CHAPITRE IX
Continuation du même sujet. — I. Preuve générale des erreurs de notre vue touchant le mouvement. — II. Qu'il est nécessaire de connaître la distance des objets, pour juger de la grandeur de leur mouvement. — III. Examen des moyens pour reconnaître les distances.
I. Voici une preuve générale de toutes les erreurs, dans lesquelles notre vue nous fait tomber touchant le mouvement.
A, soit l'œil du spectateur ; C, l'objet que je suppose assez éloigné d'A. Je dis que quoique l'objet demeure immobile en C, on peut le croire s'éloigner jusqu'à D, ou s'approcher jusqu'à B ; que quoique l'objet s'éloigne vers D, on peut le croire immobile en C, et même s'approcher vers B; et au contraire, quoiqu'il s'approche vers B, on peut le croire immobile en C, et même s'éloigner vers D ; que quoique l'objet se soit avancé depuis G jusqu'en E, ou en H, ou jusqu'en G, ou en K, on peut croire qu'il ne s'est mû que depuis G jusqu'à F, ou T ; et au contraire, que bien que l'objet se soit mû depuis G jus-
qu'à F, ou T, ou peut croire qu'il s'est mû jusqu'à E, ou H, ou bien jusqu'à G, ou K ; que si l'objet se meut par une ligne également distante du spectateur, c'est-à-dire, par une circonférence dont le spectateur soit le centre, encore que cet objet se meuve de C en P, on peut croire qu'il ne se meut que de Ben 0, et au contraire, bien qu'il ne se meuve que de B en 0, on le peut croire se mouvoir de C en P.
Si par delà l'objet C, il se trouve un autre objet M, que l'on croie immobile, et qui cependant se meuve vers N ; quoique l'objet C demeure immobile, ou se meuve beaucoup plus lentement vers F, que M vers N, il paraîtra se mouvoir vers Y, et au contraire, si etc.
IL II est évident, que la preuve de toutes ces propositions, hormis de la dernière, où il n'y a point de difficulté, ne dépend que d'une chose, qui est que nous ne pouvons d'ordinaire juger avec assurance delà distance des objets. Car s'il est vrai que nous n'en saurions juger avec certitude, il s'ensuit que nous ne pouvons savoir si G s'est avancé vers D, ou s'il s'est approché vers B, et ainsi des autres propositions.
Or pour voir si les jugements que nous formons de la distance des objets sont assurés, il n'y a qu'à examiner les moyens dont nous nous servons pour en juger ; et si ces moyens sont incertains, il ne se peut pas faire que les jugements soient infaillibles. Il y en a plusieurs, et il les faut expliquer.
III. Le premier, le plus universel, et quelquefois le plus sûr moyen que nous avons pour juger de la distance des objets peu éloignés, est l'angle que font les rayons de nos yeux, duquel l'objet en est le sommet, c'est-à-dire, duquel l'objet est le point où ces rayons se rencontrent. Lorsque cet angle est fort grand, nous voyons l'objet fort proche ; et au contraire quand il est fort petit, nous le voyons fort éloigné. Et le changement qui arrive dans la situation de nos yeux selon les changements de cet angle, est le moyen dont notre âme se sert pour juger de l'éloignement ou de la proximité des objets. Car de même qu'un aveugle, qui aurait dans sa main deux bâtons droits, desquels il ne saurait pas la longueur, pourrait par une espèce de géométrie naturelle, juger à peu près de la distance de quelque corps en le touchant 'du bout de ces deux bâtons, à cause de la disposition et de l'éloignement où ses mains se
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trouveraient. Ainsi on peut 1 dire que l'âme juge de la distance d'un objet par la disposition de ses yeux, qui n'est pas la môme, quand l'angle par lequel elle le voit est grand, que quand il est pelit ; c'est-à-dire, quand l'objet est proche, que quand il est éloigné.
On se persuadera facilement de ce que je dis, si l'on prend la peine de faire cette expérience, qui est fort facile. Que l'on suspende au bout d'un filet une bague, dont l'ouverture ne nous regarde pas, ou bien qu'on enfonce un bâton dans terre, et qu'on en prenne un autre à la main, qui soit courbé par le bout ; que l'on se retire à trois ou quatre pas de la bague ou du bâton : que Ton ferme un œil d'une main, et que de l'autre on tâche d'enfiler la bague, ou de toucher de travers, et à la hauteur environ de ses yeux, le bâton avec celui que l'on tient à la main ; et on sera surpris de ne pouvoir peut-être faire en cent fois, ce que l'on croyait très facile. Si l'on quitte même le bâton, et qu'on veuille encore enfiler de travers la bague avec quelqu'un de ses doigts, on y trouvera quelque difficulté, quoique l'on en soit bien plus proche.
Mais il faut bien remarquer, que j'ai dit, qu'on tâchât d'enfiler la bague, ou de toucher le bâton de travers, et non point par une ligne droite de notre œil â la bague ; car lors il n'y aurait aucune difficulté ; et même il serait encore plus facile d'en venir à bout avec un œil fermé, que les deux yeux ouverts, parce que cela nous réglerait.
Or Ton peut dire que la difficulté qu'on trouve à enfiler une bague de travers, n'ayant qu'un œil ouvert, vient de ce que l'autre étant fermé, l'angle dont je viens de parler n'est point connu. Car il ne suffit pas pour reconnaître la grandeur d'un angle, de savoir celle de la base, et celle d'un angle que fait un de ses côtés sur cette base ce qui est connu par l'expérience précédente. Mais il est encore nécessaire de connaître l'autre angle, que fait l'autre côté sur la base, ou la longueur d'un des côtés ; ce qui ne se peut exactement savoir qu'en ouvrant l'autre œil. Ainsi
1 L'âme tic fait point tous les jugements que je lui attribue : ces jugements naturels ne sont que des sensations et je ne parle ainsi qu'alin d'être plus court et parler comme les autres. (Noie de Malebranchc.)
Voyez l'article 4 du chapitre 7.
l'âme ne se peut servir de sa géométrie naturelle, pour juger de la distance de la bague.
La disposition des yeux qui accompagne l'angle formé des rayons visuels qui se coupent et se rencontrent dans l'objet, est donc un des meilleurs et des plus universels moyens, dont l'âme se serve pour juger de la distance des choses. Si donc cet angle ne change point sensiblement, quand l'objet est un peu éloigné, soit qu'il s'approche ou qu'il se recule de nous, il s'ensuivra que ce moyen sera faux, et que l'àme ne s'en pourra servir pour juger de la distance de cet objet.
Or il est très facile de reconnaître que cet angle change notablement, quand un objet qui est à un pied de notre vue, est transporté à quatre ; mais s'il est seulement transporté de quatre à huit, le changement est beaucoup moins sensible ; si de huit à douze, encore moins ; si de mille à cent mille, presque plus ; enfin ce changement ne sera plus sensible, quand même on le porterait jusque dans les espaces imaginaires. De sorte que s'il y a un espace assez considérable entre A et C, l'àme ne pourra point par ce moyen connaître si l'objet est proche de B ou de D.
C'est pour cette raison que nous voyons le soleil et la lune, comme s'ils étaient enveloppés dans les nues, quoiqu'ils en soient étrangement éloignés ; que nous croyons naturellement que tous les astres sont dans une égale distance, et que les comètes sont stables, et presque sans aucun mouvement sur la fin de leur cours. Nous nous imaginons même que les comètes se dissipent entièrement au bout de quelques mois, à cause qu'elles s'éloignent de nous par une ligne presque droite, ou directe à nos yeux ; et qu'elles vont ainsi se perdre dans ces grands espaces, d'où elles ne retournent qu'après plusieurs années, ou même après plusieurs siècles : car il y a bien de l'apparence qu'elles ne se dissipent pas dès qu'on cesse de les voir.
Pour expliquer le second moyen dont l'àme se sert pour juger de la distance des objets, il faut savoir qu'il est absolument nécessaire que la figure de l'œil soit différente, selon la différente distance des objets que nous voyons; car lorsqu'un homme voit un objet proche, il est nécessaire que les yeux soient plus longs, ou que le cristallin soit plus éloigné de la rétine, que si
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l'objet était loin; parce qu'afin que les rayons de cet objet se rassemblent sur le nerf optique, ce qui est nécessaire, afin qu'on le voie distinctement, principalement lorsque l'objet est peu éclairé , il faut que la distance d'entre ce nerf et le cristallin soit plus grande.
Il est vrai que si le cristallin devenait plus convexe, quand l'objet est proche, cela ferait le même effet que si l'œil s'allongeait ; mais il n'est pas croyable que le cristallin puisse facilement changer de convexité; et l'on a d'un autre côté une preuve assez vraisemblable que l'œil s'allonge ; car l'anatomie apprend qu'il y a des muscles qui environnent l'œil par le milieu, et l'on sent l'effort de ses muscles qui le pressent et qui l'allongent apparemment, quand on veut voir quelque chose de fort près.
Mais il n'est pas nécessaire de savoir ici, de quelle manière cela se fait, il suffit qu'il arrive du changement dans l'œil, soit parce que les muscles qui l'environnent, le pressent; soit parce que les petits nerfs, qui répondent aux ligaments ciliaires, lesquels tiennent le cristallin suspendu entre les autres humeurs de l'œil, se lâchent pour augmenter la convexité du cristallin, ou se raidissent pour la diminuer; soit enfin parce que la prunelle se dilate ou se resserre, car il y a bien des gens dont les yeux ne reçoivent point d'autre changement.
Car enfin, le changement qui arrive, quel qu'il soit, n'est que pour faire que les rayons des objets se rassemblent tout juste sur le nerf optique. Or, il est constant que quand l'objet est à cinq cents pas, ou à dix mille lieues, on le regarde avec la même disposition des yeux, sans qu'il y ait aucun changement sensible dans les muscles qui environnent l'œil, ni dans les nerfs qui répondent aux ligaments ciliaires du cristallin, ni enfin dans l'ouverture de la prunelle, et les rayons des objets se rassemblent fort exactement sur la rétine ou nerf optique. Ainsi l'âme jugerait que des objets éloignés de dix mille ou de cent mille lieues, ne sont qu'à cinq ou six cents pas, si elle ne jugeait de leur éloignement que par la disposition des yeux dent je viens de parler.
Cependant il est certain que ce moyen pourrait servir à l'âme, quand l'objet est proche. Si, par exemple, un objet n'est qu'à un demi pied de nous, nous pouvons distinguer assez bien sa dis-
lance par la disposition des muscles qui pressent nos yeux, afin de les faire un peu plus longs; et môme cette disposition est pénible1. Si cet objet est à deux pieds, nous le distinguons encore, parce que la disposition de nos muscles est quelque peu sensible, quoiqu'elle ne soit plus pénible. Mais si l'on éloigne encore l'objet de quelques pieds, cette disposition de nos muscles devient si peu sensible, qu'elle nous est tout à fait inutile pour juger de la distance de l'objet.
Voilà donc déjà deux moyens dont on peut dire que l'âme se sert pour juger de la distance de l'objet, qui sont fort inutiles, quand cet objet est éloigné de cinq à six cents pas, et qui même ne sont point assurés, quoique l'objet soit plus proche.
Le troisième moyen consiste dans la grandeur de l'image qui se peint au fond de l'œil, et qui représente les objets que nous voyons. On avoue que cette image diminue à proportion que l'objet s'éloigne; mais cette diminution est d'autant moins sensible, que l'objet qui change de distance est plus éloigné. Car lorsqu'un objet est dans une distance raisonnable, comme de cinq à six cents pas, plus ou moins à proportion de sa grandeur, il arrive des changements fort considérables dans son éloignement,sans qu'il arrive de changement sensible dans l'image qui le représente, comme il est facile de le démontrer. Ainsi ce troisième moyen a le même défaut que les deux autres dont nous venons de parler.
Il y a de plus à remarquer, que l'âme ne juge pas ces objetslà les plus éloignés, dont l'image peinte sur la rétine est plus petite. Quand je vois, par exemple, un homme et un arbre à cent pas, ou bien plusieurs étoiles dans le ciel, je ne juge pas que l'homme soit plus éloigné que l'arbre, et les petites étoiles plus éloignées que les plus grandes, quoique les images de l'homme et des petites étoiles, qui sont peintes sur la rétine, soient plus petites que celles de l'arbre et des plus gr.andes étoiles. Il faut encore savoir par l'expérience du sentiment, la grandeur de l'objet, pour pouvoir juger à peu près de son éloignement : et parce que je sais, ou que j'ai vu plusieurs fois qu'une maison est plus grande qu'un homme 1, quoique l'image d'une maison soit
1 Voyez les éclaircissements sur ce chapitre dans La réponse à M. Régis, in-12, 1693 ou à la suite du second volume. (Note de Malebranche.) La réponse à Régis est à la suite de cette édition.
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plus grande que celle d'un homme, je ne la juge pas néanmoins, ou je ne la vois pas plus proche. Il en est de même des étoiles.
Nos yeux nous les représentent toutes dans une même distance, quoiqu'il soit très raisonnable d'en croire quelques-unes beaucoup plus éloignées de nous que les autres. Ainsi il y a une infinité d'objets dont nous ne pouvons point savoir la distance, puisqu'il y en a une infinité dont nous ne connaissons point la grandeur.
Nous jugeons encore de l'éloignement de l'objet, par la force avec laquelle il agit sur nos yeux, parce qu'un objet éloigné agit bien plus faiblement qu'un autre, et par la distinction et la netteté de l'image qui se forme dans l'œil, parce que quand l'objet est éloigné, il faut que le trou de l'œil s'ouvre davantage, et par conséquent 1 que les rayons se rassemblent un peu confusément. C'est pour cela que les objets peu éclairés, ou que nous voyons confusément, nous paraissent un peu plus éloignés qu'ils ne sont ; et au contraire que les corps lumineux, et que nous voyons distinctement, nous paraissent plus proches. Il est assez clair que ces derniers moyens ne sont pas assurés pour juger avec quelque certitude de la distance des objets, et on ne veut point s'y arrêter, pour venir enfin au dernier de tous, qui est celui qui aide le plus l'imagination, et qui porte plus facilement l'âme à juger que les objets sont fort éloignés.
Le sixième donc et le principal moyen consiste, en ce que l'œil ne rapporte point à l'àme un seul objet séparé des autres, mais qu'il lui fait voir aussi tous ceux qui se trouvent entre nous et l'objet principal que nous considérons.
Quand, par exemple, nous regardons un clocher assez éloigné, nous voyons d'ordinaire dans le même temps plusieurs terres et plusieurs maisons entre nous et lui; et parce que nous jugeons de l'éloignement de ces terres et de ces maisons, et que cependant nous voyons que le clocher est au delà, nous jugeons aussi qu'il est bien plus éloigné, et même plus gros et plus grand, que si nous le voyions tout seul. Cependant, l'image qui s'en trace au fond de l'œil est toujours d'une égale grandeur, soit qu'il y ait des terres et des maisons entre nous et
Éclaircissements, n° 1.
lui, soit qu'il n'y en ait point , pourvu que nous le voyions d'un lieu également distant, comme on le suppose. Ainsi nous jugeons de la grandeur des objets par l'éloignement où nous les croyons; et les corps que nous voyons entre nous et les objets aident beaucoup notre imagination à juger de leur éloignement : de même que nous jugeons de la grandeur de notre durée, ou du temps qui s'est passé depuis que nous avons fait quelque action, par le souvenir confus des choses que nous avons faites, ou des pensées que nous avons eues successivement depuis cette action. Car ce sont toutes ces pensées et toutes ces actions qui se sont succédé les unes aux autres r qui aident notre esprit à juger de la longueur de quelque temps ou de quelque partie de notre durée, ou plutôt, le souvenir confus de toutes ces pensées successives est la même chose, que le jugement de notre durée, comme la vue confuse des terres, qui sont entre nous et le clocher, est la même chose que le jugement naturel de l'éloignement du clocher, car ces jugements ne sont que des sensations composées.
De là il est facile cle reconnaître la véritable raison, pourquoi la lune 1 nous paraît plus grande lorsqu'elle se lève , que lorsqu'elle est fort haute sur l'horizon. Car lorsqu'elle se lève, elle nous paraît éloignée de plusieurs lieues , et même au delà de l'horizon sensible, ou des terres qui terminent notre vue ; au lieu que nous ne la jugeons qu'environ à une demi-lieue de nous, ou sept ou huit fois plus élevée que nos maisons, lorsqu'elle est montée sur notre horizon. Ainsi nous la jugeons beaucoup plus grande quand elle est proche de l'horizon, que lorsqu'elle en est fort éloignée, parce que nous la jugeons beaucoup plus éloignée de nous lorsqu'elle se lève , que lorsqu'elle est fort haute sur notre horizon.
Il est vrai qu'un très grand nombre de philosophes attribuent ce que nous venons de dire, aux vapeurs qui s'élèvent de la terre. Ils prétendent que les vapeurs rompant les rayons des objets, ils les font paraître plus grands. Mais il est certain qu'ils se trompent, car les réfractions n'augmentent que leur élévation sur l'horizon, et elles diminuent au contraire quelque
1 Voyez les éclaircissements sur ce chapitre dans la réponse à M. Régis. (Note de Maleb ranch e.)
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peu l'angle visuel sous lequel ils sont vus. Elles n'empêchent pas que l'image qui se trace au fond de nos yeux, lorsque nous voyons la lune qui se lève , ne soit plus petite que celle qui s'y forme, lorsqu'il y a longtemps qu'elle est levée.
Les astronomes, qui mesurent les diamètres des planètes, remarquent que celui de la lune s'agrandit, à proportion qu'elle s'éloigne de l'horizon, et par conséquent à proportion qu'elle nous paraît plus petite ; ainsi, le diamètre de l'image que nous en avons dans le fond de nos yeux est plus petit, lorsque nous la voyons plus grande. En effet, lorsque la lune se lève, elle est plus éloignée de nous du demi-diamètre de la terre, que lorsqu'elle est perpendiculairement sur notre tète ; et c'est là la raison pour laquelle son diamètre s'agrandit lorsqu'elle monte sur l'horizon, parce qu'alors elle s'approche de nous.
Ce qui fait donc que nous la voyons plus grande lorsqu'elle se lève, n'est point la réfraction que souffrent ses rayons dans les vapeurs qui sortent de la terre, puisque l'image qui est formée de ces rayons est alors plus petite ; mais c'est le jugement naturel qui se forme en nous de son éloignement, à cause qu'elle nous paraît au delà des terres que nous voyons fort éloignées de nous, comme l'on a expliqué auparavant; et on s'étonne que des philosophes tiennent que la raison de cette apparence et de cette tromperie de nos sens soit plus difficile à trouver que les plus grandes équations d'algèbre 1.
Ce moyen que nous avons pour juger de Féloignement de quelque objet, par la connaissance de la distance des choses qui sont entre nous et lui, nous est souvent assez utile , quand les autres moyens dont j'ai parlé ne nous peuvent de rien servir ; car nous pouvons juger, parce dernier moyen, que de certains objets sont éloignés de nous de plusieurs lieues, ce que nous ne pouvons pas faire par les autres. Cependant si on l'examine, on y trouvera plusieurs défauts.
Car premièrement , ce moyen ne nous sert que pour les objets qui sont sur la terre, puisqu'on n'en peut faire usage que très rarement, et même fort inutilement pour ceux qui sont dans l'air ou dans les cieux. Secondement, on ne s'en peut servir sur la terre, que pour des choses éloignées de peu de lieues.
1 II fait allusion à Régis.
En troisième lieu, il faut être assuré, qu'il ne se trouve entre nous et l'objet ni vallées, ni montagnes, ni autre chose semblable, qui nous empêche de nous servir de ce moyen. Enfin, je crois qu'il n'y a personne qui n'ait fait assez d'expériences sur ce sujet pour être persuadé, qu'il est extrêmement difficile de juger avec quelque certitude de l'éloignement des objets, parla vue sensible des choses qui se trouvent entre eux et nous ; et on ne s'y est peut-être que trop arrêté.'
Yoilà tous les moyens que nous avons pour juger de la distance des objets, on y a fait remarquer des défauts considérables; et on doit en conclure que les jugements qui sont appuyés sur des moyens si peu sûrs, doivent être aussi très incertains.
Il est facile de là, de faire voir la vérité des propositions que j'ai avancées. On a supposé l'objet C, assez éloigné d'A 1 dont il peut en plusieurs rencontres s'avancer vers D,ou s'approcher vers B, sans qu'on le reconnaisse, puisqu'on n'a pas de moyen assuré pour juger de sa distance. Il peut même reculer versD, lorsqu'on le croira s'approcher vers B, parce que l'image de l'objet s'augmente et s'agrandit quelquefois sur le nerf optique, soit à cause que la matière transparente qui est entre l'objet et l'œil peut faire une plus grande réfraction en un temps qu'en un autre, soit parce qu'il arrive quelquefois de petits tremblements à ce nerf, soit enfin parce que l'impression que fait l'union peu exacte des rayons sur ce même nerf, se répand et se communique aux parties , qui n'en devraient point être agi- .tées, ce qui peut venir de plusieurs causes différentes. Ainsi l'image des mêmes objets se trouvant plus grande dans ces occasions, elle donne sujet à l'âme de croire que l'objet s'approche. Il en faut dire autant des autres propositions.
Avant que de finir ce chapitre, il faut remarquer, qu'il nous importe beaucoup pour la conservation de notre vie , de connaître mieux le mouvement, ou le repos des corps, à proportion qu'ils sont plus proches de nous , et qu'il nous est assez inutile de savoir avec exactitude la vérité de ces choses, quand elles se passent dajis des lieux fort éloignés. Car cela montre évidemment, que ce j'ai avancé généralement de tous les sens,
1 Voir la figure de la page 73.
qu'ils ne nous font connaître les choses que par rapport à la conservation de notre corps , et non pas selon ce qu'elles sont en elles-mêmes, se trouve exactement vrai en cette rencontre, puisque nous connaissons mieux le mouvement, ou le repos des objets, à proportion qu'ils s'approchent de nous, et que nous n'en saurions juger par les sens, quand ils sont si éloignés qu'il semble qu'ils n'aient plus ou presque plus de rapport à nos corps; comme quand ils sont à cinq ou six cents pas de nous, s'ils sont d'une grandeur médiocre , ou même plus près que cela, s'ils sont plus petits, ou enfin plus loin de quelque chose, s'ils sont plus grands1.
Je crois devoir encore avertir que ce n'est point notre âme qui forme les jugements de la distance, grandeur, etc. des objets sur les moyens que je viens d'expliquer, mais que c'est Dieu en conséquence des lois de l'union de l'âme et du corps. C'est pour cela que j'ai appelé naturels ces sortes de jugements pour marquer qu'ils se font en nous, sans nous, et môme malgré nous. Mais comme Dieu les fait en nous et pour nous, tels que nous pourrions les former nous-mêmes, si nous savions divinement l'optique et la géométrie, tout ce qui se passe actuellement dans nos yeux et dans notre cerveau, et que notre âme pût agir en elle-même, et se donner ses sensations, j'attribue à l'âme de faire des jugements et des raisonnements, et de causer ensuite dans elle-même des sensations, qui ne peuvent être que l'effet d'une intelligence et d'une puissance infinie. Dès que nos yeux sont ouverts, Dieu seul peut donc nous instruire en un instant de la grandeur de la figure du mouvement, et des couleurs des objets qui nous environnent. Mais comme il ne le fait qu'en conséquence des impressions que ces objets font sur notre corps, il faut tirer de la variété connue de ces impressions, la raison de la variété de nos sensations, ainsi que j'ai tâché de faire, en supposant que l'âme eût des connaissances et une puissance que tout le monde sait bien qu'elle n'a pas, et que j'ai suffisamment marqué qu'elle n'avait pas, en nommant naturels les jugements dont dépendent nos sensations.
1 Toute la suite du chapitre, depuis la lin de ce paragraphe, a été ajoutée dans l'édition de 1712. Malebranche ne veut pas qu'on puisse supposer qu'il attribue à l'âme, et non à Dieu, les jugements naturels dont il vient de parier.
Au reste si Ton fait quelque réflexion sur ce qui se passe en nous, sans nous, lorsque nous ouvrons les yeux au milieu d'une campagne, on reconnaîtra visiblement qu'il faut que Dieu agisse en nous sans cesse. Je dis Dieu et non pas la nature; car ce terme vague de nature, si fort en usage n'est pas plus propre cà exprimer distinctement ce qu'on pense que Yendéléchie d'Aristote K On reconnaîtra, dis-je, que Dieu agit toujours en conséquence des mêmes lois, toujours selon les règles delà géométrie et de l'optique, toujours dépendamment de la connaissance de ce qui se passe dans nos yeux comparé avec la situalion et le mouvement de notre corps, toujours en conséquence d'une infinité de raisonnements qui tendent à la conservation de notre vie; raisonnements instantanés, et qui varient à chaque mouvement de nos yeux ; quand je dis raisonnements, je parle humainement, car ils sont tous formés par un acte éternel. En un mot dans ce seul effet un peu médité, on sentira la main du Tout-Puissant, et les profondeurs impénétrables de sa sagesse dans la providence.