CHAPITRE II
I. L'inclination pour le bien en général est le principe de l'inquiétude de notre volonté. — II. Et par conséquent de notre peu d'application et de notre ignorance. — III. Premier exemple, la morale peu connue du commun des hommes. — IV. Second exemple, l'immortalité de l'âme contestée par quelques personnes. — V. Que notre ignorance est extrême à l'égard des choses abstraites, ou qui n'ont guère de rapport à nous.
[. Cette vaste capacité qu'a la volonté pour tous les biens en général, à cause qu'elle n'est faite que pour un bien qui renferme en soi tous les biens, ne peut être remplie par toutes les choses que l'esprit lui représente, et cependant ce mouvement continuel que Dieu lui imprime vers le bien ne peut s'arrêter. Ce mouvement ne cessant jamais, donne nécessairement à l'esprit une agitation continuelle. La volonté qui cherche ce quelle désire, oblige l'esprit de se représenter toutes sortes d'objets. L'esprit se les représente, mais l'âme ne les goûte pas ; ou si elle les goûte, elle ne s'en contente pas. L'âme ne les goûte pas, parce que souvent la vue de l'esprit n'est point accompagnée de plaisir ; car c'est par le plaisir que l'âme goûte son bien, et l'âme ne s'en contente pas, parce qu'il n'y a rien qui puisse arrêter le mouvement de l'âme, que celui qui le lui imprime. Tout ce que l'esprit se représente comme son bien, est fini; et tout ce qui est fini, peut détourner pour un moment notre amour, mais il ne le peut fixer. Lorsque l'esprit considère des objets fort nouveaux et fort extraordinaires, ou qui tiennent quelque chose de l'infini, la volonté souffre pour quelque temps qu'il les examine avec attention, parce qu'elle espère y trouver ce qu'elle cherche, et que ce qui est grand et parait infini, porte le caractère de son vrai bien; mais avec le temps elle s'en dégoûte aussi bien que des autres. Elle est donc toujours inquiète, parce qu'elle est portée à chercher ce qu'elle ne peut jamais trouver, et ce qu'elle espère toujours de trouver: et elle aime le grand, l'extraordinaire, et ce qui tient de l'infini, parce que n'ayant pas trouvé son vrai bien dans les choses communes et familières, elle s'imagine le trouver dans celles qui ne lui sont point connues. Nous ferons voir dans ce chapitre, que l'inquiétude de notre volonté est une des principales causes de l'ignorance où nous sommes, et des erreurs où nous
tombons sur une infinité de sujets; et clans les deux suivants nous expliquerons ce que produit en nous l'inclination que nous avons pour tout ce qui a quelque chose de grand et d'extraordinaire.
H. 11 est assez évident par les choses que l'on a dites, premièrement que la volonté n'applique guère l'entendement qu'à des objels qui ont quelque rapport avec nous, et qu'elle néglige fort les autres ; car souhaitant toujours la félicité avec ardeur, et par l'impression de la nature, elle ne tourne l'entendement que vers les choses qui nous paraissent utiles et qui nous causent quelque plaisir.
Secondement, que la volonté ne permet pas que l'entendement s'occupe longtemps à des choses mêmes qui lui donnent quelque plaisir, parce que, comme on vient de dire, toutes les choses créées peuvent bien nous plaire pour quelque temps, mais nous nous en dégoûtons bientôt après, et alors notre esprit s'en détourne et cherche ailleurs de quoi se satisfaire.
Troisièmement, que la volonté est excitée à faire ainsi courir l'esprit d'objet en objet, parce qu'il n'est jamais sans lui représenter confusément, et comme de loin, celui qui contient en soi tous les êtres, comme nous l'avons dit dans le troisième livre. Car la volonté voulant, pour ainsi dire, approcher davantage de soi son vrai bien pour être touchée, et pour en recevoir le mouvement qui l'anime, elle excite l'entendement à se le représenter par quelque endroit. Mais alors ce n'est point l'être général et universel, ce n'est plus l'être infiniment parfait que l'esprit aperçoit; c'est quelque chose de borné et d'imparfait, qui ne pouvant arrêter le mouvement de la volonté, ni lui plaire longtemps, elle l'abandonne pour courir après quelque autre objet.
Cependant l'attention et l'application de l'esprit étant absolument nécessaire pour découvrir les vérités un peu. cachées, il est manifeste que le commun des hommes doit être dans une ignorance très grossière à l'égard même des choses qui ont quelque rapport à eux ; et qu'ils sont dans un aveuglement inconcevable à l'égard de toutes les vérités abstraites, et qui n'ont point de rapport sensible avec eux. Mais il faut tâcher de faire sentir ces choses par des exemples.