‹ De la recherché de la vérité (volume 3)Chapitre 5 sur 108 · XL VII · texte numérisé non relu

XL VII

de la Recherche, qui est comme le but et la conclusion de tout ce qui précède, à tracer les chemins qui nous conduisent à la vérité. « Le dessein, dit-il, de ce dernier livre est d'essayer de rendre à l'esprit toute la perfection dont il est naturellement capable, en lui fournissant tous les secours nécessaires pour devenir plus attentif et plus étendu, et en lui prescrivant les règles qu'il faut observer dans la recherche de la vérité pour ne se tromper jamais et pour apprendre avec le temps tout ce qu'on peut savoir. »

La grande règle, c'est de ne jamais donner un consentement entier qu'aux propositions qui paraissent si évidemment vraies, qu'on ne puisse le leur refuser sans sentir une peine intérieure et des reproches secrets de la raison. Avec les simples vraisemblances on est toujours exposé à l'erreur ; reneontre-t-on la vérité, ce n'est que par hasard et par bonheur. Puisque l'évidence seule nous assure que nous ne nous trompons point, il faut prendre garde à la conserver dans toutes nos perceptions: ce qui exige l'attention. Il n'y a que l'attention qui puisse rendre nos perceptions claires et distinctes, il importe donc de rech rcher par quels moyens nous deviendrons plus attentifs que nous ne sommes. Il faut d'abord éviter toutes les sensations trop fortes qui peuvent nous absorber, les passions, les imaginations qui nous ôtent la liberté de l'esprit. Mais comme il est impossible que l'âme soit sans passion, sans quelque impression sensible, il faut, dit-il, faire de nécessité vertu, et tirer de ses modifications elles-mêmes quelques secours pour nous rendre attentifs. La théorie de ces secours se fonde sur ce (pie l'esprit s'applique plus aux choses qui le touchent qu'à celles qui ne s'adressent qu'à l'entendement pur. Il est curieux de voir Malebranchc, si ennemi des passions et des sens, leur faire ici en quelque sorte appel, quoique bien discrètement, quoique avec bien des précautions et des réserves, pour nous venir en aide, « dans notre malheureux état, » dans la recherche de la vérité; ainsi, pour faire contre-poids à l'entraînement du corps, il n'exclut pas d'une manière absolue la passion de la gloire. Comme les sensations ont le don de réveiller notre attention, on peut s'en servir pour combattre le défaut de l'application de l'esprit aux choses qui ne le louchent pas en les exprimant par des choses sensibles qui le touchent. Mais il faut prendre garde « de ne

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par; couvrir les objets qu'on veut considérer de tant de sensibilité que l'esprit en soit plus occupe que de la vérité ellemême. » On doit donc tempérer la sensibilité de ses expressions de telle manière qu'on ne fasse que rendre l'esprit plus attentif. « Il faut revêtir la vérité comme les magistrats de Venise qui sont obligés de porter une robe et une toque toute simple qui ne fait que les distinguer du commun des hommes, afin qu'on les regarde au visage avec attention et respect et qu'on ne s'arrête pas à leur chaussure. » Ainsi il faut se servir de quelque chose de sensible, mais qui n'ait point trop d'éclat et ne nous arrête point au sensible, que nous puissions dissiper à plaisir et qui soutienne seulement la vue de l'esprit.

11 tire d'ailleurs de la géométrie et de l'emploi des lignes, de l'arithmétique et de l'algèbre, des exemples, où l'on reconnaît un savant mathématicien, des divers moyens à employer, dans certaines questions, pour rendre l'esprit plus attentif et plus étendu.

Dans la seconde partie de ce dernier livre il expose les règles pour la résolution des questions. Il les emprunte en général aux Regulœ ad directionem ïngenii de Descaries. Quant à l'exemple de leur heureuse application, il les prend dans la philosophie même de Descartes, dont il expose et résume la physique presque tout entière, en opposition à celle d'Aristote, qui n'est pour lui que le modèle le plus frappant de toutes les aberrations où peut nous conduire la méconnaissance de ces règles. Il nous prévient que ces règles n'ont rien d'extraordinaire, qu'elles sont en petit nombre et très intelligibles. Leur principe est, qu'il faut conserver l'évidence dans tous nos raisonnements, d'où cette règle générale : que nous ne devons raisonner que sur des choses dont nous avons des idées claires et, par une suite nécessaire, que nous devons toujours commencer par les choses les plus simples et les plus faciles, avant que d'entreprendre la recherche des plus composées et des plus difficiles. Puis, après ce principe général, viennent six règles pour la résolution des question : 1° concevoir clairement l'état de la question et de ses termes pour en trouver les rapports ; 2° quand on ne peut les découvrir immédiatement, chercher les idées moyennes qui servent de commune mesure ; 3° retrancher du sujet toutes les choses qu'il n'est pas nécessaire d'examiner pour découvrir la vérité

INTRODUCTION

cherchée ; 4° cette réduction faite, diviser le sujet par parties et les considérer toutes, les unes après les autres, selon Tordre naturel ; 5° toutes ces choses 4tant devenues familières par la méditation, en abréger les idées et les ranger dans son imagination ou les écrire sur le papier, afin qu'elles ne remplissent pas la capacité de l'esprit; 6° les comparer suivant toutes les règles des combinaisons et arriver successivement par l'élimination des rapports inutiles à la découverte de la vérité cherchée.

La physique de Descartes et l'hypothèse des tourbillons, voilà, selon Malebranche, l'exemple de la marche que l'esprit doit suivre à la: recherche de la vérité. Descaries part de l'idée claire et simple de l'étendue pour en déduire toute la physique, en allant des rapports les plus simples aux plus composés, et considérant par ordre toutes les propriétés de l'étendue et du mouvement. De là la simplicité et la clarté des principes de sa philosophie. Cette simplicité et celte clarté sont même si grandes que pour plusieurs c'est une cause de discrédit. Point de termes obscurs et mystérieux dans cette philosophie, les personnes qui ne savent ni le grec ni le latin, les femmes elles-mêmes sont capables de l'entendre.

Malebranche expose ensuite et résume avec clarté l'hypothèse des tourbillons. Les deux points principaux par où il s'éloigne de la doctrine du maître, ce sont les petits tourbillons dont nous avons déjà parlé, tourbillons de matière fluide qu'il substitue aux boules rondes et dures qui tournent dans les grands tourbillons de Descartés, et la supposition d'une force du repos ou de l'inertie, qu'il considère comme l'erreur capitale de toute sa physique. L'hypothèse des tourbillons est une véritable cosmogonie qui prend le monde à partir du chaos pour l'amener à l'ordre actuel par l'action des lois du mouvement. Celle formation successive du monde cartésien par les seules lois du mouvement, n'avait pas paru à certains théologiens en conformité avec la Bible. De là des attaques contre la philosophie nouvelle que Malebranche ne veut pas laisser sans réponse. Dcscarles, dit-il, n'a jamais prétendu que les choses se soient faites peu à peu comme il les a décrites. C'est seulement pour mieux faire comprendre leur nature qu'il les a d'abord considérées dans leur principe. Comment l'accuser d'avoir enseigné que le monde a pu se former de lui-même,

t DE LA REfiflEftCflE DE LA VÉftîTÉ,

puisqu'il a reconnu qu'aucun corps ne peut se remuer par ses propres forces, et, que les lois du mouvement ne sont que des suites des volontés de Dieu qui agit sans cesse d'une même manière ?

En regard des vérités découvertes par la méthode de Desearles, il place les erreurs des anciens, des païens, d'Aristole, deses disciples, de tous les adversaires de la nouvelle philosophie. Il consacre enfin un long chapitre à ce qu'il appelle, « Terreur la plus dangereuse de la philosophie des anciens. » Celte erreur nous la connaissons déjà; elle consiste à expliquer les effets de la nature par de petits êtres, par des puissances dont on a aucune idée, d'où les qualités occultes, les formes substantielles qui conduisent à l'adoration de la nature. Malebranche reprend ici et résume tout ce qu'il a déjà dit pour démontrer que Dieu est l'unique puissance, l'unique cause, Tunique acteur. Puis prenant à partie, pour la mettre en regard, la physique d'Aristote, en ne consultant que le Traité du ciel, et en l'interprétant à sa façon, il ne veut pas y voir autre chose qu'une suite du sophismes, d'erreurs grossières, de puérilités. Enfin, après divers exemples, tous empruntés à Descartes, de l'application des règles de la méthode à des questions particulières de physique et de métaphysique, il exprime en terminant Tespérance qu'on aura été convaincu, par cet essai de méthode, de la nécessité de ne raisonner que sur des idées claires, et de procéder par ordre: « On méprisera, dit-il, Aristote, qui ne les a pas suivies, on reconnaîtra la solidité de la philosophie de Descartes. » On le trouvera encore plus sévère, ou pour mieux dire plus injurieux, à l'égard d'Aristote, dans le 6me éclaircissement où il le traite de a misérable et pitoyable philosophe *. »

Nous voici arrivés à la lin de cette introduction où nous croyons avoir fait connaître, non pas toute la philosophie de Malebranche, ce qui n'était pas notre but, comme nous l'avons

1 11 y a cependant dans la Recherche un clo.-e d'Aristote, si toutefois C'csl un élose; à propos des diverses dispositions des hommes qui les inclinent à voir et à juger les choses de telle ou telte façon, il dit : « Pour ceux qui aiment mieux le lire en grec que de les apprendre par quelque réflexion sur ce qui se passe devant leurs yeux, ils peuvent lire le second livre de la rhétorique d'Aristote. C'est, je crois, le meilleur ouvrage de ce philosophe, parce qu'il dit peu de choses dans lesquelles on puisse se tromper et qu'il hasarde rarement de prouver ce qu'il y avance. » LiV. 5, chap. 2.

INTRODUCTION, Lî

âûllôncc en commençant, mais seulement cette partie qui a plus directement l'homme pour objet, telle qu'elle est exposée dans la Recherche et dans les éclaircissements. Dieu s'y mêle sans doute; partout on le voit comme unique cause, comme unique acteur ; c'est lui seul qui produit en nous les sentiments et les idées, c'est en lui seul que nous voyons les idées; c'est lui seul encore qui nous meut. Néanmoins ce n'est pas là toute la philosophie de Malebranche. Il faut en outre y comprendre sa morale fondée sur le principe de l'ordre, sa théorie de la Providence, de la grâce, des volontés générales, son optimisme, à la fois philosophique et théologique, auquel Leibniz aura plus à retrancher qu'à ajouter. Par la Recherche de la vérité et par les éclaircissements qui l'accompagnent, on entre bien avant sans doute dans la philosophie de Malebranche, cependant on ne la connaît pas encore tout entière.

Simandre, le 20 novembre 1879.

Francisque BOUILLIER.

PRÉFACE DE MÀLEBRANGHE

L'esprit de l'homme se trouve, par sa nature, comme situé entre son créateur et les créatures corporelles ; car, selon saint Augustin *, il n'y a rien au-dessus de lui que Dieu, ni rien au-dessous que des corps. Mais comme la grande élévation où il est au-dessus de toutes les choses matérielles n'empêche pas qu'il ne leur soit uni, et qu'il ne dépende même en quelque façon d'une portion de la matière, aussi la dislance infinie qui se trouve entre l'Être souverain et l'esprit de l'homme n'empêche pas qu'il ne lui soit uni immédiatement, et d'une manière très intime. Cette dernière union l'élève au-dessus de toutes choses. C'est par elle qu'il reçoit sa vie, sa lumière et toute sa félicité; et saint Augustin nous parle, en mille endroits de ses ouvrages, de cette union comme de celle qui est la plus naturelle et la plus essentielle à l'esprit. Au contraire, l'union de l'esprit avec le corps abaisse l'homme infiniment ; et c'est au jourd'hui la principale cause de toutes ses erreurs et de toutes ses misères.

Je ne m'étonne pas que le commun des hommes, ou que les philosophes païens, ne considèrent dans l'âme que son rapport et son union avec le corps, sans y reconnaître le rapport et l'union qu'elle a avec Dieu : mais je suis surpris que des philosophes chrétiens, qui doivent préférer l'esprit de Dieu à l'esprit humain, Moïse à Aristote, saint Augustin à quelque misérable commentateur d'un philosophe païen, regardent plutôt l'âme comme la forme du corps que comme faite à l'image et pour l'image de Dieu, c'est-à-dire, selon saint Augustin2, pour

1 Nihil est potentius 1113 creaturâ, quœ meus dicitur rationalis, nihil est stiblimius. Qnidquid suprà illaro est, jam creator est. Tr, 23, sur S. Jean. Quid rationali anima melius est, omnibus consentientibus Deus est. .\u i . - Ad ipsam similiiuclinem non omnia facta sunl , >-ed sola substantia ratio-

la vérité, à laquelle seule elle est immédiatement unie. Il est vrai qu'elle est unie au corps et qu'elle en est naturellement la forme ; mais il est vrai aussi qu'elle est unie à Dieu d'une manière bien plus étroite et bien plus essentielle. Ce rapport qu'elle a à son corps pourrait n'être pas; mais le rapport qu'elle a à Dieu est si essentiel qu'il est impossible de concevoir que Dieu puisse créer un esprit sans ce rapport.

Il est évident que Dieu ne peut agir que pour lui-même, qu'il ne peut créer les esprits que pour le connaître et pour l'aimer, qu'il ne peut leur donner aucune connaissance, ni leur imprimer aucun amour qui ne soit pour lui et qui ne tende vers lui ; mais il a pu ne pas unir à des corps les esprits qui y sont maintenant unis. Ainsi le rapport que les esprits ont à Dieu est naturel, nécessaire et absolument indispensable; mais le rapport de notre esprit à notre corps, quoique naturel à notre esprit, n'est point absolument nécessaire ni indispensable

Ce n'est pas ici le lieu d'apporter toutes les autorités et toutes les raisons qui peuvent porter à croire qu'il est plus de la nature de notre esprit d'être uni à Dieu que d'être uni à un corps; ces choses nous mèneraient trop loin. Pour mettre cet le vérité dans son jour, il serait nécessaire de ruiner les principaux fondements de la philosophie païenne, d'expliquer les désordres du péché, de combattre ce qu'on appelle faussement expérience, et de raisonner contre les préjugés et les illusions des sens. Ainsi il est trop difficile de faire parfaitement comprendre cette vérité au commun des hommes, pour l'entreprendre dans une préface.

Cependant il n'est pas malaisé de la prouver à des esprits attentifs, et qui sont instruits de la véritable philosophie. Car il suffit de les faire souvenir que, la volonté cle Dieu réglant la nature de chaque chose, il est plus de la nature de Fâmê d'être unie à Dieu par la connaissance de la vérité et par l'amour du

naiis, (juare omnia per ipsam, sed ad ipsam, non nisi anima rationalis. I ta que siibstanlia rationalis, et per ipsam i'acta est, et ad ipsam; non enim est ulla natura interposita. Lib. Imperf. delS^m^JUlcram.

Uectissimè dicilnr t'actus ad imagïncm et simililndinem Dei, non enim aliter incommutabilem veritatem pôsset mente couspirere. De vera lie/.

1 Dès les premières pages, on peut voir la vérité de ce que dit Koutenelle • du système de Malebrancbe : « Ce système est plein de Dieu. » (Eloge de M aie branche.)

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