‹ De la recherché de la vérité (volume 3)Chapitre 6 sur 108 · PRÉFACE DE MALEBRANCHE · texte numérisé non relu

PRÉFACE DE MALEBRANCHE

])ien que d'être unie à un corps, puisqu'il est certain, comme on vient de le dire, que Dieu a fait les esprits pour le connaître et pour l'aimer, plutôt que pour informer des corps. Cette preuve est capable d'ébranler d'abord les esprits un peu éclairés, de les rendre attentifs, et ensuite de les convaincre; mais il est moralement impossible que des esprits de chair et de sang, qui ne peuvent connaître que ce qui se fait sentir, puissent être jamais convaincus par de semblables raisonnements. Il faut, pour ces sortes de personnes, des preuves grossières et sensibles, parce que rien ne leur parait solide, s'il ne fait quelque impression sur leurs sens.

Le péché du premier homme a tellement affaibli l'union de notre esprit avec Dieu 1 qu'elle ne se fait sentir qu'à ceux dont le oœur est purifié et l'esprit éclairé ; car cette union parait imaginaire à tous ceux qui suivent aveuglément les jugements des sens et les mouvements des passions.

Au contraire, il a tellement fortifié l'union de notre àme avec notre corps qu'il nous semble que ces deux parties de nousmêmes ne soient plus qu'une même substance ; ou plutôt il nous a de telle sorte assujettis à nos sens et à nos passions que nous sommes portés à croire que notre corps est la principale des deux parties dont nous sommes composés.

Lorsque Ton considère les différentes occupations des hommes, il y a tout sujet de croire qu'ils ont un sentiment si bas et si grossier d'eux-mêmes. Car comme ils aiment tous la félicité et la perfection de leur être, et qu'ils ne travaillent que pour se rendre plus heureux et plus parfaits, ne doit- on pas juger qu'ils ont plus d'estime de leurs corps et des biens du corps que de leur esprit et des biens de l'esprit, lorsqu'on les voit presque toujours occupés aux choses qui ont rapport aux corps, et qu'ils ne pensent presque jamais à celles qui sont absolument nécessaires à la perfection de leur esprit?

Le plus grand nombre ne travaillent avec tant d'assiduité et de peine que pour soutenir une misérable vie, et pour laisser à leurs entants quelques secours nécessaires à la conservation de leur corps.

i Mens, quo-d non sentit, nisi cum purissima et beatissima est, nulli cohœret, nisi i|>si veritati, nu;^ similitude- et imago patris, et sapientia diçitur. Aug. lib. imperf. île Gen. ad ////.

("eux qui, par le bonheur, ou le hasard de leur naissance, ne sont point sujets à cette nécessité, ne font pas mieux connaître, par leurs exercices et par leurs emplois, qu'ils regardent leur à me comme la plus noble partie de leur être. La chasse, la danse, le jeu, la bonne chère, sont leurs occupations ordinaires. Leur âme, esclave du corps, estime et chérit tous ces divertissements, quoique tout à fait indignes d'elle. Mais parce que leur corps a rapport à tous les objets sensibles, elle n'est pas seulement esclave du corps, mais elle l'est encore, parle corps ou à cause du corps, de toutes les choses sensibles. Car c'est par le corps qu'ils sont unis à leurs parents, à leurs amis, à leur ville, à leur charge, et à tous les biens sensibles, dont la conservation leur paraît aussi nécessaire et aussi estimable que la conservation de leur être propre. Ainsi le soin de leurs biens et le désir de les augmenter, la passion pour la gloire et pour la grandeur, les agitent et les occupent infiniment plus que la perfection de leur âme.

Les savants mêmes, et ceux qui se piquent d'esprit, passent plus de la moitié de leur vie dans des actions purement animales, ou telles qu'elles donnent à penser qu'ils font plus d'état de leur santé, de leur réputation, que de la perfection de leur esprit. Ils étudient plutôt pour acquérir une grandeur chimérique, dans l'imagination des autres hommes, que pour donner à leur esprit plus de force et plus d'étendue. Ils font de leur tête une espèce de garde-meuble, dans lequel ils entassent, sans discernement et sans ordre, tout ce qui porte un certain caractère d'érudition; je veux dire tout ce qui peut paraître rare et extraordinaire, et exciter l'admiration des autres hommes. Il se font crloire de ressembler à ces cabinets de curiosités et d'anli ques qui n'ont rien de riche ni de solide, et dont le prix ne dépend que de la fantaisie, de la passion et du hasard ; et ils ne travaillent presque jamais à se rendre l'esprit juste et à résrler les mouvements de leur cœur.

Ce n'est pas toutefois que les hommes ignorent entièrement qu'ils ont une âme, et que cette1 âme est la principale partie de leur être. Ils ont aussi été mille fois convaincus, par la

1 Non cxii,rua hominis portio, sed tolius humanaj univcrsitalis su^stantia est. Ambr. G, Hexam. 7.

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