cherche à échapper à un idéalisme semblable à celui de Berkeley, et à la négation absolue du monde matériel 1.

Voyons maintenant comment il explique les rapports^es corps les uns avec les autres et particulièrement de l'âme avec le corps. Rappelons d'abord que, selon le grand principe de cette philosophie, nulle créature ne peut agir sur une autre par une efficace qui lui soit propre ; il n'y aura donc entre elles qu'une simple correspondance, par une intervention continuelle de Dieu, seule vraie cause. Nulle créature ne peut véritablement être cause, mais seulement une occasion à propos de laquelle l'uni-

1 6e éclaircissement.

de La nECHEaeiïi de la vérité.

que vraie cause entre en exercice. Veut-on néanmoins leur donner le nom de cause, il faut ajouter quelles ne sont que des causes occasionnelles. La théorie des causes occasionnelles est presque non moins célèbre, dans la philosophie de Malebranche, que celle de la vision en Dieu ; elle est à la volonté, ce que la vision en Dieu est à l'entendement. Considérons-la d'abord par rapport aux corps en général, puis dans son application particulière aux rapports de l'âme avec notre corps l.

Croire qu'il y ail par le choc communication de mouvement entre les corps, c'est prendre, selon Malebranche, un simple rapport de succession pour un rapport de causalité. Leur rencontre ou leur choc n'est pas une cause réelle, mais seulement la cause occasionnelle de la distribution du mouvement : « L'esprit ne concevra, dit* il, jamais qu'un corps, substance purement passive, puisse transmettre dans un autre la puissance qui le transporte 1 » Seul le créateur des corps a la force poulies mouvoir, nul corps ne pouvant exister, un seul instant, sans que Dieu le veuille, et de nouveauté crée en ce même instant. Or, il ne se peut que ce corps, que Dieu crée continuellement, il ne le crée quelque part ; il ne se peut qu'il ne le place toujours ici ou là par cette même volonté de créer. Un corps est en repos, parce que Dieu le crée toujours à la même place ; il est en mouvement, parce qu'il le crée et le conserve successivement en des lieux différents. Donc il y a contradiction à supposer qu'un corps puisse en mouvoir un autre. L'efficace de la volonté divine, comme Malebranche se plaît à le répéter, voilà en quoi consiste la force mouvante des corps. Ce n'est pas la première boule qui met en mouvement la seconde parle choc, mais Dieu qui la meut à l'occasion de ce choc ; ce n'est pas le soleil qui envoie la^lumière, mais Dieu qui répand de tous les côtés la lumière, dans l'instant que le soleil se lève.

Il en est de même, à plus forte raison, pour les rapports de l'âme et du corps qui ne sont d'ailleurs qu'un cas particulier de la règle générale de la communication des substances. « Ceux qui pensent, dit-il, que les corps se communiquent nécessairement dans le moment de leur rencontre, pensent quelque chose de vraisemblable. Car enfin ce préjugé a quelque fande-

1 5° éclaircissement.

INTRODUCTION

ment. Les corps semblent avoir essentiellement rapport aux corps. Mais l'esprit et le corps sont deux genres d'êtres si opposés, que ceux qui pensent que les émotions de l'âme suivent nécessairement les mouvements du corps, pensent une chose qui n'a pas la même apparence l. » L'âme et le corps ne sont donc que causes occasionnell.es à l'égard l'un de l'autre* Comme toutes les autres créatures, l'âme est incapable d'action; lui attribuer une efficace quelconque, sur la foi du sentiment obscur de la conscience,, c'est oublier qu'elle est une créature, car toute efficace, quelque petite qu'on la suppose, est quelque chose d'infini et de divin. L'âme n'est pas plus capable de produire des mouvements que des idées^ Ce qui nous induit en erreur, pour les mouvements, comme pour les idées, c'est que, d'ordinaire, ils suivent nos volontés. Mais autre chose est l'effort, autre chose est l'efficace; ici encore nous prenons l'occasion, ou la condition, pour la cause elle-même. C'est à tort qu'on invoque l'expérience ; l'expérience ne nous apprend rien, sinon que les modalités de l'âme et du corps sont réciproques, et non que le corps agisse sur l'âme. A plus forte raison le corps n'agira-t-il pas sur l'âme, c'est-à-dire ce qui est moins noble sur ce qui l'emporte infiniment par le prix et la dignité. Nul changement, ni sentiment, ni idée, n'arrive dans l'âme par la vertu du corps. J'éprouve de la chaleur en face du feu, parce que Dieu la produit en moi, tout de même ce n'est pas moi qui lève mon bras quand je veux le lever, mais Dieu qui le lève, Dieu qui accommode l'efficace de son action à l'inefficace des créatures, suivant une loi générale qu'il s'est prescrite à luimême. Ainsi toutes les choses qui se passent dans le corps, tous les mouvements des esprits animaux, ne sont qu'une occasion et non une cause, à l'égard de toutes les manifestations de l'âme.

L'alliance entre l'âme et le corps ne consiste pas en une réciprocité d'action, mais en une correspondance naturelle et mutuelle, entretenue continuellement par Dieu, des pensées de 'l'âme avec les traces du cerveau, des émotions de l'âme avec les émotions des esprits animaux, loutre l'âme et le corps il n'y a pas d'autre lien que les décrets divins. C'est à Dieu seul, et

1 Hecherche, liv. î>, chap. 2,

non au corps, que notre âme est unie. Si Dieu ne voulait accorder ses volontés, toujours efficaces, avec nos désirs, toujours impuissants, nous demeurerions, dit-il, dans le monde immobiles comme un roc, stupides comme une souche. Dans la réciproque action de nos modalités, appuyée sur le fondement éternel des décrets divins, est donc tout le secret, selon Malebranche, de l'union de l'âme et du corps ; Dieu est le seul médiateur de tout commerce entre les deux substances. C'est en Dieu que notre esprit veut et aime, comme c'est en Dieu, et par Dieu seul, qu'il sent, qu'il connaît et qu'il comprend. En un mot, tout vient de Dieu et rien de la créature, en d'autres termes Dieu est tout, et l'homme n'est rien.

Partout Malebranche se plaît à célébrer les avantages religieux et moraux de cette doctrine. Le plus grand de tous, suivant lui, est de nous ôter la crainte ou l'amour des créatures pour nous apprendre qu'il ne faut aimer et craindre que Dieu seul. De la croyance à une efficace quelconque des causes secondes, il n'y aurait qu'un pas, selon Malebranche, à l'adoration des créatures. Un autre avantage, c'est d'épargner à Dieu des volontés particulières. Dieu en effet n'entre en action que selon des lois générales, à propos des causes occasionnelles, sans qu'il soit besoin d'un nouveau décret particulier pour chaque circonstance semblable.

Nous ne nous arrêterons pas longuement à discuter la valeur de ces deux prétendus avantages. Que les objets sensibles ne soient que l'occasion, et non la cause, de son plaisir, l'homme s'y attachera-t-il moins ? Nous ne voyons pas davantage» où sera l'économie des volontés particulières. Ce qui nous frappe plus c'est cet automatisme divin qui semble incompatible avec la liberté de l'homme, malgré tous les efforts de Malebranche pour laisser subsister quelque chose en nous qui soit la matière du mérite. Il ne veut pas en effet qu'on le confonde, ni avec les philosophes qui, comme Spinoza, ont résolument nié la liberté, ni avec les théologiens qui, comme le P. Boursier ont soutenu, dans toute sa rigueur, la doctrine de la prémotion physique. Il reproche au P. Boursier de faire Dieu semblable à un ouvrier qui aurait construit une statue dont la tête serait mue par une charnière, et qui s'inclinerait respectueusement devant lui, pourvu qu'il tire un cordon. La statue salue, quand il le tire, et il est satisfait

INTRODUCTION. xxix

de ses hommages ; mais un jour ayant oublié de faire aller ce ressort, ia statue ne le salue pas, et de colère il la brise. Le système de Malebranche échappe-t-il donc à cet inconvénient ? N'est-ce pas Dieu qui tire toujours le cordon ?

Nous venons de voir ce qu'est Dieu au regard de l'homme. Quant à savoir ce qu'il est en lui-même, quels sont ses attributs, en quoi consiste sa Providence, et comment elle se concilia avec les désordres du monde, ce sont des questions que nous laissons de côté, comme nous l'avons déjà dit ; non pas qu'il n'y en ait quelque trace dans la Recherche elle-même, et surtout dans les éclaircissements, mais parce qu'elles y sont seulement indiquées et supposées, plutôt que traitées.

L'existence même de Dieu n'est plus d'ailleurs à démontrer ; même en étudiant l'homme et le jeu de ses facultés, c'est Dieu qui n'a pas cessé d'être notre véritable objet ; Dieu se peut, dit-il, prouver en mille manières, le plaisir, la douleur, chaque idée de l'esprit, chaque mouvement du corps, peut servir à le démontrer. Toutefois, comme nous l'avons dit, il se découvre encore plus directement à nous, dans son essence même, par l'idée de l'infini. Si Malebranche emprunte à Descartes la preuve de l'existence de Dieu par l'idée de l'infini, ce n'est pas sans la modifier d'après sa doctrine de la vision en Dieu. Descartes s'élève de l'idée de l'infini, qui est en nous, à l'être infini, comme de l'effet à sa cause, de la marque et du sceau de l'ouvrier, à l'ouvrier lui-même. Selon Malebranche, rien ne peut représenter l'infini , si ce n'est l'infini lui-même ; Dieu et son idée sont donc une seule et même chose. Par cela seul que Dieu est pensé, il faut qu'il soit. C'est une preuve, comme il le dit, de simple vue et non une preuve de raisonnement.

Le sujet de la Recherche est bien l'homme tout entier, l'homme considéré en lui-même et dans ses rapports avec le corps et avec Dieu. Mais Malebranche nous a prévenus qu'en étudiant l'homme et ses facultés, il avait pour but principal d'expliquer nos erreurs et de remonter à leur principe. « Je n'ai jamais eu dessein, dit-il, de traiter à fond de la nature de l'esprit, mais j'ai été obligé d'en dire quelque chose pour expliquer les erreurs dans leur principe » Tout en faisant remar-

1 Recherche, 5e liv., dernier chapitre.

([uor que Malcbranche parle ici un peu trop modestement de ja partie considérable de son ouvrage qui a pour but la nature de l'esprit, suivons-le dans l'analyse qu'il a faite des causes de nos erreurs.

Il se propose de combattre l'erreur, cette cause de toutes les misères de l'homme, de dissiper les illusions, les préjugés qui naissent de l'union de l'âme et du corps, de purifier, pour ainsi dire, l'entendement afin de le préparer à recevoir la vérité. Quelle est cette vérité à laquelle il veut ouvrir les intelligences ? C'est sans doute la vérité en général, mais c'est en particulier, comme on le voit à chaque page, la vérité de la philosophie nouvelle, c'est-à-dire de la philosophie de Descartes. Entre toutes les maladies de l'esprit humain, entre toutes les erreurs, quelles sont celles auxquelles de préférence il déclare la guerre , celles qu'il poursuit avec le plus de persistance, de verve et d'ironie ? Ce sont celles surtout qui lui semblent faire obstacle dans les esprits au succès de la philosophie de Descartes. Dans la Recherche, comme dansl\4r/ de penser de Port- Royal, Aristote est sans cesse cité en exemple des erreurs où l'entendement mal dirigé peut nous entraîner, tandis que Desçarles, par contraste, est donné comme le modèle de toutes les vérités où l'esprit humain peut atteindre en suivant la vraie méthode.

Pour engager à marcher sur ses pas dans cette voie qui mène à la vérité, Malebranche nous présente son dessein de la façon la plus insinuante et la plus modeste. On dirait que c'est seulement un moraliste qui se propose de faire rentrer l'homme en lui-même, plutôt qu'un métaphysicien qui prétend substituer au monde réel un monde des idées, un monde purement intelligible. Il tâche de nous représenter comme moins pénible qu'on a coutume de le croire, cet effort que l'homme est obligé de faire sur lui-même pour combattre l'erreur. « 11 ne faut pas, dit-il, s'imaginer qu'il y ait beaucoup à souffrir dans la recherche de la vérité ; il ne faut que se rendre attentif aux idées claires que chacun trouve en soi-même, et suivre exactement quelques règles que nous donnerons dans la suite. » D'ailleurs, ajoute-t-il, quand cet effort n'aurait pas tout l'effet qu'on deii en attendre, il ne serait pas inutile ; si les hommes ne deviennent pas infaillibles, ils se tromperont beaucoup moins, et s'ils

INTRODUCTION

ne se délivrent pas entièrement de leurs maux, ils en éviteront au moins quelques-uns.

Malebranche ne se contente pas de généralités sur la faiblesse de l'esprit humain et sur sa faillibilité, il s'applique à nous montrer, pour ainsi dire, une à une, toutes les causes des erreurs de l'esprit humain. De là cette énumération détaillée de toutes les espèces d'erreurs, qui est l'objet de la plus grande partie de son ouvrage. Dans ces analyses, si fines et si profondes, si délicates et si piquantes, des causes de nos erreurs, des égarements de l'esprit et du cœur, Malebranche, comme nous l'avons déjà dit, se montre l'égal de nos plus grands moralistes. Quoi qu'on pense de ses hypothèses métaphysiques ou théologiques, cette partie si considérable de la Recherche n'a rien perdu, et ne } erdra jamais rien de sa valeur. Aussi a-t-elle été unanimement admirée par les adversaires, comme par les disciples de Malebranche, par le xvine siècle, comme par le xvne. « Quand il saisit le vrai, dit Condillac lui-môme, personne ne peut lui être comparé. Quelle sagacité pour dévoiler les erreurs des sens, de l'imagination, de l'esprit et du cœur I Quelle touche quand il peint les différents caractères des gens qui s'égarent 1 ! »

L'union de l'âme avec le corps, union fortifiée par le péché, telle est, selon Malebranche, la raison première de l'erreur et le principe de toutes les misères de l'homme. Ce n'est pas Dieu qui nous trompe ; c'est nous qui nous trompons par le mauvais usage de notre liberté, par la précipitation de nos jugements. Il n'y a qu'une cause réelle, mais il y %a plusieurs occasions de l'erreur, à savoir toutes nos manières d'apercevoir, jointes à nos inclinations et à nos passions ; les sens, l'imagination, les inclinations, les passions et l'entendement par lui-même, voilà les cinq chefs auquel s Malebranche rapporte toutes les occasions de l'erreur. Tour à tour il dévoile les illusions des sens, les visions de l'imagination, les abstractions de noire esprit, qui ne sont pas moins trompeuses, les inclinations de noire volonté et les passions de notre cœur, qui p. esque toujours nous cachent la vérité.

Quoique nul philosophe soit plus hostile aux sens que Malebranche, il ne les condamne cependant pas d'une manière abso-

4 Traité des systèmes, chap. 7.

xxxn DE LA RECHERCHE DE LA VÉRITÉ.

lue. Ils lui semblent môme encore si proportionnés, dans Tordre actuel, à leur véritable fin, qu'il ne peut se résoudre à croire qu'ils aient été entièrement corrompus par le péché originel. Nous ne le suivrons pas dans ses suppositions sur ce que les sens ont pu être dans Adam, quelque curieuse que soit cette psychologie conjecturale de l'homme avant la chute. Mais, à ne considérer les sens que par rapport au but en vue duquel ils nous ont été donnés, c'est-à-dire la conservation de la vie, Malebranche les voit merveilleusement adaptés à cette fonction, avec un ordre, avec une exactitude qu'on ne saurait croire une suite du péché. C'est notre volonté, par ses jugements précipités, et non pas nos sens qui nous trompent. Voici la règle à suivre à leur égard pour éviter l'erreur : « Ne juger jamais par les sens de ce que les choses sont en elles-mêmes, mais seulement du rapport qu'elles ont avec notre corps. » Excellents pour tout ce qui regarde la conservation de notre être sensible, ce sont de faux témoins en fait de vérité. Pour les convaincre tous par l'exemple d'un seul, d'infidélité et d'erreur, il s'en prend au plus noble et au plus étendu, au sens de la vue. Il suffira, dit-il, de ruiner l'autorité des yeux sur la raison pour nous porter à une défiance générale de tous les autres sens.

Or, il montre que nos yeux nous trompent généralement dans tout ce qu'ils nous représentent, qu'il s'agisse de la grandeur des corps, de leurs figures ou de leurs mouvements. L'analyse des six moyens dont l'âme, suivant lui, se sert pour apprécier la distance des objets, que nous ne percevons pas naturellement, comme Malebranche le prouve, mérite d'être particulièrement signalée. Nous ne pouvons pas juger par la vue de ce que les choses sont en elles-mêmes, mais de ce qu'elles sont par rapport à la conservation de notre corps. En circonscrivant, comme il le fait, le témoignage de la vue dans ses véritables limites, en distinguant, comme on dirait aujourd'hui, les perceptions naturelles des perceptions acquises, Malebranche a fait preuve d'originalité, comme physicien et comme psychologue ; il est le précurseur de Berkeley, quoique Reid l'ait passé sous silence, et il a devancé aussi plusieurs des travaux contemporains sur le même sujet.

Mais la grande tromperie dont il accuse les sens, don

INTRODUCTION

tous se rendent également coupables, c'est de nous montrer dans les objets, les qualités sensibles, lumière, couleur, chaleur,etc., qui ri'ont d'existence que dans l'âme. Qu'y a-t-il dans les objets? pas autre chose que le mouvement et le changement des parties.

Le moraliste succédant ensuite au physicien et au psychologue, énumère les erreurs, dont les sens sont la cause indirecte, par l'impuissance où ils mettent l'âme, absorbée par leurs impressions, d'avoir de l'attention à ce que l'entendement lui représente au môme moment. Une personne nous expliquet-elle quelque vérité, l'âme, au lieu d'être attentive à ses raisons, le sera davantage à ses gestes, à ses habits, à la façon dont elle parle. Quelqu'un s'exprime-t-il avec facilité, a-t-ii l'air d'un honnête homme, est-il suivi d'un grand train, est-il enfin assez heureux pour plaire, il aura raison dans tout ce qu'il avancera, « il n'y aura pas jusqu'à son collet et ses manchettes qui ne prouvent quelque chose ». Est-il assez malheureux pour avoir les apparences contraires, il aura beau démontrer, il ne prouvera rien. Ce collet sale et chiffonné fera mépriser celui qui le porte et tout ce qui peut venir de lui. Yoilà les jugements des hommes; ce n'est pas la raison, ce sont leurs yeux et leurs oreilles qui jugent de la vérité, môme dans les choses qui ne dépendent que de la raison. C'est clans des analyses, des portraits et des traits de ce genre que Malebranche rivalise avec la Bruyère.

Les personnes sages doivent donc toujours se mettre en garde contre ces séductions des manières sensibles. « Ils imitent ce fameux exemple des juges de l'aréopage qui défendaient rigoureusement à leurs avocats de se servir de ces paroles et de ces figures trompeuses et qui ne les écoutaient que dans les ténèbres, de peur que les agréments de leurs paroles et de leurs gestes ne leur persuadassent quelque chose contre la vérité et la justice, et afin qu'ils pussent s'appliquer davantage â considérer la solidité de leurs raisons. » Mortifier et combattre les sens, afin d'ôter de ce poids qui nous entraîne vers les choses sensibles, ne jamais juger par les sens de ce que les choses sont en elles-mêmes, mais seulement par rapport â nous, voilà la double règle de logique et de morale que recommande Malebranche contre les erreurs des sens.

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