CHAPITRE XX
Conclusion de ce premier livre. — I. Que nos sens ne nous sont donnés que pour notre corps. — II. Qu'il faut douter de ce qu'ils nous rapportent. — III. Que ce n'est pas peu que de douter comme il faut.
Nous avons, ce me semble, assez découvert les erreurs générales où nos sens nous portent, soit à l'égard de leurs propres objets, soit à l'égard des choses qui ne peuvent être aperçues que par l'entendement; et je ne crois pas qu'en suivant leur rapport nous tombions dans aucune erreur, dont on ne puisse reconnaître la cause par les choses que nous venons de dire, pourvu qu'on les veuille un peu méditer.
I. Nous avons encore vu que nos sens sont très fidèles et très exacts pour nous instruire des rapports que tous les corps qui nous environnent ont avec le nôtre; mais qu'ils sont incapables de nous apprendre ce que ces corps sont en eux-mêmes, (pic pour en faire un bon usage, il ne faut s'en servir que pour c ou server sa santé et sa vie, et qu'on ne les peut assez mépriser, quand ils veulent s'élever jusqu'à se soumettre l'esprit. C'est la principale chose que je souhaite que l'on retienne bien de tout ce premier livre. Que l'on conçoive bien que nos sens îlv n<),|S sont donnés que pour la conservation de notre corps, qu on se fortifie dans cette pensée et (pie, pour se délivrer de l'ignorance où Ton est, on cherche d'autres secours que ceux qu'ils nous fournissent K
1 Par un jugemenj naturel, dont j'ai parlé en plusieurs endroits du livre précédent.
II. Que s'il se trouve quelques personnes, comme sans doute il n'y en aura que trop, qui ne soient point persuadées de ces dernières propositions par les choses qu'on a dites jusqu'ici, on leur demande encore bien moins. Il suffit qu'ils entrent seulement en quelque défiance de leurs sens ; et s'ils ne peuvent pas rejeter entièrement leurs rapports comme faux et trompeurs, on leur demande seulement qu'ils doutent sérieusement que ces rapports soient entièrement vrais.
Et véritablement il me semble qu'on en a assez dit pour jeter au moins quelque scrupule dans l'esprit des personnes raisonnables, et par conséquent pour les exciter à se servir de leur liberté autrement qu'ils n'ont fait jusqu'à présent. Car s'ils peuvent entrer dans quelque cloute que les rapports de leurs sens soient vrais, ils auront aussi plus de facilité à retenir leur consentement et à s'empêcher ainsi de tomber dans les erreurs où ils sont tombés jusqu'ici ; principalement s'ils se souviennent de la règle qui est au commencement de ce traité : Qu'on ne doit jamais donner un consentement entier, qu'à des choses qui paraissent entièrement évidentes, et auxquelles on ne peut s'abstenir de consentir, sans reconnaître avec une entière certitude, que Ton ferait mauvais usage de sa liberté, si l'on ne s'y rendait pas.
III. Au reste qu'on ne s'imagine pas avoir peu avancé, si on a seulement appris à douter. Savoir douter par esprit et par raison, n'est pas si peu de chose qu'on le pense. Car il faut le dire ici, il y a bien de la différence entre douter et douter. On doute par emportement et par brutalité, par aveuglement et par malice, et enfin par fantaisie, et parce que Ton veut douter. Mais on doute aussi par prudence et par défiance, par sagesse et par pénétration d'esprit. Les académiciens et les athées doutent de la première sorte ; les vrais philosophes doutent de la seconde. Le premier doute est un doute de ténèbres, qui ne conduit point à la lumière, mais qui en éloigne toujours. Le second doute naît de la lumière, et il aide en quelque façon à la produire à son tour.
Ceux qui ne doutent que de la première façon, ne comprennent pas ce que c'est que douter avec esprit. Ils se raillent de ce que M. Descartes apprend à douter dans la première de ses méditations métaphysiques, parce qu'il leur semble qu'il n'y a
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qu'à douter par fantaisie, el qu'il n'y a qu'à dire en général que notre nature est infirme, que notre esprit est plein d'aveuglement, qu'il faut avoir un grand soin de se défaire de ces préjugés, et autres choses semblables. Ils pensent que cela suffit pour ne plus se laisser séduire à ses sens, et pour ne plus so tromper du tout. Il ne suffit pas de dire que l'esprit est faible, il faut lui faire sentir ses faiblesses. Ce n'est pas assez de dire qu'il est sujet à l'erreur, il faut lui découvrir en quoi consiste ses erreurs. C'est ce que nous croyons avoir commencé de faire dans ce premier livre, en expliquant la nature et les erreurs de nos sens, et nous allons poursuivre notre même dessein, eu expliquant dans le second la nature et les erreurs de notre imagination.