CHAPITRE XVIII
I. Que nos sens nous portent a l'erreur en des choses même qui ne sont point sensibles. — ^ II. Exemple tiré de la conversation des hommes. — III. Qu'il ne faut point s'arrêter aux manières sensibles.
Nos sens ne nous trompent pas seulement à l'égard de leurs objets, comme de la lumière des couleurs, et des autres qualités sensibles; ils nous séduisent même touchant les objets qui ne sont point de leur ressort, en nous empêchant de les considérer avec assez d'attention pour en porter un jugement solide. C'est ce qui mérite bien d'être expliqué.
I. L'attention et l'application de l'esprit aux idées claires et
4 Malebranche ne se fait-il pas quelque illusion sur les avantages pour la morale de sa doctrine qui attribue a l'âme les qualités sensibles des objets? Que les objets ne soient que des occasions, comme il le pense, et non pas des causes, suivant l'opinion commune, du plaisir et de la douleur, en seront-ils moins aimables ou haïssables pour nous, l'effet étant absolument le même? Il revient souvent sur ces prétendus avantages moraux des cuises occasionnelles dans la Recherche et surtout dans son Traité de morale.
distinctes que nous avons des objets, est la chose du monde la plus nécessaire pour découvrir ce qu'ils sont véritablement. Car de même qu'il n'est pas possible de voir la beauté de quelque ouvrage sans ouvrir les yeux, et sans le regarder fixement, ainsi l'esprit ne peut pas voir évidemment la plupart des choses avec les rapports qu'elles ont les unes aux autres, s'il ne les considère avec attention. Or il est certain que rien ne nous détourne davantage de l'attention aux idées claires et distinctes, que nos propres sens; et par conséquent rien ne nous éloigne davantage de la vérité et ne nous jette sitôt dans l'erreur.
Pour bien concevoir cette vérité, il est absolument nécessaire de savoir, que les trois manières dont l'âme aperçoit : savoir par les sens, par l'imagination et par l'esprit, ne la touchent pas toutes également, et que par conséquent elle n'apporte pas une pareille attention à tout ce qu'elle aperçoit par leur moyen; car elle s'applique beaucoup à ce qui la touche beaucoup, et elle est peu attentive à ce qui la touche peu.
Or ce qu'elle aperçoit par les sens la touche, et l'applique extrêmement; ce qu'elle connaît par l'imagination la touche beaucoup moins; mais ce que l'entendement lui représente, je veux dire, ce qu'elle aperçoit par elle-même, ou indépendamment des sens et de l'imagination, ne la réveille presque pas. Personne ne peut douter que la plus petite douleur des sens ne soit plus présente à l'esprit, et ne la rende plus attentive que la méditation d'une chose de beaucoup plus grande conséquence.
La raison de ceci est, que les sens représentent les objets comme présents, et que l'imagination ne les représente que comme absents. Or il est à propos que de plusieurs biens, ou de plusieurs maux proposés à l'âme, ceux qui sont présents la touchent et l'appliquent davantage que les autres qui sont absents, parce qu'il est nécessaire que l'âme se détermine promptement sur ce qu'elle doit faire en cette rencontre. Ainsi elle s'applique beaucoup plus à une simple piqûre, qu'à des spéculations fort relevées, et les plaisirs et les maux de ce monde font même plus d'impression sur elle que les douleurs terribles, et les plaisirs infinis de l'éternité.
Les sens appliquent donc extrêmement l'àmc à ce qu'ils lui représentent. Or, comme elle est limitée, et qu'elle' ne peut net-
temenl concevoir beaucoup de choses à la fois, elle ne peul apercevoir nettement ce que l'entendement lui représente, dans le môme temps que les sens lui offrent quelque chose à considérer. Elle laisse donc les idées claires et distinctes de l'entendement, propres cependant à découvrir la vérité des choses en elles-mêmes, et elle s'applique uniquement aux idées confuses <!os sens qui la touchent beaucoup, et qui ne lui représentent point les choses selon ce qu'elles sont en elles-mêmes, mais seulement selon le rapport qu'elles ont avec son corps.
ïï. Si une personne, par exemple, veut, expliquer quelque vérité, il est nécessaire qu'il se serve de la parole et qu'il exprime ses mouvements et ses sentiments intérieurs par des mouvements et des manières sensibles. Or l'âmâ ne peut dans le même temps apercevoir distinctement plusieurs choses. Ainsi ayant toujours une grande attention à ce qui lui vient par les sens, elle ne considère presque point les raisons qu'elle entend dire. Mais elle s'applique beaucoup au plaisir sensible qu'elle a de la mesure des périodes, des rapports des gestes avec les paroles, de l'agrément du visage ; enfin de l'air et de la manière de celui qui parle. Cependant après qu'elle a écouté, elle veut juger, c'est la coutume. Ainsi ces jugements doivent être différents, selon la diversité des impressions qu'elle aura reçues par les sens.
Si, par exemple, celui qui parle s'énonce avec facilité, s'il garde une mesure agréable dans ses périodes , s'il a l'air d'un honnête homme et d'un homme d'esprit, si c'est une personne de qualité; s'il est suivi d'un grand train, s'il parle avec autorité et avec gravité , si les autres l'écoutent avec respect et en silence, s'il a quelque réputation et quelque commerce avec les esprits du premier ordre; enfin s'il est assez heureux pour plaire, ou pour être estimé, il aura raison dans tout ce qu'il -avancera, il n'y aura pas jusqu'à son collet et à ses manchettes qui ne prouvent quelque chose 1.
Mais s'il est assez malheureux pour avoir des qualités contraires à celles-ci, il aura beau démontrer, il ne prouvera jamais rien; qu'il dise les plus belles choses du monde, on ne
1 Voilà un trait digue de La Bruyère avec lequel Malebranche peut rivaliser pour la peinture des caractères et des mœurs, comme on le verra surtout dans !e livre suivant et dans le quatrième.
DES SENS
les apercevra jamais. L'attention des auditeurs n'étant qu'à ce qui touche les sens, le dégoût qu'ils auront de voir un homme si mal composé, les occupera tout entiers, et empêchera l'application qu'ils devraient avoir à ses pensées. Ce collet sale et chiffonné fera mépriser celui qui le porte, et tout ce qui peut venir de lui; et cette manière de parler de philosophe et de rêveur, fera traiter de rêveries et d'extravagances ces hautes et suhlimes vérités dont le commun du monde n'est pas capable.
Voilà quels sont les jugements des hommes. Leurs yeux et leurs oreilles jugent de la vérité, et non pas la raison dans les choses même qui ne dépendent que de la raison, parce, que les hommes ne s'appliquent qu'aux manières sensibles et agréables, et qu'ils n'apportent presque jamais une attention forte et sérieuse pour découvrir la vérité.
III. Qu'y a-t-il cependant de plus injuste, que de juger les choses par la manière et de mépriser la vérité, parce qu'elle n'est pas revêtue d'ornements qui nous plaisent, et qui llattent nos sens? Il devait être honteux à des philosophes et à des personnes qui se piquent d'esprit, de rechercher avec plus -de soin ces manières agréables, que la vérité même, et de se repaître plutôt l'esprit de la vanité des paroles, que de la solidité des choses. C'est au commun des hommes, c'est aux âmes de chair et de sang à se laisser gagner par des périodes mesurées, et par des figures et des mouvements qui réveillent les passions.
Omnia enim stolidi magïs admirantur, amantque. Inversis qua sub verbis latitantia cernunt. Veraque constituant, quœ belle tangere possunt. Aures, et lepido qua sunt fucata sonore l.
Mais les personnes sages lâchent de se défendre contre la force maligne, et les charmes puissants de ces manières sensibles. Les sens leur imposent aussi bien qu'aux autres hommes, puisqu'on effet ils sont hommes; mais ils méprisent les rapporls qu'ils leur font. Ils imitent ce fameux exemple des juges de l'Aréopage qui défendaient rigoureusement à leurs avocats de se servir de ces paroles et de ces figures trompeuses, et qui ne les écoutaient que dans les ténèbres, de peur que les agréments de
1 Lucrèce, le* livre, v.
leurs paroles etde leurs gestes ne leur persuadassent quelque chose contre la vérité el la justice, et afin qu'ils pussent davantage s'appliquer à considérer la solidité de leurs raisons.