CHAPITRE PREMIER
I. Idée générale de l'imagination. — H. Qu'elle renferme deux facultés, Tune active, l'autre passive. — III. Cause générale des changements qu arrivent dans l'imagination des hommes, et le fondement de ce livre.
Dans le livre précédent nous avons traité des sens. Nous avons tâché d'en expliquer la nature, et de marquer précisément l'usage que l'on en doit faire. Nous avons découvert les principales et les plus générales erreurs dans lesquelles ils nous jettent; et nous avons tâché de limiter de telle sorte leur puissance, qu'on doit beaucoup espérer d'eux, et n'en rien craindre, si on les retient toujours dans les bornes que nous leur avons prescrites. Dans ce second livre nous traiterons de l'imagination, l'ordre naturel nous y oblige; car il va un si grand rapport entre les sens et l'imagination qu'on ne doit pas les séparer. On verra même dans la suite que ces deux facultés ne diffèrent entre elles que du plus et du moins.
Voici l'ordre que nous gardons dans ce traité. Il est divisé en trois parties. Dans la première nous expliquons les causes physiques du dérèglement et des erreurs de l'imagination. Dans la seconde nous faisons quelque application de ces causes aux erreurs les plus générales de l'imagination, et nous parlons aussi des causes que l'on peut appeler morales de ces erreurs. Dans la troisième nous parlons de la communication contagieuse des imaginations fortes.
Si la plupart des choses que ce traité contient ne sont pas si nouvelles que celles que l'on a déjà dites, en expliquant les erreurs des sens, elles ne seront pas toutefois moins utiles. Les personnes éclairées reconnaissent assez les erreurs et les causes mêmes des erreurs dont je traite; mais il y a très peu de personnes qui y fassent assez de réflexion. Je ne prétends pas instruire tout le monde, j'instruis les ignorants, et j'avertis seulement les autres, ou plutôt je tâche ici de m'instruire, et de m'avertir moi-même.
DE L'J IMAGINATION, I'e Partie. 185
I. Nous avons dil, dans le premier livre, que les organes de nos sens étaient composés de petits filets qui, d'un côté se terminent aux parties extérieures du corps et à la peau, et de F autre aboutissent vers le milieu du cerveau. Or ces petits filets peuvent être remués en deux manières, ou en commençant par les bouts qui se terminent dans le cerveau, ou par ceux qui se terminent au dehors. L'agitation de ces petits filets ne pouvant se communiquer jusqu'au cerveau, que l'âme n'aperçoive quelque chose, si l'agitation commence par l'impression que les objets font sur la surface extérieure des filets de nos nerfs, et qu'elle se communique jusqu'au cerveau, alors l'âme sent et juge 1 que ce qu'elle sent est au dehors, c'est-à-dire qu'elle aperçoit un objet comme présent. Mais s'il n'y a que les filets intérieurs qui soient légèrement ébranlés parle cours des esprits animaux, ou de quelqu'autre manière, l'âme imagine, et juge que ce qu'elle imagine n'est point au dehors, mais au dedans du cerveau, c'est-à-dire qu'elle aperçoit un objet comme absent. Voilà la différence qu'il y a entre sentir et imaginer.
Mais il faut remarquer que les fibres du cerveau sont beaucoup plus agitées par l'impression des objets, que par le cours des esprits, et que c'est pour cela que lame est beaucoup plus touchée par les objets extérieurs qu'elle juge comme présents, et comme capables de lui faire sentir du plaisir, ou de la douleur, que par le cours des esprits animaux. Cependant il arrive quelquefois dans les personnes qui ont les esprits animaux fortagités par des jeunes, par des veilles, par quelque fièvre chaude, ou par quelque passion violente, que ces esprits remuent les fibres intérieures de leur cerveau avec autant de force que les objets extérieurs ; de sorte que ces personnes sentent ce qu'ils ne devraient qu'imaginer, et croient voir devant leurs yeux des objets qui ne sont que dans leur imagination. Cela montre bien qu'à l'égard de ce qui se passe dans le corps, les sens et l'imagination ne diffèrent que du plus el du moins, ainsi que je viens de l'avancer.
Mais afin de donner une idée plus distincte et plus particulière de l'imagination, il faut savoir, que tontes les fois qu'il
1 Par un jugement naturel, dont j'ai parlé en plusieurs endroits du livre précédent. (Note de Malebranche.)
y a dn changement dans la partie du cerveau à laquelle les nerfs aboutissent, il arrive aussi du changement dans l'âme ; c'est-à-dire j comme nous avons déjà expliqué, que s'il arrive dans cette partie quelque mouvement des esprits qui change quelque peu l'ordre de ses fibres, il arrive aussi quelque perception nouvelle dans l'âme ; (die sent nécessairement, ou elle imagine quelque chose de nouveau, et l'âme ne peut jamais rien sentir, ni rien imaginer de nouveau, qu'il n'y ait du changement dans les libres de cette même partie du cerveau.
De sorte que la faculté d'imaginer, ou l'imagination, ne consiste que dans la puissance qu'a l'âme de se former des images des objets, en produisant du changement dans les fibres de cette partie du cerveau, que l'on peut appeller partie principale, parce qu'elle répond à toutes les parties de notre corps, et que c'est le lieu où notre âme réside immédiatement, s'il est permis de parler ainsi.
II. Gela fait voir clairement, que cette puissance qu'a l'âme de former des images renferme deux choses ; l'une qui dépend de l'âme même , et l'autre qui dépend du corps. La première est l'action et le commandement de la volonté. La seconde est l'obéissance que lui rendent les esprits animaux qui tracent ces images, et les libres du cerveau sur lesquelles elles doivent être gravées. Dans cet ouvrage on appelle indifféremment du nom $ imagination l'une et l'autre de ces deux choses, et on ne les distingue point par les mots d'action et de passive qu'on leur pourrait donner , parce que le sens de la chose dont on parle marque assez de laquelle des deux on entend parler, si c'est de Y imagination active de l'âme, ou de Y imagination passive du corps.
On ne détermine point encore en particulier, quelle est cette partie principale dont on vient de parler. Premièrement parce qu'on le croit assez inutile. Secondement, parce que cela est fort incertain. Et enfin parce que n'en pouvant convaincre les autres, à cause que c'est un fait qui ne se peut prouver ici, quand on serait très assuré qu'elle est cette partie principale, on croit qu'il serait mieux de n'en rien dire.
Que ce soit donc, selon le sentiment de Willis, dans les deux petits corps, qu'il appelle corpora striata, que réside le sens commun ; que les sinuosités du cerveau conservent les espèces
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de la mémoire, et que le corps calleux soit le siège de l'imagination ; que ce soit suivant le sentiment de Fernel dans la pie-mère, qui enveloppe la substance du cerveau; que ce soit dans la glande pinéale de M. Descartes, ou enfin dans quelque autre partie inconnue jusqu'ici que notre âme exerce ses principales fonctions, on ne s'en met pas fort en peine. Il suffît qu'il y ait une partie principale ; et cela est même absolument nécessaire, comme aussi que le fond du système de M. Descartes subsiste. Car il faut remarquer, que quand il se serait trompé, comme il y a bien de l'apparence, lorsqu'il a assuré que c'est à la glande pinéale que l'âme est immédiatemment unie, cela toutefois ne pourrait faire de tort au fond de son système, duquel on tirera toujours toute l'utilité qu'on peut attendre du véritable pour avancer dans la connaissance de l'homme 1.
III. Puis donc que l'imagination ne consiste que dans la force qu'a l'âme de se former des images des objets, en les imprimant, pour ainsi dire, dans les fibres de son cerveau , plus les vestiges des esprits animaux, qui font les traits de ces images, seront grands et distincts, plus l'âme imaginera fortement et distinctement ces objets. Or, de môme que la largeur, la profondeur, et la netteté des traits de quelque gravure dépend de la force dont le burin agit, et de l'obéissance que rend le cuivre : ainsi la profondeur et la netteté des vestiges de l'imagination dépend de la force des esprits animaux, et de la constitution des fibres du cerveau ; et c'est la variété qui se trouve dans ces deux choses, qui fait presque toute cette grande différence que nous remarquons entre les esprits.
Car il est assez facile de rendre raison de tous les différents caractères qui se rencontrent dans les esprits des hommes , d'un côté par l'abondance et la disette, par l'agitation et la lenteur, par la grosseur et la petitesse des esprits animaux, et de l'autre par la délicatesse et la grossièreté , par l'humidité et la sécheresse, par la facilité et la difficulté de se ployer des
1 Si Malebranche n'ose affirmer avec Descartes que la glande pinéale soit le siège de l'âm-, il adopte d'ailleurs toute sa physiologie et particulièrement l'hypothèse de^ esprits animaux dont il se sert |iour donrer une explication physiologique de l'imagination et de la mémoire non moins ingénieuse et non pas plus dépourvue de vraisemblance que toutes celles qu'on a imaginées depuis.
fibres du cerveau : et enfin parle rapport que les esprits animaux peuvent avoir avec ces fibres *. Et il serait fort à propos, que d'abord chacun tâchât d'imaginer toutes les différentes combinaisons de ces choses, et qu'on les appliquât soi-même à toutes les différences qu'on a remarquées entre les esprits, parce qu'il est toujours plus utile et même plus agréable de faire usage de son esprit, et de l'accoutumer ainsi à découvrir la vérité, que de se laisser corrompre dans l'oisiveté, en ne l'appliquant qu'à des choses toutes digérées et toutes développées Outre qu'il y a des choses si délicates et si fines dans la différence des esprits, qu'on peut bien quelquefois les découvrir et les sentir soimême, mais on ne peut pas les représenter ni les faire sentir aux autres.
Mais afin d'expliquer, autant qu'on le peut, toutes ces différences qui se trouvent entre les esprits, et afin qu'un chacun remarque plus aisément dans le bien même la cause de tous les changements qu'il y sent en différents temps, il semble à propos d'examiner en général les causes des changements qui arrivent dans les esprits animaux et dans les libres du cerveau ; parce qu'ainsi on découvrira tous ceux qui se trouvent dans l'imagination.
L'homme ne demeure guère lomptemps semblable à lui-même ; tout le monde a assez de preuves intérieures de son inconstance : on juge tantôt d'une façon et tantôt d'une autre sur le même sujet : en un mot la vie de l'homme ne consiste que dans la circulation du sang, et dans une autre circulation de pensées et de désirs; et il semble qu'on ne puisse guère mieux employer son temps, qu'à rechercher les causes de ces changements qui nous arrivent, et apprendre ainsi à nous connaître nous-mêmes.