CHAPITRE II
I. L'esprit étant borné ne peut comprendre ee qui tient de l'infini. — II. Sa limitation est l'origine de beaucoup d'erreurs. — III. Et principalement des hérésies, -r IV. Il faut soumettre l'esprit à la foi.
I. Ce qu'on trouve donc d'abord dans la pensée de l'homme, c'est qu'elle est très limitée, d'où l'on peut tirer deux conséquences très importantes : la première, que l'âme ne peut connaître parfaitement l'infini; la seconde, qu'elle ne peut pas même connaître distinctement plusieurs choses à la fois. Car de même qu'un morceau de cire n'est pas capable d'avoir en même temps une infinité de figures différentes, ainsi l'âme n'est pas capable en même temps de la connaissance d'une infinité d'objets. Et de même aussi qu'un morceau de cire ne peut être carré et rond dans le même temps, mais seulement moitié carré et moitié rond; et que d'autant plus qu'il aura de ligures différentes, elles en seront d'autant moins parfaites et moins distinctes, ainsi l'âme ne peut apercevoir plusieurs choses à la fois, et ses pensées sont d'autant plus confuses, qu'elles sont en plus grand nombre.
Enfin de même qu'un morceau de cire qui aurait mille côtés et dans chaque côté une figure différente, ne serait ni carré, ni rond, ni ovale, et qu'on ne pourrait dire de quelle figure il serait, ainsi il arrive quelquefois qu'on a un si grand nombre de pensées différentes, qu'on s'imagine que l'on ne pense à rien. Cela parait dans ceux qui s'évanouissent ; les esprits animaux tournoyant irrégulièrement dans leur cerveau réveillent un si grand nombre de traces, qu'ils n'en ouvrent pas une assez fort pour exciter dans l'esprit une sensation particulière, ou une idée distincte : de sorte que ces personnes sentent un si grand nombre de choses à la fois, qu'ils ne sentent rien de distinct, ce qui fait qu'ils s'imaginent n'avoir rien senti.
Ce n'est pas qu'on ne s'évanouisse quelquefois faute d'esprits animaux : mais alors l'âme n'ayant que des pensées de pure intellection, qui ne laissent point de traces dans le cerveau, on ne s'en souvient point après que l'on est revenu à soi,
el c'est ce qui fait croire qu'on n'a pensé à rien. J'ai dit ceci en passant, pour montrer qu'on a tort de croire que l'âme ne pense pas toujours, à cause qu'on s'imagine quelquefois que l'âme ne pense à rien.
II. Toutes les personnes qui font un peu de réflexion sur leurs propres pensées, ont assez d'expérience que l'esprit ne peut pas s'appliquer à plusieurs choses à la fois, et à plus forte raison, qu'il ne peut pas pénétrer l'infini. Cependant je ne sais par quel caprice, des personnes qui n'ignorent pas ceci, s'occupent davantage à méditer sur des objets infinis, et sur des questions qui demandent une capacité d'esprit infinie, que sur d'autres qui sont â la portée de leur esprit ; et pourquoi encore il s'en trouve un si grand nombre d'autres, qui voulant tout savoir, s'appliquent à tant de sciences en même temps, qu'ils ne font que se confondre l'esprit, et le rendre incapable de quelque science véritable.
Combien y a-t-il de gens qui veulent comprendre la divisibilité de la matière à l'infini, et comment il se peut faire qu'un petit grain de sable contienne autant de parties que toute la terre, quoique plus petites à proportion? Combien forme-t-on de questions qui ne se résoudront jamais sur ce sujet et sur beaucoup d'autres qui renferment quelque chose d'infini1, desquelles on veut trouver la solution dans son esprit ? On s'y applique, on s'y échauffe; mais enfin tout ce que l'on y gagne, c'est que l'on s'entête de quelque extravagance et de quelque erreur.
N'est-ce pas une chose plaisante de voir des gens qui nient la divisibilité de la matière à l'infini, pour cela seul qu'ils ne la peuvent comprendre, quoiqu'ils comprennent fort bien les démonstrations qui la prouvent, et cela dans le même temps qu'ils confessent de bouche, que l'esprit de l'homme ne peut comprendre l'infini. Car les preuves qui montrent que la matière est divisible à l'infini, sont démonstratives s'il en fut jamais; ils en conviennent, quand ils les considèrent avec attention. Néanmoins, si on leur fait des objections qu'ils ne puissent résoudre, leur esprit se détournant de l'évidence qu'ils
1 Comme sont les temps, les vitesses, et tout ce gui est capable du plus ou du moins. (Note de Malebranche.)
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-viennent d'apercevoir, ils commencent d'en douter. Ils s'occupent fortement de l'objection qu'ils ne peuvent résoudre; ils inventent quelque distinction frivole contre les démonstrations de la divisibilité à l'infini, et ils concluent enfin qu'ils s'y étaient trompés, et que tout le monde s'y trompe. Ils embrassent -ensuite l'opinion contraire. Ils la défendent par des points enflés et par d'autres extra vagancess, que l'imagination ne manque jamais de fournir. Or ils ne tombent dans ces égarements, que parce qu'ils ne sont pas intérieurement convaincus que l'esprit de l'homme est fini, et que pour être persuadé de la divisibilité de la matière à l'infini, il nest pas nécessaire qu'il la comprenne, parce que toutes les objections qu'on ne peut résoudre qu'en la comprenant, sont des objections qu'il est impossible de résoudre. En effet, la vitesse, la durée, l'étendue sont telles qu'on peut en connaître exactement les rapports commensurables, parce que ces rapports sont des grandeurs finies qu'expriment des idées finies : mais nul esprit fini ne peut comprendre ces grandeurs en elles-mêmes et prises absolument.
Si les hommes ne s'arrêtaient qu'à de pareilles questions, on n'aurait pas sujet de s'en mettre beaucoup en peine ; parce que s'il y en a quelques-uns qui se préoccupent de quelques erreurs, ce sont des erreurs de peu de conséquence. Pour les autres, ils n'ont pas tout à fait perdu leur temps, en pensant à des choses qu'ils n'ont pu comprendre ; car ils se sont au moins convaincus de la faiblesse de leur esprit. Il est bon, dit un auteur 1 fort judicieux, de fatiguer l'esprit à ces sortes de subtilités, afin de dompter sa présomption et lui ôter la hardiesse d'opposer jamais ses faibles lumières aux vérités que l'église lui propose, sous prétexte qu'il ne les peut pas comprendre. Car puisque toute la vigueur de l'esprit des hommes est contrainte de succomber au plus petit atome de la matière, et d'avouer qu'il voit clairement qu'il est infiniment divisible, sans pouvoir comprendre comment cela se peut faire ; n'est-ce pas pécher visiblement contre la raison, que de refuser de croire les effets merveilleux de la toute-puissance de Dieu, qui est d'elle-même incompréhensible, par cette raison que notre esprit ne les peut comprendre ?
1 L'auteur de l'Art de penser.
[II. L'effet donc le plus dangereux que produit l'ignorance, ou plutôt l'inadvertance où Ton est de la limitation et de la faiblesse de l'esprit de l'homme, et par conséquent de son incapacité pour comprendre tout ce qui tient quelque chose de l'infini, c'est l'hérésie. Il se trouve, ce me semble, en ce temps-ci plus qu'en aucun autre, un fort grand nombre de gens qui se font une théologie particulière, qui n'est fondée que sur leur propre esprit, et sur la faiblesse naturelle de la raison, parce que dans les sujets mêmes qui ne sont point soumis à la raison, ils ne veulent croire que ce qu'ils comprennent.
Les sociniens ne peuvent comprendre les mystères de la trinité, ni de l'incarnation; cela leur suffit pour ne pas croire, et môme pour dire d'un air fier et méprisant de ceux qui les croient, que ce sont des gens nés pour l'esclavage. Un calviniste ne peut concevoir comment il se peut faire que le corps de Jésus-Christ soit réellement présent au sacrement de l'autel dans le même temps qu'il est dans le ciel ; et de là il croit avoir raison de conclure, que cela ne se peut faire, comme s'il comprenait parfaitement jusqu'où peut aller la puissance de Dieu.
Un homme qui est même convaincu qu'il est libre, s'il s'échauffe fort la tête pour tâcher d'accorder la science de Dieu et ses décrets avec la liberté, il sera peut-être capable de tomber dans Terreur de ceux qui ne croient point que les hommes soient libres. Car d'un côté ne pouvant concevoir que la providence de Dieu puisse subsister avec la liberté de l'homme ; et de l'autre, le respect qu'il aura pour la religion, l'empêchant de nier la providence, il se croira contraint d'ôter la liberté aux hommes; ne faisant pas assez de réflexion sur la faiblesse de son esprit, il s'imaginera pouvoir pénétrer les moyens que Dieu a pour accorder ses décrets avec notre liberté.
Mais les hérétiques ne sont pas les seuls qui manquent d'attention pour considérer la faiblesse de leur esprit, et qui lui donnent trop de liberté pour juger les choses qui ne lui sont pas soumises ; presque tous les hommes ont ce défaut, et principalement quelques théologiens des derniers siècles. Car on pourrait peut-être dire, que quelques-uns d'eux emploient si souvent des raisonnements humains, pour prouver, ou pour
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expliquer des mystères qui sont au-dessus de la raison, quoiqu'ils le fassent avec une bonne intention, et pour défendre la religion contre les hérétiques, qu'ils donnent souvent occasion à ces mêmes hérétiques de demeurer obstinément attachés à leurs erreurs, et de traiter les mystères de la foi comme des opinions humaines.
IV. L'agitation de l'esprit et les subtilités de l'école ne sont pas propres à faire connaître aux hommes leur faiblesse, et ne leur donnent pas toujours cet esprit de soumission si nécessaire pour se rendre avec humilité aux décisions de l'Église. Tous ces raisonnements subtils et humains peuvent au contraire exciter en eux leur orgueil secret ; ils peuvent les porter à faire usage de leur esprit mal à propos, et à se former ainsi une religion conforme à sa capacité. Aussi ne voit-on pas que les hérétiques se rendent aux arguments philosophiques, et que la lecture des livres purement scholastiques leur fasse reconnaître et condamner leurs erreurs. Mais on voit au contraire tous les jours qu'ils prennent occasion de la faiblesse des raisonnements de quelques scholastiques, pour tourner en raillerie les mystères les plus sacrés de notre religion, qui dans la vérité ne sont point établis sur toutes ces raisons et explications humaines, mais seulement sur l'autorité de la parole de Dieu écrite ou non écrite, c'est-à-dire transmise jusqu'à nous par la voie de la tradition.
En effet, la raison humaine ne nous fait point comprendre, qu'il y a un Dieu en trois personnes, que le corps de Jésus- Christ soit réellement dans l'eucharistie et comme il se peut faire que l'homme soit libre, quoique Dieu sache de toute éternité ce que l'homme fera. Les raisons qu'on apporte pour prouver et pour expliquer ces choses, sont des raisons qui ne prouvent d'ordinaire qu'à ceux qui les veulent admettre sans les examiner, mais qui semblent souvent extravagantes à ceux qui les veulent combattre, et qui ne tombent pas d'accord du fond de ces mystères. On peut dire au contraire, que les objections que l'on forme contre les principaux articles de notre foi, et principalement contre le mystère de la Trinité, sont si fortes, qu'il n'est pas possible d'en donner des solutions claires, évidentes et qui ne choquent en rien notre faible raison, parce qu'en effet ces mystères sont incompréhensibles.
Le meilleur moyen de convertir les hérétiques n'est donc pas de les accoutumer à faire usage de leur esprit, en ne leur apportant que des arguments incertains tirés de la philosophie, parée que les vérités dont on veut les instruire ne sont pas soumises à la raison. Il n'est pas même toujours à propos de se servir de ces raisonnements dans des vérités qui peuvent être prouvées par la raison aussi bien que par la tradition, comme l'immortalité de Pâme, le péché originel, la nécessité de la grâce, le désordre de la nature et quelques autres; depeur que leur esprit ayant une fois goûté l'évidence des raisons dans ces questions, ne veuille point se soumettre à celles qui ne se peuvent prouver que par la tradition. Il faut au contraire les obliger à se défier de leur esprit propre, en leur faisant sentir sa faiblesse, sa limitation, et la disproportion avec nos mystères , et quand l'orgueil de leur esprit sera abattu, alors il sera facile de les faire entrer dans les sentiments de l'Église, en leur représentant 1 que l'infaillibilité est renfermée dans l'idée de toute société divine, et en leur expliquant la tradition de tous les siècles, s'ils en sont capables.
Mais si les hommes détournent continuellement leur vue de dessus la faiblesse et la limitation de leur esprit, une présomption indiscrète leur enflera le courage ; une lumière trompeuse les éblouira ; l'amour de la gloire les aveuglera. Ainsi les hérétiques seront éternellement hérétiques, les philosophes opiniâtres et entêtés, et Tonne cessera jamais de disputer sur toutes
les choses dont on disputera tant qu'on en voudra disputer.