‹ De la recherché de la vérité (volume 3)Chapitre 76 sur 108 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

I. La curiosité est naturelle et nécessaire. — II. Trois règles pour la modérer. — III. Explication de la première de ces règles.

I. Tant que les hommes auront de l'inclination pour un bien qui surpasse leurs forces, et qu'ils ne le posséderont pas, ils auront toujours une secrète inclination pour tout ce qui porte le caractère du nouveau et de l'extraordinaire ; ils courront sans cesse après les choses qu'ils n'auront point encore considérées, dans l'espérance d'y trouver ce qu'ils cherchent, et leurs esprits ne pouvant se satisfaire entièrement que par la vue de celui pour qui ils sont faits, ils seront toujours dans l'inquiétude et dans l'agitation, jusqu'à ce qu'il leur paraisse dans sa gloire.

Cette disposition des esprits est sans doute très conforme à leur état; car il vaut infiniment mieux chercher avec inquiétude la vérité et le bonheur qu'on ne possède pas, que de demeurer dans un faux repos, en se contentant du mensonge et de faux biens dont on se repaît ordinairement. Les hommes ne doivent pas être insensibles à la vérité et à leur bonheur, le nouveau et l'extraordinaire les doit donc réveiller, et il y a une curiosité qui leur doit être permise, ou plutôt qui leur doit être recommandée. Ainsi les choses communes et ordinaires ne renferment pas le vrai bien, et les opinions anciennes des philosophes étant très incertaines, il est juste que nous soyons curieux pour les nouvelles découvertes, et toujours inquiets dans la jouissance des biens ordinaires.

Si un géomètre nous venait donner de nouvelles propositions contraires à celles d'Euclide, s'il prétendait prouver que cette science est pleine d'erreurs, comme Hobbes l'a voulu faire dans t. i. 22.

le livre qtfi a composé contre le faste des géomètres, j'avoue qu'on aurait lort de se plaire dans celle sorte de nouveauté; parce que quand on a trouvé la vérité, il y faut demeurer ferme, juii-que la euriosilé ne nous est donnée que pour nous portera la découvrir. Aussi n'est-ce pas un défaut ordinaire aux géomètres d'être curieux des opinions nouvelles de géométrie. Ils se dégoûteraient bientôt d'un livre qui ne contiendrait que des propositions contraires à celles d'Euclide, parce qu'étant très certains de la vérité de ces propositions par des démonstrations incontestables, toute notre curiosité cesse à leur égard, marque infaillible que les hommes n'ont de l'inclination pour la nouveauté, que parce qu'ils ne voient point avec évidence la vérité des choses qu'ils désirent naturellement de savoir, et qu'ils ne possèdent point des biens infinis qu'ils souhaitent naturellement de posséder.

II. Il est donc juste que les hommes soient excités par la nouveauté, et qu'ils l'aiment ; mais il y a pourtant des exceptions à faire, et ils doivent observer certaines règles qu'il est facile de tirer de ce que nous venons de dire, que l'inclination pour la nouveauté ne nous est donnée que pour la recherche de la vérité et de notre véritable bien.

Il y en a trois dont la première est, que les hommes ne doivent point aimer la nouveauté dans les choses de la foi qui ne sont point soumises à la raison.

La seconde, que la nouveauté n'est pas une raison qui nous doive porter à croire que les choses sont bonnes ou vraies ; c'est-à-dire, que nous ne devons point juger que les opinions sont vraies, à cause qu'elles sont nouvelles ; ni que des biens sont capables de nous contenter, à cause qu'ils sont nouveaux et extraordinaires, et que nous ne les avons point encore possédés.

La troisième, que lorsque nous sommes assurés d'ailleurs que des vérités sont si cachées, qu'il est moralement impossible de les découvrir, et que les biens sont si petits et si minces, qu'ils ne peuvent pas nous satisfaire ; nous ne devons pas nous laisser exciter par la nouveauté qui s'y rencontre, ni nous laisser séduire sur de fausses espérances. Mais il faut expliquer ces règles plus au long, et faire voir que faute de les observer, nous tombons dansun très grand nombre d'erreurs.

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III. On trouve assez souvent des esprits de deux humeurs bien différentes : les uns veulent toujours croire aveuglément, les autres veulent toujours voir évidemment. Les premiers n'ayant presque jamais fait usage de leur esprit, croient sans discernement tout ce qu'on leur dit, les autres voulant toujours faire usage de leur esprit sur des matières même qui les surpassent infiniment, méprisent indifféremment toutes sortes d'autorités. Les premiers sont ordinairement des stupides et des esprits faibles, comme les enfants et les femmes ; les autres sont des esprits superbes et libertins, comme les hérétiques et les philosophes.

Il est extrêmement rare de trouver des personnes qui soient justement au milieu de ces deux excès, et qui ne cherchent jamais d'évidence dans les choses de la foi par une vaine agitation d'esprit , ou qui ne croient pas quelquefois sans évidence des opinions fausses touchant les choses de la nature, par une déférence indiscrète et par une basse soumission d'esprit. Si ce sont des personnes de piété et fort soumises à l'autorité de l'Église, leur foi s'étend quelquefois, s'il m'est permis de le dire ainsi, jusqu'à des opinions purement philosophiques; ils les regardent souvent avec le même respect que les vérités de la religion. Ils condamnent par un faux zèle avec une trop grande facilité ceux qui ne sont pas de leur sentiment. Ils entrent dans des soupçons injurieux contre les personnes qui font de nouvelles découvertes. C'est assez, afin de passer pour libertin dans leur esprit, que de nier qu'il y ait des formes substantielles, que les animaux sentent de la douleur et du plaisir 1 et d'autres opinions de philosophie, qu'ils croient vraies sans raison évidente, seulement à cause qu'ils s'imaginent des liaisons nécessaires entre ces opinions et les vérités de la foi.

Mais si ce sont des personnes trop hardies, leur orgueil les porte à mépriser l'autorité de l'Église, ce n'est qu'avec peine qu'ils s'y soumettent. Ils se plaisent dans des opinions dures et téméraires : ils affectent de passer pour esprits forts ; et dans cette vue ils parlent des choses divines sans respect et avec une espèce de fierté. Ils méprisent comme trop crédules ceux qui parlent avec modestie de certains sentiments reçus. Enfin

1 Malebranche considère toujours l'automatisme des bêtes comme une des vérités les mieux démontrées de la philosophie nouvelle.

ils sont extrêmement portés à douter de tout et entièrement opposés à ceux qui ont une trop grande facilité à se soumettre à l'autorité des hommes.

Il est manifeste que ces deux extrémités ne valent rien, et que les personnes qui ne veulent point d'évidence dans les questions naturelles, sont blâmables aussi bien que les autres qui demandent de l'évidence dans les mystères de la foi. Mais ceux qui se mettent en danger de se tromper dans des questions de philosophie en croyant trop facilement, sont sans doute plus excusables que les autres, qui se mettent en danger de tomber dans quelque hérésie en doutant témérairement. Car enfin il est moins dangereux de tomber dans une infinité d'erreurs de philosophie, faute de les examiner, que de tomber clans une seule hérésie faute de se soumettre avec humilité à l'autorité de l'Église.

L'esprit se repose quand il trouve de l'évidence, et il s'agite quand il n'en trouve pas, parce que l'évidence est le caractère de la vérité. Ainsi l'erreur des libertins et des hérétiques vient de ce qu'ils doutent que la vérité se rencontre dans les décisions de l'Église, parce qu'ils n'y voient pas d'évidence et qu'ils espèrent que les vérités de la foi ne se peuvent connaître avec évidence. Or leur amour pour la nouveauté est déréglé, puisque possédant la vérité dans la foi de l'Église, ils ne doivent plus

ien rechercher; outre que les vérités de la foi étant infiniment au-dessus de leur esprit, ils ne pourraient pas les découvrir,

impose, selon leur fausse pensée, que l'Église fût tombée dans l'erreur.

Mais s'il y a plusieurs personnes qui se trompent en refusant de se soumettre à l'autorité de l'Église, il n'y en a pas moins qui se trompent en se soumettant à l'autorité des hommes. Il faut se soumettre à l'autorité de l'Église, parce qu'elle ne peut jamais se tromper; mais il ne faut jamais se soumettre aveuglément à l'autorité des hommes, parce qu'ils peuvent toujours se tromper

Ce que l'Église nous apprend est infiniment au-dessus des forces de la raison; ce que les hommes nous apprennent est oumis à notre raison. De sorte que si c'est un crime et une

1 Voyez le 13 et le 14. Entretien sur la métaphysique. (Note de Malebr.)

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vanité insupportable que de chercher par son esprit la vérité dans des matières de la foi, sans avoir égard à l'autorité de l'Église , c'est aussi une légèreté et une bassesse d'esprit méprisable, que de croire aveuglément à l'autorité des hommes dans des sujets qui dépendent de la raison.

Cependant on peut dire que la plupart de ceux que l'on appelle savants dans le monde, n'ont acquis cette réputation, que parce qu'ils savent par mémoire les opinions d'Aristote, de Platon, d'Épicure, et de quelques autres philosophes; qu'ils se rendent aveuglément à leurs sentiments, et qu'ils les défendent avec opiniâtreté.

Pour avoir quelques degrés et quelques marques extérieures de doctrine dans les universités, il suffit de savoir les sentiments de quelques philosophes. Pourvu que l'on veuille jurer in verba ynagistri, avec un peu de mémoire, on devient bientôt docteur. Presque toutes les communautés ont une doctrine qui leur est propre, et qu'il est défendu aux particuliers d'abandonner. Ce qui est vrai chez les uns, est souvent faux chez les autres. Ils font gloire quelquefois de soutenir la doctrine de leur Ordre contre la raison et l'expérience ; et ils se croient obligés de donner des contorsions à la vérité ou à leurs auteurs pour les accorder l'un avec l'autre : ce qui produit un nombre infini de distinctions frivoles, lesquelles sont autant de détours qui conduisent infailliblement à l'erreur1.

Si l'on découvre quelque vérité, il faut encore à présent qu'Aristote l'ait vue ; ou si Aristote y est contraire, la découverte sera fausse. Les uns font parler ce philosophe d'une façon, les autres d'une autre; car tous ceux qui veulent passer pour savants, lui font parler leur langage. Il n'y a point d'impertinence qu'on ne lui fasse dire 2, et il y a peu de nouvelles découvertes qui ne se trouvent énigmatiquement dans quelque recoin de ses livres. En un mot, il se contredit presque toujours, si ce n'est dans ses ouvrages, c'est au moins dans la bouche de ceux qui l'enseignent. Car encore que les philosophes protestent et prétendent même d'en-

1 Gela est sans doute dirigé contre l'ordre des jésuites ennemi des oratoriens et de la philosophie nouvelle.

2 Ces impertinences sont bien autant le fait de Maîebranche que des adversaires de la philosophie nouvelle.

soigner sa doctrine, il est difficile d'en trouver deux qui soient d'accord sur ses sentiments, parce qu'en effet les livres d'Aristote sont, si obscurs et remplis de termes si vagues et si généraux, qu'on peut lui attribuer avec quelque vraisemblance les sentiments de ceux qui lui sont les plus opposés. On peut lui. j faire dire tout ce qu'on veut dans quelques-uns de ses ouvrages, parce qu'il n'y dit presque rien, quoiqu'il fasse beaucoup de bruit ; de même que les enfants font dire au son des cloches tout ce qui leur plaît parce que les cloches font grand bruit et ne disent rien.

Il est vrai qu'il paraît fort raisonnable de fixer et d'arrêter l'esprit de l'homme à des opinions particulières, afin de l'empêcher d'extravaguer. Mais quoi ? faut-il que ce soit par le mensonge et par Terreur? ou plutôt croit-on que l'erreur puisse réunir les esprits? Que l'on examine combien il est rare de trouver des personnes d'esprit qui soient satisfaites de la lecture d'Aristote, et qui soient persuadées d'avoir acquis une véritable science, après même qu'ils ont vieilli sur ses livres; et on reconnaîtra manifestement qu'il n'y a que la vérité et l'évidence oui arrêtent l'agitation de l'esprit; que les disputes, les aversions, les erreurs et les hérésies même sont entretenues et fortifiées par la mauvaise manière dont on étudie. La vérité consiste dans un indivisible, elle n'est pas capable de variété, et il n'y a qu'elle qui puisse réunir les esprits : mais le mensonge et l'erreur ne peuvent que les diviser et les agiter.

Je ne doute pas qu'il n'y ait quelques personnes qui croient de bonne foi que celui qu'ils appellent le Prince des philosophes n'est point dans l'erreur, et que c'est dans ces ouvrages que se trouvent la véritable et solide philosophie. Il y a des gens qui s'imaginent que depuis deux mille ans qu'Aristote a écrit, on n'a pu encore découvrir qu'il fût tombé clans quelque erreur; qu'ainsi, étant infaillible en quelque manière, ils peuvent le suivre aveuglément et le citer comme infaillible. Mais on ne veut pas s'arrêter à répondre à ces personnes, parce qu'il faut qu'elles soient dans une ignorance trop grossière, et plus digne d'être méprisée que d'être combattue. On Jour demande seulement que s'ils savent qu'Aristote ou quelqu'un de ceux qui l'ont suivi, aient jamais déduit quelque vérité des principes de physique qui lui soient particuliers, ou si

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peut-être ils l'ont fait eux-mêmes, qu'ils se déclarent, qu'ils l'expliquent et qu'ils la prouvent, et on leur promet de ne plus parler d'Aristote qu'avec éloge. On ne dira plus que ces principes sont inutiles, puisqu'ils auront enfin servi à prouver une vérité ; mais il n'y a pas lieu de l'espérer. Il y a déjà longtemps qu'on en a fait le défi, et M. Descartes entre autres dans les Méditations métaphysiques, avec promesse même de démontrer la fausseté de cette vérité prétendue. Et il y a grande apparence, que personne ne se hasardera jamais de faire ce que les plus grands ennemis de M. Descartes et les plus zélés défenseurs de la philosophie d'Aristote n'ont point encore osé entreprendre.

Qu'il soit donc permis après cela de dire que c'est aveuglement, bassesse d'esprit, stupidité que de se rendre ainsi à l'autorité d'Aristote, de Platon, ou de quelqu'autre philosophe que ce soit, que Ton perd son temps à les lire quand on n'a point d'autre dessein que d'en retenir les opinions, et qu'on le fait perdre à ceux à qui on les apprend de cette sorte. Qu'il soit permis de dire avec saint Augustin 1 : Que c'est être sottement curieux, que d'envoyer son fils au collège, afin qu'il y apprenne les sentiments de son maître, que les philosophes ne peuvent point nous instruire par leur autorité, et que s'ils le prétendent ils sont injustes, que c'est une espèce de folie et d'impiété que de jurer solennellement leur défense ; et enfin, que c'est tenir injustement la vérité captive, que de s'opposer par intérêt aux opinions nouvelles de philosophie qui peuvent être vraies, pour conserver celles que l'on sait assez être fausses ou mutiles.

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