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III. 0 n'y a point de science qui ait tant de rapport à nous

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que la morale; c'est elle qui nous apprend tous nos devoirs à l'égard de Dieu, de notre prince, de nos parents, de nos amis, et généralement de tout ce qui nous environne. Elle nous enseigne même le chemin qu'il faut suivre pour devenir éternellement heureux; et tous les hommes sont dans une obligation essentielle, ou plutôt dans une nécessité indispensable de s'y appliquer uniquement. Cependant il y a six mille ans qu'il y a des hommes et cette science est encore fort imparfaite.

Cette partie de la morale qui regarde ce que l'on doit à Dieu, et qui sans doute est la principale, puisqu'elle a rapport à l'éternité, n'a presque point été connue des plus savants ; et l'on trouve encore à présent des personnes d'esprit qui n'en ont aucune connaissance. Cependant c'est la partie de la morale la plus facile. Car premièrement quelle difficulté y a-t-il à reconnaître qu'il y a un Dieu? Tout ce que Dieu a fait le prouve ; tout ce que les hommes et les bétes font le prouve ; tout ce que nous pensons, tout ce que nous voyous, tout ce que nous sentons, le prouve. En un mot il n'y a rien qui ne prouve l'existence de Dieu, ou qui ne la puisse prouver à des esprits attentifs, et qui s'appliquent sérieusement à rechercher l'auteur de toutes choses.

En second lieu, il est évident qu'il faut suivre les ordres de Dieu pour être heureux ; car étant puissant et juste, on ne peut lui désobéir sans être puni, ni lui obéir sans être récompensé. Mais que demande-t-il de nous ? que nous l'aimions, que notre esprit soit occupé de lui, que notre cœur soit tourné vers lui. Car pourquoi a-t-il créé les esprits ? Certainement il ne peut rien faire que pour lui ; il ne nous a donc faits que pour lui, et nous sommes indispensablement obligés à ne point détourner ailleurs l'impression d'amour qu'il conserve sans cesse en nous, ahn que nous l'aimions sans cesse.

Ces vérités ne sont pas fort difficiles à découvrir pour peu que Ton s'y applique. Cependant ce seul principe de morale : Qm pour être verlueux et heureux il est absolument nécessaire d'aimer Dieu sur toutes choses et en toutes choses, est le fondement de toute la morale chrétienne. Il ne faut pas aussi s'appliquer extrêmement pour en tirer toutes les conséquences dont nous avons besoin, pour établir les règles générales de notre conduite, quoiqu'il y ait très peu de personnes qui les

tirent, et que l'on dispute encore tous les jours sur des questions de morale, qui sont des suites immédiates et nécessaires d'un principe aussi évident qu'est celui-là.

Les géomètres font toujours quelques nouvelles découvertes dans leur science, ou s'ils ne la perfectionnent pas beaucoup, c'est qu'ils ont déjà tiré de leurs principes les conséquences les plus utiles et les plus nécessaires. Mais la plupart des hommes semblent incapables de rien conclure du premier principe de la morale. Toutes leurs idées s'évanouissent et se dissipent, lorsqu'ils veulent seulement y penser, parce qu'ils ne veulent pas comme il faut, et ils ne le veulent pas, parce qu'ils ne le goûtent pas, ou parce qu'ils s'en dégoûtent trop tôt après qu'ils l'ont goûté. Ce principe est abstrait, métaphysique, purement intelligible ; il ne se sent pas, il ne s'imagine pas. Il ne paraît donc pas solide à des yeux charnels ou à des esprits qui ne voient que par les yeux. Il ne se trouve rien dans la considération sèche et abstraite de ce principe, qui puisse faire cesser l'inquiétude de leur volonté, et qui puisse fixer la vue de leur esprit pour le considérer avec quelque attention." Quelle espérance donc qu'ils le voient bien, qu'ils le comprennent bien, et qu'ils en concluent directement ce qu'ils en doivent conclure î

Si les hommes ne comprenaient qu'imparfaitement cette proposition de géométrie : Que les côtés des triangles semblables sont proportionnels entre eux, certainement ils ne seraient pas de grands géomètres. Mais si, outre cette vue confuse et imparfaite de celte proposition fondamentale de la géométrie, ils avaient encore quelque intérêt que les côtés des triangles semblables ne fussent pas proportionnels, et que la fausse géométrie fût aussi commode pour leurs inclinations perverses que la fausse morale, ils pourraient bien faire des paralogismes aussi absurdes en géométrie qu'en matière de morale, parce que les erreurs leur seraient agréables, et que la vérité ne ferait que les embarrasser, que les étourdir et que les fâcher.

11 ne faut donc pas s'étonner de l'aveuglement des hommes qui vivaient dans les siècles passés, pendant lesquels l'idolâtrie régnait dans le monde, ou de ceux qui vivent maintenant, et qui ne sont point encore éclairés par la lumière de l'Evangile. 11 fallait que la sagesse éternelle se rendit enfin sensible,

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pour instruire des hommes qui n'interrogent que leurs sens. Il v avait quatre mille ans que la vérité parlait à leur esprit : mais ne rentrant point dans eux-mêmes, ils ne l'entendaient pas, il fallait qu'elle parlât à leurs oreilles. La lumière qui éclaire tous les hommes, luisait dans leurs ténèbres sans les dissiper, ils ne pouvaient même la regarder. Il fallait que la lumière intelligible se voilât et se rendit visible ; il fallait que le Verbe se fît chair et que la sagesse cachée et inaccessible aux hommes charnels les instruisît d'une manière charnelle, « carnaliter, » 1 dit saint Bernard. La plupart des hommes, et principalement les pauvres qui sont le plus digne objet de la miséricorde et de la providence du créateur, ceux qui sont obligés de travailler pour gagner leur vie, sont extrêmement grossiers et stupides. Ils n'entendent que parce qu'ils ont des oreilles, -ils ne voient que parce qu'ils ont des yeux. Ils sont incapables de rentrer en eux-mêmes par quelque effort d'esprit, pour y interroger la vérité dans le silence de leurs sens et de leurs passions. Ils ne peuvent s'appliquer à la vérité, parce qu'ils ne peuvent la goûter, et souvent ils ne s'avisent pas même de s'y appliquer, parce qu'ils ne s'avisent pas de s'appliquer à ce qui ne les touche pas. Leur volonté inquiète et volage tourne incessamment la vue de leur esprit vers tous les objets sensibles qui leur plaisent et qui les divertissent par leur variété ; car la multiplicité et la diversité des biens sensibles sont cause que l'on en reconnaît moins la vanité, et que Ton est toujours dans l'espérance d'y rencontrer le vrai bien que l'on désire.

Ainsi quoique les conseils que Jésus-Christ comme homme, comme voie, comme auteur de notre foi nous donne dans l'Évangile, soient beaucoup plus proportionnés à la faiblesse de notre esprit, que ceux que le même Jésus-Christ comme sagesse éternelle, comme vérité intérieure, comme lumière intelligible nous inspire dans le plus secret de notre raison, quoique Jésus-Christ rende ces conseils agréables par sa grâce, sensibles par son exemple, convaincants par ses miracles, les hommes sont si stupides, et si incapables de réflexion, même sur les choses qu'il leur est de la dernière conséquence de bien

i.Serm 39. de natali Domint.

m DE LA RECHERCHE DE LA VÉRITÉ.

savoir, qu'ils n'y pensent presque jamais comme ils le doivent. Peu de gens voient la beauté cle l'Évangile. Peu de gens conçoivent la solidité et la nécessité des conseils de Jésus-Christ , peu les méditent, peu s'en nourrissent et s'en fortifient ; l'agi l al ion continuelle de la volonté qui cherche le goût du bien, ne permettant pas que l'on s'arrête à des vérités qui semblent l'en priver. Voici une autre preuve de ce que je dis.

ÏV. Les impies doivent sans doute se mettre fort en peine de savoir si leur âme est mortelle, comme ils le pensent, ou si elle est immortelle, comme la foi et la raison nous l'apprennent. C'est Là une chose de la dernière conséquence pour eux ; il y va cle leur éternité, et le repos même de leur esprit en dépend. D'où vient donc qu'ils ne le savent pas, ou qu'ils demeurent dans le doute, si ce n'est qu'ils ne sont pas capables d'une attention un peu sérieuse, et que leur volonté inquiète et corrompue ne permet pas à leur esprit de regarder fixement les raisons, qui sont contraires aux sentiments qu'ils voudraient être véritables. Car enfin est-ce une chose si difficile à reconnaître que la différence qu'il y a entre Pâme et le corps, entre ce qui pense et ce qui est étendu ? Faut-il apporter une si grande altention d'esprit pour voir qu'une pensée n'est rien de rond ni carré, que de l'étendue n'est capable que de différentes figures et de différents mouvements, et non pas de pensée et de raisonnement, et qu'ainsi ce qui pense, et ce qui est étendu, sont deux êtres tout à fait opposés ? Cependant cela seul suffit pour démontrer que l'âme est immortelle, et qu'elle ne peut périr quand même le corps serait anéanti.

Lorsqu'une substance périt, il est vrai que les modes ou les manières d'être de cette substance périssent avec elle. Si un morceau de cire était anéanti, il est vrai que les figures de cette cire seraient aussi anéanties avec elle, parce que la rondeur par exemple de la cire, n'est en effet que la cire même d'une telle façon ; ainsi elle ne peut subsister sans la cire. Mais quand Dieu détruirait toute la cire qui est au monde, il ne s'ensuivrait pas pourtant de là qu'aucune autre substance, ni que les modes d'aucune autre substance fussent anéantis. Toutes les pierres, par exemple, subsisteraient avec tous leurs modes, parce que les pierres sont des substances ou des êtres, et non pas des manières d'être de la cire.

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De même, quand Dieu anéantirait la moitié de quelque corps, il ne s'ensuivrait pas que l'autre moitié fût anéantie. Cette dernière moitié est unie avec l'autre, mais elle n'est pas unie avec elle. Ainsi une moitié étant anéantie, il s'ensuit bien, selon la lumière de la raison, que l'autre moitié n'y a plus de rapport, mais il ne s'ensuit pas qu'elle ne soit plus , puisque son être étant différent, il ne peut être réduit au néant par l'anéantissement de l'autre. Il est donc clair que la pensée n'étant point la modification de l'étendue, notre âme n'est point anéantie, quand même on supposerait que la mort anéantirait notre corps.

Mais on n'a pas raison de s'imaginer que le corps môme soit anéanti lorsqu'il est détruit. Les parties qui le composent se dissipent en vapeur et se résolvent en poussière ; on ne les voit plus, étonne les reconnaît plus il est vrai, mais on n'en doit pas conclure qu'elles ne sont plus, car l'esprit les aperçoit toujours. Si l'on sépare un grain de moutarde en deux, en quatre, en vingt parties, on l'anéantit à nos yeux, car on ne le voit plus; mais on ne l'anéantit pas en lui-même, on ne l'anéantit pa& à l'esprit ; car l'esprit le voit, quand même on le diviserait en mille ou cent mille parties.

C'est une notion commune à tout homme qui se sert plutôt de sa raison que de ses sens, que rien ne peut s'anéantir par les forces ordinaires de la nature ; car de même qu'il ne se peut faire naturellement quelque chose de rien, il ne se peut faire aussi qu'une substance, ou qu'un être devienne rien. Le passage de l'être au néant, ou du néant à l'être est également impossible. Les corps peuvent donc se corrompre, si l'on veut appeler corruption les changements qui leur arrivent, mais ils ne peuvent pas s'anéantir. Ce qui est rond peut devenir carré, ce qui est chair peut devenir terre, vapeur, et tout ce qu'il vous plaira ; car toute étendue est capable de toute sorte de configuration, mais la substance de ce qui est rond et de ce qui est chair, ne peut périr. Il y a certaines lois établies dans la nature, selon lesquelles les corps changent successivement de formes ; la variété successive de ces formes fait la beauté de l'univers, et donne de l'admiration pour son auteur : mais il n'y a point de loi dans la nature pour l'anéantissement d'aucun être, parce que le néant n'a rien de beau ni de rien bon, et que l'auteur de la nature aime son

ouvrage. Les corps peuvent donc changer, mais ils ne peuvent pas périr.

Mais si en s'arrêtant au rapport de ses sens on veut soutenir avec opiniâtreté que la résolution des corps est un véritable anéantissement, à cause que les parties dans lesquelles ils se résolvent, sont imperceptibles à nos yeux, qu'on se souvienne au moins que les corps ne peuvent se diviser en ces parties imperceptibles, que parce qu'ils sont étendus. Car si l'esprit n'est point étendu, il ne sera pas divisible ; et s'il n'est pas divisible, il faudra demeurer d'accord qu'en ce sens il ne sera pas corruptible. Mais comment pourrait-on s'imaginer que l'esprit fut étendu et divisible? On peut par une ligne droite couper un carré en deux triangles, en deux parallélogrammes, en deux trapèzes ; mais par quelle ligne peut-on concevoir qu'un plaisir, qu'une douleur qu'un désir se puisse couper? et quelle figure résulterait de cette division ? Certainement je ne crois pas que l'imagination soit assez féconde en fausses idées pour se satisfaire là-dessus.

L'esprit n'est donc point étendu, il n'est point divisible, il n'est point susceptible des mêmes changements que le corps ; néanmoins il faut tomber d'accord qu'il n'est pas immuable par sa nature. Si le corps est capable d'un nombre infini de différentes figures et de différentes configurations, l'esprit est aussi capable d'un nombre infini de différentes perceptions, de différentes modifications. Comme après notre mort la substance de notre chair se résoudra en terre, en vapeurs et en une infinité d'autres corps sans s'anéantir : de même notre âme sans rentrer dans le néant, aura des pensées, et des sentiments bien différents de ceux qu'elle a pendant cette vie. Il est nécessaire maintenant que nous vivions, que notre corps soit composé de chair et d'os, il est aussi nécessaire pour vivre que notre âme ait les idées, et les sentiments qu'elle a par rapport au corps auquel elle est unie. Mais lorsqu'elle sera séparée de son corps, elle sera en pleine liberté de recevoir toutes sortes d'idées et de modifications bien différentes de celles qu'elle a présentement ; comme notre corps de son côté sera capable de recevoir toutes sortes de figures et de configurations bien différentes de celles qu'il est nécessaire qu'il ait pour être le corps d'un homme vivant.

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Les choses que je viens de dire font , ce me semble, assez voir que l'immortalité de l'âme n'est pas une chose si difficile à comprendre. D'où peut donc venir que tant de gens en doutent, si ce n'est qu'il ne leur plaît pas d'apporter, aux raisons qui la prouvent, le peu d'attention qui est nécessaire pour s'en convaincre ? Et d'où vient qu'ils ne le veulent pas? si ce n'est que leur volonté, étant inquiète et inconstante, agite sans cesse leur entendement ; de sorte qu'il n'a pas le loisir d'apercevoir distinctement les idées mêmes qui lui sont les plus présentes, comme sont celles de la pensée et de l'étendue ; de même qu'un homme agité par quelque passion, et qui tourne incessamment les yeux de tous côtés, ne distingue pas le plus souvent les objets les plus proches et les plus exposés à sa vue. Car enfin la question de l'immortalité de l'âme est une des questions les plus faciles à- résoudre, lorsque, sans écouter son imagination, Ton considère avec quelque attention d'esprit, l'idée claire et distincte de l'étendue, pour reconnaître qu'elle ne peut avoir de rapport avec la pensée.

Si l'inconstance et la légèreté de notre volonté ne permet pas à notre entendement de pénétrer le fond des choses qui lui sont très présentes, et qu'il nous est de la dernière conséquence de savoir, il est facile de juger qu'elle nous permettra encore moins de méditer celles qui sont éloignées et qui n'ont aucun rapport à nous. De sorte que si nous sommes dans une ignorance très grossière de la plupart des choses qu'il nous est très nécessaire de savoir, nous ne serons pas fort éclairés dans celles qui nous paraissent entièrement vaines et inutiles.

Il n'est pas fort nécessaire que je m'arrête à prouver ceci par des exemples ennuyeux et qui ne renferment point de vérités considérables : car s'il y a des choses que l'on doive ignorer, ce sont celles qui ne servent à rien. Quoiqu'il y ait peu de gens qui s'appliquent sérieusement à des choses entièrement vaines et inutiles, il n'y en a encore que trop ; mais il ne peut y avoir trop de gens qui ne s'y appliquent pas et qui les méprisent, pourvu seulement qu'ils n'en jugent pas. Ce n'est pas un défaut à un esprit borné, que de ne pas savoir certaines choses ; c'est seulement un défaut d'en juger. L'ignorance est un mal nécessaire, mais on peut et on doit éviter l'erreur. Ainsi je ne condamne pas dans les hommes l'ignorance de beaucoup

de choses, mais seulement les jugements téméraires qu'ils en portent.

Y. Lorsque les choses ont beaucoup de rapport à nous, qu'elles sont sensibles et qu'elles tombent aisément sous l'imagination, Ton peut dire que l'esprit s'y applique, et qu'il en peut avoir quelque connaissance. Car lorsque nous savons que des choses ont rapport à nous, nous y pensons avec quelque inclination ; et lorsque nous sentons qu'elles nous touchent, nous nous y appliquons avec plaisir. De sorte que nous devrions être plus savants que nous ne sommes dans beaucoup de choses, si l'inquiétude et l'agitation de notre volonté ne troublait et ne fatiguait sans cesse notre attention.

Mais lorsque les choses sont abstraites et peu sensibles, nous n'en pouvons que difficilement avoir quelque connaissance assurée; non que les vérités abstraites soient d'elles-mêmes fort embarrassées, mais à cause que l'attention et la vue de l'esprit commence et finit d'ordinaire en même temps que la vue sensible des objets, parce que l'on ne pense guère qu'à ce que l'on voit et que l'on sent, et qu'autant de temps qu'on le voit et qu'on le sent.

11 est certain que si l'esprit pouvait facilement s'appliquer aux idées claires et distinctes, sans ètie comme soutenu par quelque sentiment, et si l'inquiétude de la volonté ne détournait point sans cesse son application, nous ne trouverions pas de fort grandes difficultés dans une infinité de questions naturelles que nous regardons comme inexplicables, et nous pourrions en peu de temps nous délivrer de notre ignorance et de nos erreurs à leur égard.

C'est, par exemple, une vérité incontestable à tout homme qui fait usage de son esprit, que la création et l'anéantissement surpassent les forces ordinaires de la nature. Si l'on demeurait donc attentif à cette notion pure de l'esprit et de la raison, on n'admettrait pas avec tant de facilité la création et l'anéantissement d'un nombre infini de nouveaux êtres, comme des formes substantielles, des qualités, des facultés réelles, etc. On chercherait dans les idées distinctes que l'on a de l'étendue, delà figure et du mouvement, la raison des effets naturels, ce qui n'est pas toujours si difficile qu'on se l'imagine ; car toutes les choses de la nature se tiennent et se prouvent les unes les autres.

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Les effets du feu, comme ceux des canons et des mines sont fort surprenants, et leur cause est assez cachée. Néanmoins si les hommes, au lieu de s'attacher aux impressions de leurs sens et à quelques expériences fausses ou trompeuses, s'arrêtaient fortement à cette seule notion de l'esprit pur : qu'il n'est pas possible qu'un corps qui est très peu agité produise un mouvement violent, puisqu'il ne peut pas donner à celui qu'il choque plus de vitesse qu'il n'en a lui-même, il serait facile de cela seul de conclure qu'il y a une matière subtile et invisible, qu'elle est très agitée, qu'elle est répandue généralement dans tous les corps, et plusieurs autres choses semblables qui nous feraient connaître la nature du feu, et qui nous serviraient encore à découvrir d'autres vérités plus cachées.

Car puisqu'il se fait de si grands mouvements dans un canon et dans une mine, et que tous les corps visibles qui les environnent ne sont point dans une assez grande agitation pour les produire, c'est une preuve certaine qu'il y en a d'autres invisibles et insensibles, qui ont pour le moins autant d'agitation que le boulet de canon : mais qui étant très subtils et très déliés, peuvent tous seuls passer librement et sans rien rompre par les pores du canon, avant que le feu y soit, c'est-à-dire, comme on le peut voir expliqué plus au long et avec quelque vraisemblance dans M. Descartes *, avant qu'ils aient entouré les parties dures et grossières du salpêtre dont la poudre est composée. Mais lorsque le feu y est, c'est-à-dire, lorsque ces parties très subtiles et très agitées ont environné les parties grossières et solides du salpêtre, et leur ont ainsi communiqué leur mouvement très fort et très violent, alors il est nécessaire que tout crève, parce que les pores du canon, qui laissaient des passages libres de tous côtés aux parties subtiles dont nous parlons, lorsqu'elles étaient seules, ne sont point assez grands pour laisser passer les parties grossières du salpêtre, et quelques autres dont la poudre est composée, lorsqu'elles ont reçu l'agitation des parties subtiles qui les environnent.

Car, de même que l'eau des rivières qui coule sous les ponts ne les ébranle pas, à cause de la petitesse de ses parties, ainsi la matière très subtile et très déliée dont on vient de parler

1 Principes de Phil., 4e partie, art. U2 et 113.

passe continuellement au travers des pores de tous les corps sans y faire des changements sensibles. Mais de même aussi que cette rivière est capable de renverser un pont, lorsque traînant dans Le cours de ses eaux quelques grandes masses cle glaces, ou quelques autres corps plus solides, elle les pousse contre lui avec le même mouvement qu'elle a, ainsi la matière subtile est capable de faire les effets surprenants que nous voyons dans les canons et dans les mines, lorsqu'ayant communiqué aux parties de la poudre, qui nagent au milieu d'elle, son mouvement infiniment plus violent et plus rapide que celui des rivières et des torrents, ces mêmes parties de la poudre ne peuvent pas librement passer par les pores du corps qui les enferme, à cause qu'elles sont trop grossières ; de sorte qu'elles les rompent avec violence pour se faire un passage libre.

Mais les hommes ne peuvent pas si facilement se représenter des parties subtiles et déliées, et ils les regardent comme des chimères, à cause qu'ils ne les voient pas : « contemplatio ferè desinit cum aspectu », dit Bacon. La plupart même des philosophes aiment mieux inventer quelque nouvelle entité pour ne se pas taire sur ces choses qu'ils ignorent. Et si on objecte contre leurs fausses et incompréhensibles suppositions, qu'il est nécessaire que le feu soit composé de parties très agitées, puisqu'il produit des mouvements si violents, et qu'une chose ne peut communiquer ce qu'elle n'a pas, ce qui certainement est une objection très claire et très solide; ils ne manquent pas de tout confondre par quelque distinction frivole et imaginaire, comme celle des causes équivoques et univoques, afin de paraître dire quelque chose, lorsqu'en effet ils ne disent rien. Car enfin, c'est une notion commune à des esprits attentifs qu'il ne peut pas y avoir dans la nature de véritable cause équivoque au sens qu'ils l'entendent, et que l'ignorance seule des hommes les a inventées.

Les hommes doivent donc s'attacher davantage à la considération des notions claires et distinctes, s'ils veulent connaître la nature; ils doivent un peu réprimer et arrêter l'inconstance et la légèreté de leur volonté, s'ils veulent pénétrer le fond des choses; car leurs esprits seront toujours faibles, superficiels et discursifs, si leurs volontés demeurent toujours légères, inconstantes et volages.

Il est vrai qu'il y a quelque fatigue, et qu'il faut se contraindre pour se rendre attentif et pour pénétrer le fond des choses que l'on veut savoir ; mais on n'a rien sans peine. Il est honteux que des personnes d'esprit, et des philosophes, qui sont obligés par toutes sortes de raisons à la recherche et à la défense de la vérité, parlent sans savoir ce qu'ils disent, et se contentent de termes qui ne réveillent aucune idée distincte dans les esprits attentifs.

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