‹ De la recherché de la vérité (volume 3)Chapitre 21 sur 108 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Des erreurs touchant les quantités sensibles. — I. Distinction de l'âme et du corps. — II. Explication des organes des sens. — III. A quelle partie du corps l'âme est immédiatement unie. — IV. Ce que les objets font sur les corps. — V. Ce qu'ils produisent dans l'âme, et les raisons pour lesquelles l'âme n'aperçoit point les mouvements des fibres du corps. — VI. Quatre choses que l'on confond dans chaque sensation.

Nous avons vu dans les chapitres précédents, que les jugements que nous formons sur le rapport de nos yeux touchant l'étendue, la figure, et le mouvement, ne sont jamais exactement vrais. Cependant il faut tomber d'accord, qu'ils ne sont pas entièrement faux : ils renferment au moins cette vérité, qu'il y a hors de nous de l'étendue, des figures, et des mouvements, quels qu'ils soient.

Il est vrai, que nous voyons souvent des choses qui ne sont point, et qui ne furent jamais, et que nous ne devons pas con-

1 C'est l'entéléchie qu'aurait dû dire Malebranche, mais il a pris sans doute le mot tfendelecheia dans le 1er livre des Tusculanes de Cicéron qui le traduit par continuala motio et perennis, ce qui n'est pas le véritable sens d'Aristote.

DES SENS

dure qu'une chose soit hors de nous de cela seul que nous la voyons hors de nous. Il n'y a point de liaison nécessaire entre la présence d'une idée à l'esprit d'un homme, et l'existence de la chose que cette idée représente; et ce qui arrive à ceux qui dorment, ou qui sont en délire, le prouve suffisamment. Mais cependant on peut assurer qu'il y a ordinairement hors de nous de l'étendue, des figures, et des mouvements, lorsque nous en voyons. Ces choses ne sont point seulement imaginaires, elles sont réelles, et nous ne nous trompons point de croire, qu'elles ont une existence réelle, et indépendante de notre esprit quoiqu'il soit très difficile de le prouver démonstrativement.

Il est donc constant que les jugements que nous faisons touchant l'étendue, les figures, et les mouvements des corps, renferment quelque vérité : mais il n'en est pas de même de ceux que nous faisons touchant la lumière, les couleurs, les saveurs, les odeurs, et toutes les autres qualités sensibles; car la vérité ne s'y rencontre jamais, comme nous Talions faire voir dans le reste de ce premier livre.

On ne sépare point ici la lumière d'avec les couleurs, parce qu'on ne les croit pas fort différentes, et qu'on ne les peut expliquer séparément. L'on sera môme obligé de parler des autres qualités sensibles en général, en même temps que l'on traitera de ces deux-ci, parce qu'elles s'expliqueront par les mêmes principes. Il faut apporter beaucoup d'attention aux choses qui suivent, car elles sont de la dernière conséquence, et bien différentes pour leur utilité de celles qui ont précédé.

I. Je suppose d'abord qu'on sache bien distinguer l'âme du corps par les attributs positifs et par les propriétés qui conviennent à ces deux substances. Le corps n'est que l'étendue en longueur, largeur et profondeur, et toutes ces propriétés ne consistent 2 que dans le repos et le mouvement, et dans une infinité de figures différentes. Car il est clair que l'idée de l'étendue représente une substance, puisqu'on peut penser à l'étendue sans penser à autre chose ; et cette idée ne peut représenter que des rapports de distance, ou successifs

1 Voyez les Éclaircissements sur le 1e1' livre.

2 Entreliens sur la métaphysique, i°r entretien, nos \ et 2.

ou permanents, c'est-à-dire des mouvements et des figures l; car on ne peut voir dans l'étendue que ce qu'elle renferme. Qu'on suppose de l'étendue divisée en telles parties qu'on voudra imaginer, en repos ou en mouvement les unes auprès des autres, on concevra clairement les rapports qui seront entre ces parties; maison ne concevra jamais que ces rapports soient de la joie, du plaisir, de la douleur, de la chaleur, de la saveur, de la couleur, ni aucune des autres qualités sensibles, quoiqu'on sente ces qualités lorsqu'il arrive à notre corps quelque changement. Je sens, par exemple, de la douleur lorsqu'une épine me pique le doigt; mais le trou qu'elle y fait n'est pas la douleur. Le trou est dans le doigt ; on le conçoit clairement, et la douleur dans l'âme, car elle la sent vivement, elle en est modifiée fort désagréablement. Il ne faut donc attribuer aux corps que les propriétés que je viens de dire. L'àme au contraire, c'est moi qui pense, qui sent, qui veut ; c'est la substance où se trouvent toutes les modifications dont j'ai sentiment intérieur, et qui ne peuvent subsister que dans l'âme qui les sent. Ainsi il ne faut attribuer à l'âme aucune propriété différente de ses diverses pensées. Je suppose donc que Ton sache bien distinguer l'âme du corps. Que si ce que je viens de dire ne suffit pas pour faire sentir la différence de ces deux substances, on peut lire et méditer quelques endroits de saint Augustin, comme le 10e chapitre du 10e livre de la Trinité, les 4e et 14e chapitres du livre de la Quantité de Pâme, ou les Méditations de M. Descartes, principalement ce qui regarde la distinction de l'âme et du corps, ou enfin le sixième discours du discernement de Vâme et du corps de M. de Cordemoy 2.

II. Je suppose aussi qu'on sache l'anatomie des organes des sens, et qu'ils sont composés de petits filets, qui ont leur origine dans le milieu du cerveau , qu'ils se répandent dans tous nos membres où il y a du sentiment, et qu'ils viennent enfin

1 Développement ajouté dans l'édition de 1712 à partir de « car on ne peut voir dans l'étendue, etc. » jusqu'à « il ne faut donc attribuer aux corps, etc. »

2 Magistrat, lecteur ordinaire du dauphin, zélé cartésien. Dan* le cinquième discours sur l'union de l'âme et du corps, il nie à l'âme le pouvoir de mouvoir le corps. Avant Malebranche, il a fait de Dieu la seule cause efficiente qui intervient à propos de la volonté, qui n'est qu'une simple cause occasionnelle du mouvement du corps. La première édition en un volume in-12 est de 1666

DES SENS

aboutir sans aucune interruption jusqu'aux parties extérieures du corps, que pendant que Ton veille et qu'on est en santé, on ne peut en remuer un bout, que l'autre ne se remue en même temps, à cause qu'ils sont toujours un peu bandés, par les esprits animaux qu'ils contiennent, de même qu'il arrive à- une corde bandée, de laquelle on ne peut remuer une partie, sans que l'autre soit ébranlée.

Il y a bien de l'apparence que les filets des nerfs sont creux comme de petits canaux, et exactement remplis d'esprits animaux, surtout lorsqu'on veille ; et que quand l'extrémité de ces filets est ébranlée, les esprits qui y sont contenus transmettent jusqu'au cerveau les mômes vibrations qu'ils reçoivent de dehors. Mais que ce soit par les mêmes vibrations des esprits animaux, ou par les secousses des filets, continuées jusqu'au cerveau, que l'action des objets s'y communique, il n'est pas nécessaire maintenant de l'examiner. Il suffit de savoir qu'elle s'y communique de l'une ou de l'autre manière, ou de l'une et de l'autre conjointement K

Il faut aussi savoir, que ces filets peuvent être remués en deux manières, ou bien par le bout qui est hors du cerveau, ou par le bout qui est dans le cerveau. Si ces filets sont agités au dehors par l'action des objets, et que leur agitation ne se communique point jusqu'au cerveau, comme il arrive dans le sommeil, l'âme n'en reçoit pour lors aucune sensation nouvelle. Mais si ces petits filets sont remués dans le cerveau par le cours des esprits animaux, ou par quelque autre cause, l'âme aperçoit quelque chose, quoique les parties de ces filets qui sont hors du cerveau, et répandus dans toutes les parties de notre corps, soient dans un parfait repos, comme il arrive encore pendant qu'on dort.

III. Il est encore bon de remarquer ici en passant, que l'expérience apprend qu'il peut arriver, que nous sentions de la douleur dans des parties de notre corps qui nous ont été entièrement coupées ; parce que les filets du cerveau qui leur répondent, étant ébranlés de la même manière que si elles étaient effectivement blessées, Famé sent dans ces parties imaginaires une douleur très réelle. Car toutes ces choses montrent

1 Tout ce paragraphe a été ajouté à L'édition de 1712.

visiblement, que l'âme réside immédiatement dans la partie du cerveau à laquelle tous les organes des sens aboutissent. Quand je dis qu'elle y réside, je veux seulement dire qu'elle y sent tous les changements qui s'y passent par rapport aux objets qui les ont causés, ou qui ont accoutumé de les causer, et qu'elle n'aperçoit ce qui se passe au dehors de cette partie, que par l'entremise des fibres qui y aboutissent, ou si on le veut, par les diverses secousses des esprits contenus dans ces libres; car je suis persuadé que l'âme ne peut résider immédiatement que dans les idées, qui seules peuvent la toucher et l'animer, la rendre heureuse ou malheureuse, comme je l'expliquerai ailleurs. Gela posé et bien conçu, il ne sera pas fort difficile de faire voir comment la sensation se fait, ce qu'il faut expliquer par quelque exemple.

IV. Lorsqu'on appuie la pointe d'une aiguille sur sa main, cette pointe remue et sépare les fibres de la chair. Ces fibres sont étendues depuis cet endroit jusqu'au cerveau ; et quand on veille, elles sont assez bandées pour ne pouvoir être ébranlées, que celles du cerveau ne le soient. Il s'ensuit donc que les extrémités de ces fibres, qui sont dans le cerveau, sont aussi remuées. Si le mouvement des fibres de la main est modéré, celui des fibres du cerveau le sera aussi , et si le mouvement est assez violent pour rompre quelque chose sur la main, il sera de même plus fort et plus violent dans le cerveau.

De même, si on approche sa main du feu, les petites parties du bois, qu'il pousse continuellement en fort grand nombre, et avec beaucoup de violence, comme la raison le démontre au défaut de la vue, viennent heurter contre ces fibres, et leur communiquent une partie de leur agitation. Si cette action est modérée, celle des extrémités des fibres du cerveau, qui répondent à la main, sera modérée ; et si ce mouvement est assez violent dans la main, pour en séparer quelques parties, comme il arrive quand on se brûle, le mouvement des fibres intérieures du cerveau sera à proportion plus fort et plus violent. Voilà ce qu'on peut concevoir qui arrive à notre corps, quand les objets nous frappent; il faut maintenant voir ce qui arrive à notre âme.

V. Elle réside principalement, s'il est permis de le dire ainsi, dans cette partie du cerveau, où tous les filets de nos nerfs

DES SENS

aboutissent ; elle y est pour entretenir, et pour conserver toutes les parties de notre corps, et par conséquent il faut qu'elle soit avertie de tous les changements qui y arrivent, et qu'elle puisse distinguer ceux qui sont conformes à la constitution de son corps, d'avec .les autres; parce qu'il lui serait inutile de les reconnaître absolument, et sans ce rapport à son corps. Ainsi, quoique tous ces changements de nos fibres ne consistent, selon la vérité, que dans des mouvements qui ne diffèrent ordinairement que du plus et du moins, il est nécessaire que l'âme les regarde comme des changements essentiellement différents. Car encore qu'en eux-mêmes ils ne diffèrent que très peu, on les doit toutefois considérer comme essentiellement différents par rapport à la conservation du corps.

Le mouvement, par exemple, qui cause la douleur, ne diffère assez souvent que très peu de celui qui cause le chatouillement . Il n'est pas nécessaire qu'il y ait de différence essentielle entre ces deux mouvements ; mais il est nécessaire qu'il y ait une différence essentielle entre le chatouillement et la douleur, que ces deux mouvements causent dans l'âme. Car l'ébranlement des fibres qui accompagne le chatouillement 1, témoigne à l'âme la bonne constitution de son corps, qu'il a assez de force pour résister à l'impression de l'objet, et qu'elle ne doit point appréhender qu'il en soit blessé ; mais le mouvement qui accompagne la douleur, étant quelque peu plus violent, il est capable de rompre quelque fibre du corps, et l'âme en doit être avertie par quelque sensation désagréable, afin qu'elle y prenne garde. Ainsi, quoique les mouvements qui se passent dans le corps ne diffèrent que du plus et du moins en euxmêmes, si néanmoins on les considère par rapport à la conservation de notre vie, on peut dire qu'ils diffèrent essentiellement.

C'est pour cela que notre âme n'aperçoit point les ébranlements que les objets excitent dans les fibres de noire chair ; il lui serait assez inutile de les connaître ; et elle n'en tirerait pas assez de lumière pour juger si les choses qui nous envi-

1 Ce raisonnement confus, ou ce jugement naturel qui applique au corps ce que l'âme sent, n'est qu'une sensation qu'on peut dire composée. Voyez ce que j'ai dit auparavant des jugements naturels, et le premier chapitre du troisième livre. (Note de Malebranche.)

ronnenî, seraient capables de détruire ou d'entretenir l'économie de notre corps. Mais elle se sent touchée de sentiments qui diffèrent essentiellement, et qui marquant précisément les quantités des objets par rapport à son corps, lui font sentir promptementet vivement si ces objets sont capables de lui nuire.

Il faut de plus considérer, que si l'âme n'apercevait que ce qui se passe dans sa main, quand elle se brûle ; si elle n'y voyait que le mouvement et la séparation de quelques fibres, elle ne s'en mettrait guère en peine, et même elle pourrait quelquefois, par fantaisie et par caprice, y prendre quelque satisfaction, comme ces fantasques qui se divertissent à tout rompre dans leurs emportements et dans leurs débauches.

Ou bien de même qu'un prisonnier ne se mettrait guère en peine s'il voyait qu'on démolît les murailles qui l'enferment, et que même il s'en réjouirait dans l'espérance d'être bientôt délivré, ainsi si nous n'apercevions que la séparation des parties de notre corps , lorsque nous nous brûlons , ou que nous recevons quelques blessures, nous nous persuaderions bientôt que notre bonheur n'est pas d'être renfermé dans un corps, qui nous empêche de jouir des choses qui nous doivent rendre heureux ; et ainsi nous serions bien aises de le voir détruire.

Il s'ensuit de là, que c'est avec une grande sagesse, que l'auteur de l'union de notre âme avec notre corps a ordonné que nous sentions de la douleur, quand il arrive au corps un changement capable de lui nuire, comme quand une aiguille entre dans la chair, ou que le feu en sépare quelques parties, et que nous sentions du chatouillement, ou une chaleur agréable, quand ces mouvements sont modérés, sans apercevoir la vérité de ce qui se passe dans notre corps, ni les mouvements de ces fibres dont nous venons de parler.

Premièrement, parce qu'en sentant de la douleur et du plaisir, qui sont des choses qui diffèrent bien davantage que du plus ou du moins, nous distinguons avec plus de facilité les objets qui en sont l'occasion. Secondement, parce que cette voie de nous faire connaître, si nous devons nous unir aux corps qui nous environnent, ou nous en séparer, est la plus courte, et qu'elle occupe moins la capacité d'un esprit qui n'est fait que pour Dieu. Enfin, parce que la douleur et le plaisir étant -des modifications de notre âme, qu'elle sent par rapport à son

DES SENS

corps, et qui la touchent bien davantage que la connaissance du mouvement de quelques fibres qui lui appartiendrait, cela l'oblige à s'en mettre fort en peine, et fait une union très étroite entre l'une et l'autre partie de l'homme. Il est donc évident de tout ceci, que les sens ne nous sont donnés que pour la conservation de notre corps, et non pour apprendre la vérité.

Ce que l'on vient de dire du chatouillement et de la douleur, se doit entendre généralement de toutes les autres sensations, comme on le verra mieux dans la suite. On a commencé par ces deux sentiments, plutôt que par les autres, parce que ce sont les plus vifs, et qu'ils font concevoir plus sensiblement ce que l'on voulait dire.

Il est présentement très facile de faire voir, que nous tombons en une infinité d'erreurs touchant la lumière et les couleurs, et généralement touchant toutes les qualités sensibles, comme le froid, le chaud, les odeurs, les saveurs, le son, la douleur, le chatouillement ; et si je voulais m'arrêter à rechercher en particulier toutes celles où nous tombons sur tous les objets de nos sens, des années entières ne suffiraient pas pour les déduire, parce qu'elles sont presque infinies ; ainsi ce sera assez d'en parler en général.

Dans presque toutes les sensations, il y a quatre choses différentes, que l'on confond, parce qu'elles se font toutes ensemble, et comme en un instant. C'est là le principe de toutes les autres erreurs de nos sens.

YI. La première est Yaction de l'objet, c'est-à-dire, dans la chaleur, par exemple, Y impulsion et le mouvement des petites parties du bois contre les fibres de la main.

La seconde est la passion de l'organe du sens, c'est-à-dire, l'agitation des fibres de la main causée par celle des petites parties du feu, laquelle agitation se communique jusque dans le cerveau, parce qu'autrement l'âme ne sentirait rien.

La troisième est la passion, la sensation ou la perception de l'âme, c'est-à-dire, ce qu'un chacun sent, quand il est auprès du feu.

La quatrième est le jugement que l'âme fait, que ce qu'elle sent est dans sa main et dans le feu. Or ce jugement naturel n'est qu'une sensation ; mais cette sensation ou ce jugement naturel est presque toujours suivi d'un autre jugement libr

que l'âme a pris une si grande habitude de faire qu'elle ne peut presque plus s'en empêcher.

Voilà quatre choses bien différentes, comme Ton peut voir, lesquelles on n'a pas soin de distinguer, et que l'on est porté à confondre à cause de l'union étroite de l'âme et du corps, laquelle nous empêche de bien démêler les propriétés de la matière d'avec celle de l'esprit.

Il est cependant facile de reconnaître, que de ces quatre choses qui se passent en nous, quand nous sentons quelque objet, les deux premières appartiennent au corps, et que les deux autres ne peuvent appartenir qu'à l'âme, pourvu qu'on ait un peu médité sur la nature de l'âme et du corps, comme on l'a dû foire, ainsi que je l'ai supposé. Mais il faut expliquer ces choses en particulier.

Page 1