I. Il n'y a rien de si commun dans le monde, que de voir des
personnes qui s'attachent aux biens sensibles ; les uns aiment la musique, les autres la bonne chère, et d'autres enfin sont passionnés pour d'autres choses. Or voici à peu près de quelle manière ils doivent avoir raisonné, pour s'être persuadés que tous ces objets sont des biens. Toutes ces saveurs agréables qui nous plaisent dans les festins, ces sons qui flattent l'oreille, et ces autres plaisirs que nous sentons en d'autres occasions, sont sans doute renfermés dans des objets sensibles, ou tout au moins ces objets nous les font sentir, et nous ne pouvons les goûter que par leur moyen. Or il n'est pas possible dt douter que le plaisir ne soit bon, que la douleur ne soit mauyaise; nous en sommes intérieurement convaincus, et par conséquent les objets de nos passions sont des biens très réels, auxquels nous devons nous attacher pour être heureux.
Voilà le raisonnement que nous faisons d'ordinaire presque sans y penser. Ainsi, c'est à cause que nous croyons que nos sensations sont dans les objets, ou bien que les objets 1 ont en eux-mêmes le pouvoir de nous les faire sentir, que nous considérons comme nos biens des choses au-dessus desquelles nous sommes infiniment élevés, qui ne peuvent au plus agir que sur nos corps et produire quelques mouvements dans leurs libres, mais qui ne peuvent jamais agir sur nos âmes, ni nous faire sentir du plaisir ou de la douleur.
II. Certainement, si ce n'est pas notre âme qui agit ellemême, à l'occasion de ce qui se passe dans le corps, il n'y a que Dieu seul qui ait ce pouvoir, et si ce n'est point elle qui se cause du plaisir ou de la douleur selon la diversité des ébranlements des fibres de son corps, comme il y a toutes 2 les apparences, puisqu'elle sent du plaisir et de la douleur sans qu'elle y consente, je ne connais point d'autre main assez puissante pour les lui faire sentir, que celle de l'auteur de la nature.
En effet il n'y a que Dieu qui soit notre véritable bien. Il n'y a que lui qui puisse nous combler de tous les plaisirs dont nous sommes capables. Ce n'est que dans sa connaissance et dans son amour qu'il a résolu de nous les faire sentir; et ceux
1 .l'expliquerai dans le dernier livre en quel sens les objets agissent sur le corps. (Note de Malebranche.)
2 V, liv. 3. ch. \ c. n. 3?
DES SENS
qu'il a attachés aux mouvements qui se passent dans notre corps, afin que nous eussions soin de sa conservation, sont très petits, très faibles et de très peu de durée, quoique dans l'état où le péché nous a réduits nous en soyons comme esclaves. Mais ceux qu'il fera sentir à ses élus dans le ciel, seront infiniment plus grands, puisqu'il nous a faits pour le connaître et pour l'aimer. Car enfin l'ordre demandant que l'on ressente de plus grands plaisirs, lorsqu'on possède de plus grands biens, puisque Dieu est infiniment au-dessus de toutes choses, le plaisir de ceux qui le posséderont surpassera certainement tous les plaisirs.
III. Ce que nous venons de dire de la cause de nos erreurs à l'égard du bien, fait assez connaître la fausseté des opinions qu'avaient les stoïciens et les épicuriens touchant le souverain bien. Les épicuriens le mettaient dans le plaisir; et parce qu'on le sent aussi bien dans Je vice que dans la vertu, et même plus ordinairement dans le premier que dans l'autre, on a cru communément qu'ils se laissaient aller à toutes sortes de voluptés.
Or la première cause de leur erreur, est que jugeant faussement qu'il y avait quelque chose d'agréable dans les objets de leurs sens, ou qu'ils étaient les véritables causes des plaisirs qu'ils sentaient, étant outre cela convaincus par le sentiment intérieur qu'ils avaient d'eux-mêmes, que le plaisir était un bien pour eux, au moins pour le temps qu'ils en jouissaient ; ils se laissaient aller à toutes les passions, desquelles ils n'appréhendaient point de souffrir quelque incommodité dans la suite. Au lieu qu'ils devaient considérer, que le plaisir que l'on sent dans les choses sensibles, ne peut être dans ces choses comme dans leurs véritables causes, ni d'une autre manière, et par conséquent, que les biens sensibles ne peuvent être des biens à l'égard de notre âme, et le reste que nous avons expliqué.
Les stoïciens, persuadés au contraire que les plaisirs sensibles n'étaient que dans le corps, et pour le corps, et que l'âme devait avoir son bien particulier, mettaient le bonheur dans la vertu. Or voici la source de leurs erreurs.
C'est qu'ils croyaient que le plaisir et la douleur sensible n'étaient point dans l'âme, mais seulement dans le corps; et ce faux jugement leur servait ensuite 4e Principe pour d'autres fausses conclusions, comme que la douleur n'est point un mal,
ni le plaisir un bien, que les plaisirs des sens ne sont point bons en eux-mêmes, qu'ils sont communs aux hommes et aux bêtes, etc. Cependant il est facile de voir, que quoique les épicuriens et les stoïciens aient eu tort en bien des choses, ils ont eu raison en quelques-unes. Car le bonheur des bienheureux ne consiste que dans une vertu accomplie, c'est-à-dire dans la connaissance et l'amour de Dieu, et dans un plaisir très doux qui les accompagne sans cesse.
Retenons donc bien, que les objets extérieurs ne renferment rien d'agréable ni de fâcheux, qu'ils ne sont point les causes nos plaisirs, que nous n'avons point de sujet de les craindre ni de les aimer, mais qu'il n'y a que Dieu qu'il faille craindre et qu'il faille aimer, comme il n'y a que lui qui soit assez puissant pour nous punir et pour nous récompenser, pour nous faire sentir du plaisir et de la douleur ; enfin que ce n'est qu'en Dieu et que de Dieu que nous devons espérer les plaisirs, pour lesquels nous avons une inclination si forte, si naturelle et si juste l.