‹ De la recherché de la vérité (volume 3)Chapitre 12 sur 108 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L De la nature et des propriétés de l'entendement. — IL De la nature et des propriétés de ia volonté, et ce que c'est que la liberté.

L'Erreur est la cause de la misère des hommes ; c'est le mauvais principe qui a produit le mal dans le monde ; c'est elle qui fait naître et qui entretient dans notre âme tous les maux qui nous affligent, et nous ne devons point espérer de bonheur solide et véritable qu'en travaillant sérieusement à l'éviter.

L'écriture sainte nous apprend que les hommes ne sont misérables que parce qu'ils sont pécheurs et criminels, et ils ne seraient ni pécheurs, ni criminels, s'ils ne se rendaient point esclaves du péché en consentant à l'erreur.

S'il est donc vrai que l'erreur soit l'origine de la misère des hommes, il est bien juste que les hommes fassent effort pour s.'en délivrer. Certainement leur effort ne sera point inutile et sans récompense, quoiqu'il n'ait pas tout l'effet qu'ils pourraient souhaiter. Si les hommes ne deviennent pas infaillibles, ils se tromperont beaucoup moins , et s'ils ne se délivrent pas entièrement de leurs maux, ils en éviteront au moins quelques-uns. On ne doit pas en cotte vie espérer une entière félicité, parce qu'ici-bas on ne doit pas prétendre à l'infaillibilité ; mais on

doit, travailler sans cesse à ne se point tromper, puisqu'on souhaite sans cesse de se délivrer de ses misères. En un mot, comme on désire avec ardeur un bonheur, sans l'espérer, on doit tendre avec effort à l'infaillibilité, sans y prétendre.

Il ne faut pas s'imaginer qu'il y ait beaucoup à souffrir dans la recherche de la vérité ; il ne faut que se rendre attentif aux idées claires que chacun trouve en soi-même, et suivre exactement quelques règles que nous donnerons clans la suite l. L'exactitude de l'esprit n'a presque rien de pénible ; ce n'est point une servitude comme l'imagination la représente, et si nous y trouvons d'abord quelque difficulté, nous en recevons bientôt des satisfactions qui nous récompensent abondamment de nos peines ; car enfin il n'y a qu'elle qui produise la lumière et qui nous découvre la vérité.

Mais sans nous arrêter davantage à préparer l'esprit des lecteurs, qu'il est bien plus juste de croire assez portés d'euxmêmes à la recherche de la vérité, examinons les causes et la nature de nos erreurs ; et puisque la méthode qui examine les choses en les considérant dans leur naissance et dans leur origine, a plus d'ordre et de lumière et les fait connaître plus à fond que les autres, tâchons de la mettre ici en usage.

I. L'esprit de l'homme, n'étant point matériel ou étendu, est sans doute une substance simple, indivisible et sans aucune composition de parties ; mais cependant on a coutume de distinguer en lui deux facultés: savoir, Y entendement et la volonté, lesquelles il est nécessaire d'expliquer d'abord, pour attacher à ces deux mots une notion exacte ; car il semble que les notions ou les idées qu'on a de ces deux facultés ne sont pas assez nettes, ni assez distinctes.

Mais parce que ces idées sont fort abstraites et qu'elles ne tombent point sous l'imagination, il semble à propos de les exprimer par rapport aux propriétés qui conviennent à la matière, lesquelles, se pouvant facilement imaginer, rendront les notions qu'il est bon d'attacher à ces deux mots, entendement et volonté, plus distinctes et même plus familières. Il faudra seulement prendre garde que ces rapports de l'esprit et de ia matière ne sont pas entièrement justes, et qu'on ne compare

4 Livre sixième.

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ensemble ces deux choses que pour rendre l'esprit plus attentif et faire comme sentir aux autres ce que l'on veut dire.

La matière ou l'étendue renferme en elle deux propriétés ou deux facultés. La première faculté est celle de recevoir différentes figures, et la seconde est la capacité d'être mue. De même l'esprit de l'homme renferme deux facultés : la première, qui est Y entendement, est celle de recevoir plusieurs idées, c'est-à-dire d'apercevoir plusieurs choses ; la seconde, qui est la volonté, est celle de recevoir plusieurs inclinations, ou de vouloir différentes choses. Nous expliquerons d'abord les rapports qui se trouvent entre la première des deux facultés qui appartiennent à la matière et la première de celles qui appartiennent à l'esprit.

L'étendue est capable de recevoir deux sortes de figures.

Les unes sont seulement extérieures, comme la rondeur à un morceau de cire ; les autres sont intérieures, et ce sont celles qui sont propres à toutes les petites parties dont la cire est composée ; car il est indubitable que toutes les petites parties qui composent un morceau de cire ont des ligures fort différentes de celles qui composent un morceau de fer. J'appelle donc simplement figure celle qui est extérieure, et j'appelle configuration la ligure qui est intérieure, et qui est nécessaire à toutes les parties dont la cire est composée, afin qu'elle soit ce qu'elle est.

On peut dire, de même, que les perceptions que l'âme a des idées sont de deux sortes. Les premières, que l'on appelle perceptions pures, sont, pour ainsi dire, superficielles à l'âme : elle ne la pénètrent et ne la modifient pas sensiblement. Les secondes, qu'on appelle sensibles, la pénètrent plus ou moins vivement. Tels sont le plaisir et la douleur, la lumière et les couleurs, les saveurs, les odeurs, etc. Car on fera voir dans la suite que les sensations ne sont rien autre chose que des manières d'être de l'esprit, et c'est pour cela que je les appellerai des modifications de l'esprit.

On pourrait appeller aussi les inclinations de l'âme des modifications de la même âme. Car puisqu'il est constant que l'inclination de la volonté est une manière d'être de l'âme, on pourrait l'appeller modification de l'âme ; ainsi (pie le mouvement dans les corps étant une manière d'être des mêmes corps

on pourrait dire que le mouvement est une modification de la matière. Cependant je n'appelle pas les inclinations de la volonté, ni les mouvements de la matière, des modifications, parce que ces inclinations et ces mouvements ont ordinairement rapport à quelque chose d'extérieur ; car les inclinations ont rapport au bien, et les mouvements ont rapport à quelque corps étranger. Mais les figures et les configurations des corps, et les sensations de l'âme, n'ont aucun rapport nécessaire au dehors. Car de même qu'une figure est ronde, lorsque toutes les parties extérieures d'un corps sont également éloignées d'une de ses parties qu'on appelle le centre, sans aucun rapport à ceux de dehors , ainsi toutes les sensations dont nous sommes capables pourraient subsister, sans qu'il y eût aucun objet hors de nous. Leur être n'enferme point de rapport nécessaire avec les corps qui semblent les causer, comme on le prouvera ailleurs , et elles ne sont rien autre chose que l'âme modifiée d'une telle ou telle façon ; de sorte qu'elles sont proprement les modifications de l'âme. Qu'il me soit donc permis de les nommer ainsi pour m' expliquer.

La première et la principale des convenances qui se trouvent entre la faculté qu'a la matière de recevoir différentes figures et différentes configurations et celle qu'a l'âme de recevoir différentes idées et différentes modifications, c'est que, de même que la faculté de recevoir différentes figures et différentes configurations dans les corps est entièrement passive et ne renferme aucune action, ainsi la faculté de recevoir différentes idées et différentes modifications dans l'esprit est entièrement passive et ne renferme aucune action; et j'appelle cette faculté, ou cette capacité qu'a l'âme de recevoir toutes ces choses, entendement.

D'où il faut conclure que c'est l'entendement qui aperçoit ou qui connaît, puisqu'il n'y a que lui qui reçoive les idées des objets; car c'est une même chose à Pâme d'apercevoir un objet que de recevoir l'idée qui le représente. C'est aussi l'entendement qui aperçoit les modifications de l'âme, ou qui les sent, puisque j'entends, par ce mot entendement, celle faculté passive de Pâme par laquelle elle reçoit toutes les différentes modifications dont elle est capable. Car c'est la même ohose a Pâme de recevoir la manière d'être qu'on appelle la douleur

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que d'apercevoir ou de sentir la douleur, puisqu'elle ne peut recevoir la douleur d'autre manière qu'en l'apercevant. D'où l'on peut conclure que c'est l'entendement qui imagine les objets absents et qui sent ceux qui sont présents, et que les sens et Y imagination ne sont que l'entendement apercevant les objets par les organes du corps, ainsi que nous expliquerons dans la suite.

Or parce que, quand on sent de la douleur ou autre chose, on l'aperçoit d'ordinaire par l'entremise des organes des sens, les hommes disent ordinairement que ce sont les sens qui l'aperçoivent, sans savoir distinctement ce qu'ils entendent par le terme de sens. Ils pensent qu'il y a quelque faculté distinguée de l'âme qui la rend, elle ou le corps, capable de sentir ; car ils croient que les organes des sens ont véritablement part à nos perceptions. Ils s'imaginent que le corps aide tellement l'esprit à sentir que, si l'esprit était séparé du corps, il ne pourrait jamais rien sentir. Mais ils ne pensent toutes ces choses que par préoccupation et parce que, dans l'état où nous sommes, nous ne sentons jamais rien sans l'usage des organes des sens, comme nous expliquerons ailleurs plus au long.

C'est pour nous accommoder à la manière ordinaire de parler que nous dirons dans la suite que les sens sentent ; mais par le mot de sens nous n'entendons rien autre chose que celle faculté passive de l'âme dont nous venons de parler, c'est-à-dire l'entendement apercevant quelque chose à l'occasion de ce qui se passe dans les organes de son corps, selon l'institution de la nature, comme on expliquera ailleurs.

L'autre convenance entre la faculté passive de l'âme et celle de la matière, c'est que comme la matière n'est point véritablement changée par le changement qui arrive à sa figure , je veux dire, par exemple, que comme la cire ne reçoit point de changement considérable pour être ponde ou carrée, ainsi l'esprit ne reçoit point de changement considérable par la diversité des idées qu'il a ; je veux dire que l'esprit ne reçoit point de changement considérable, quoiqu'il reçoive l'idée d'un carré ou d'un rond, en apercevant un carré ou un rond.

De plus, comme l'on peut dire que la matière reçoit des changements considérables, lorsqu'elle perd la configuration propre aux parties de la cire, pour recevoir celle qui est propre

au feu et â la fumée, quand la cire se change en feu et en fumée, ainsi l'on peut dire que l'âme reçoit des changements fort considérables lorsqu'elle change ses modifications, et qu elle souffre delà douleur après avoir senti du plaisir. D'où il faut conclure que les perceptions pures sont à l'âme à peu près ce que les ligures sont à la matière, et que les configurations sont à la matière à peu près ce que les sensations sont à l'âme. Mais il ne faut pas s'imaginer que la comparaison soit exacte ; je ne la fais que pour rendre sensible la notion de ce mot entendement : j'expliquerai, dans le troisième livre, la nature des idées.

IL L'autre faculté de la matière, c'est qu'elle est capable de recevoir plusieurs mouvements, et l'autre faculté de l'âme, c'est qu'elle est capable de recevoir plusieurs . inclinations. Comparons ensemble ces facilités.

De même que l'Auteur de la nature est la cause universelle de tous les mouvements qui se trouvent dans la matière, c'est aussi lui qui est la cause, générale de toutes les inclinations naturelles qui se trouvent dans les esprits, et de même que tous les mouvements se font en ligne droite, s'ils ne trouvent quelques causes étrangères et particulières qui les déterminent et qui les changent en des lignes courbes par leurs oppositions , ainsi toutes les inclinations que nous avons de Dieu sont droites, et elles ne pourraient avoir d'autre fin que la possession du bien et de la vérité, s'il n'y avait une cause étrangère qui déterminât l'impression de la nature vers de mauvaises lins. Or c'est cette cause étrangère qui est la cause de tous nos maux et qui corrompt toutes nos inclinations.

Pour la bien comprendre, il faut savoir qu'il y a une différence fort considérable entre l'impression ou le mouvement que l'Auteur de la nature produit dans la matière et l'impression ou le mouvement vers le bien en général, que le morne Auteur de la nature imprime sans cesse dans F esprit. Car la matière est toute sans action, elle n'a aucune force pour arrêter son mouvement, ni pour le déterminer et le détourner d'un côté plutôt que d'un autre. Son mouvement, comme l'on vient de dire, se fait toujours en ligne droite et, lorsqu'il est empêche de se continuer en cette manière, il décrit une ligne circulaire la plus grande qu'il est possible, et par conséquent la plus

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approchante de la ligne droite, parce que c'est Dieu qui lui imprime son mouvement et qui règle sa détermination. Mais il n'en est pas de même de la volonté : on peut dire en un sens qu'elle est agissante, parce que notre âme peut déterminer diversement l'inclination ou l'impression que Dieu lui donne. Car, quoiqu'elle ne puisse pas arrêter cette impression, elle peut en un sens la détourner du côlé qu'il lui plaît, et causer ainsi tout le dérèglement qui se rencontre dans ses inclinations et toutes les misères qui sont des suites nécessaires et certaines du péché.

De sorte que, par ce mot de volonté, ou de capacité qu'a l'âme d'aimer différents biens, je prétends désigner l'impression ou Je mouvement naturel qui nous porte vers le bien indéterminé et en général, et par celui de liberté je n'entends autre chose que la force qu'a l'esprit de détourner cette impression vers les objets qui nous plaisent, et faire ainsi que nos inclinations naturelles soient terminées à quelque objet particulier1, lesquelles étaient auparavant vagues et indéterminées, vers le bien en général ou universel, c'est-à-dire vers Dieu, qui est seul le bien général, parce qu'il est le seul qui renferme en soi tous les biens.

D'où il est facile de reconnaître que, quoique les inclinations naturelles soient volontaires, elles ne sont toutefois pas libres de la liberté d'indifférence dont je parle, qui renferme la puissance de vouloir, ou de ne pas vouloir, ou bien de vouloir le contraire de ce à quoi nos inclinations naturelles nous portent. Car, quoique ce soit naturellement et librement, ou sans contrainte, que l'on aime le bien en général, puisqu'on ne peut aimer que par sa volonté, qu'il y a contradiction que la volonté puisse jamais être contrainte, on ne l'aime pourtant pas librement, dans le sens que je viens d'expliquer, puisqu'il n'est pas au pouvoir de notre volonté de ne pas souhaiter d'être heureux.

Mais il faut bien remarquer que l'esprit, considéré comme poussé vers le bien en général, ne peut déterminer son mouvement vers un bien particulier, si le même esprit, considéré comme capable d'idées, n'a la connaissance de ce bien parti-

Voyez les Éclaircissements sur le 1er livre.

culier. Je veux dire, pour me servir des termes ordinaires, que la volonté est une puissance aveugle qui ne peut se porter qu'aux choses que l'entendement lui représente. De sorte que la volonté ne peut déterminer diversement l'impression qu'elle a pour le bien, et toutes ses inclinations naturelles qu'en commandant à l'entendement de lui représenter quelque objet particulier. La force qu'a notre âme de déterminer ses inclinations renferme donc nécessairement celle de pouvoir porter l'entendement vers les objets qui lui plaisent.

Je rends sensible, par un exemple, ce que je viens de dire de la volonté et de la liberté. Une personne se représente une dignité comme un bien qu'elle peut espérer; aussitôt sa volonté veut ce bien, c'est-à-dire que Y impression que l'esprit reçoit sans cesse vers le bien indéterminé et universel le porte vers cette dignité. Mais comme cette dignité n'est pas le bien universel et qu'elle n'est point considérée, par une vue claire et distincte de l'esprit, comme le bien universel (car l'esprit ne voit jamais clairement ce qui n'est pas), Y impression que nous avons vers le bien universel, n'est point entièrement arrêtée par ce bien particulier. L'esprit a du mouvement pour aller plus loin ; il n'aime point nécessairement ni invinciblement cette dignité, et il est libre à son égard. Or sa liberté consiste en ce que, n'étant point pleinement convaincu que celte dignité renferme tout le bien qu'il est capable d'aimer, il peut suspendre son jugement et son amour, et ensuite, comme nous expliquerons dans le troisième livre, il peut, par l'union qu'il a avec l'être universel ou celui qui renferme tout bien, penser à d'autres choses, et par conséquent aimer d'autres biens. Enfin il peut comparer tous les biens, les aimer selon l'ordre, à proportion qu'ils sont aimables, et les rapporter tous à celui qui les renferme tous et qui est seul digne de borner notre amour, comme étant seul capable de remplir toute la capacité que nous avons d'aimer.

C'est à peu près la même chose de la connaissance de la vérité que de l'amour du bien. Nous aimons la connaissance de la vérité, comme la jouissance du bien, par une impression naturelle ; et cette impression, aussi bien que celle qui nous

1 Vmjez les Éclaircissements sur le 1,M' chapitre du lri livre.

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porte vers le bien, n'est point invincible : elle n'est telle que par l'évidence ou par une connaissance parfaite et entière de l'objet; et nous sommes aussi libres dans nos faux jugements que dans nos amours déréglés, comme nous Talions faire voir dans le chapitre suivant.

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