‹ De la recherché de la vérité (volume 3)Chapitre 93 sur 108 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Des erreurs les plus générales des passions, quelques exemples particuliers,

C'est à la morale à découvrir toutes les erreurs particulière* dans lesquelles nos passions nous engagent touchant le bien; c'est à elle à combattre les amours déréglés, à rétablir la droiture du cœur, à régler les mœurs. Mais ici notre fin principale est de régler l'esprit, et de découvrir les causes de nos erreurs à l'égard de la vérité ; ainsi nous ne pousserons pas davantage les choses que nous venons de dire, qui ne regardent que l'a-

mour du vrai bien. Nous allons à l'esprit, et nous ne passons par le et&ur, que parce que le cœur en est le maître. Nous recherchons la vérité ; en elle-même et sans rapport à nous ; et nous ne considérons le rapport qu'elle a avec nous, que parce que ce rapport est cause que l' amour-propre nous la cache et nous la déguise; car nous jugeons de toutes choses selon nos passions, par conséquent nous nous trompons en toutes choses; les jugements de passions n'étant jamais d'accord avec les jugements de la vérité.

C'est ce que nous apprend l'admirable saint Bernard par ces belles paroles : « L'amour et la haine, dit-il, ne savent point juger selon la vérité. Mais si vous voulez un jugement de vérité : Je juge selon ce que j'entends. Ce n'est point par haine, ce n'est point par amour, ce n'est point par crainte. Voici un jugement de haine : Nous avons une loi, et il doit mourir selon notre loi. Voici un jugement de crainte : Si nous le laissons faire ainsi, les Romains viendront et ruineront notre ville et notre nation. Voici enfin un jugement d'amour : C'est lorsque David parlant de son fils parricide dit : Pardonnez à mon fils Absalon I. » Notre amour, notre haine, notre crainte ne nous font faire que de faux jugements; et il n'y a que la lumière pure de la vérité qui éclaire notre esprit, et que la voix distincte de notre maître commun, qui nous fasse faire des jugements solides, pourvu que nous ne jugions que de ce qu'il nous dit, et que selon qu'il nous le dit « sicut audio, sic judico » . Mais voyons de quelle manière nos passions nous séduisent, afin que nous puissions leur résister avec plus de facilité.

Les passions ont un si grand rapport avec les sens, qu'il ne sera pas difficile d'expliquer de quelle manière elles nous engagent dans l'erreur, après ce que nous avons dit dans le pre-

1 Amor sicut odium veritatis judicium nescit. Vis judicium veritatis audire? [a) Sicut audio sic judico : non sicut odi, non sicut amo, non sicut tiraeo. Est judicium odii, ut illud : (b)nos legem habemus et secundiim legem nostram débet mori. Est et timoris, ut illud : (c) Si dimitimus eum sic, renient Romani et tollent nostrum locum et gentem. Judicium vero amoris, ut David de filio parricida. (d) Parcite inquit puero Absalon. Saint Bern : De gradu humililalis. Malebranche a ajouté le texte latin dans cette dernière édition.

(a) Joan. o, 30.

(b) Joan. 19, 7.

(c) Joan. 4i, 48.

(d) Secundo Reg. 18, 5.

DES PASSIONS

mier livre. Car les causes générales des erreurs de nos passions sont entièrement semblables à celles des erreurs de nos sens.

La cause la plus générale des erreurs de nos sens est, comme nous avons fait voir dans le premier livre , que nous attribuons aux objets de dehors, ou à notre corps, les sensations qui sont propres à notre âme ; que nous attachons les couleurs sur la surface des corps, que nous répandons la lumière, les sons et les odeurs dans l'air, et que nous fixons la douleur et le chatouillement dans les parties de notre corps qui reçoivent quelques changements par le mouvement des corps qui les rencontrent.

Il faut dire à peu près la même chose de nos passions. Nous attribuons imprudemment aux objets qui les causent ou qui semblent les causer, toutes les dispositions de notre cœur, notre ■bonté, notre douceur, notre malice, notre aigreur, et toutes Jes autres qualités de notre esprit. L'objet qui fait naître en nous quelque passion, nous paraît en quelque façon renfermer en lui-même ce qui se réveille en nous, lorsque nous pensons à lui, de même que les objets sensibles nous paraissent renfermer en eux-mêmes les sensations qu'ils excitent en nous par leur présence. Lorsque nous aimons quelque personne, nous sommes naturellement portés à croire qu'elle nous aime et nous avons quelque peine à nous imaginer qu'elle ait dessein de nous nuire, ni de s'opposer à nos désirs. Mais si la haine succède à l'amour, nous ne pouvons croire qu'elle nous veuille du bien ; înous interprétons toutes ses actions en mauvaise part, nous sommes toujours sur nos gardes et dans la défiance, quoiqu'elle ne pense pas à nous, ou qu'elle ne pense qu'à nous rendre service. Enfin nous attribuons injustement à la personne qui excite en nous quelque passion, toutes les dispositions de notre cœur, de même que nous attribuons imprudemment aux objets de nos sens toutes les qualités de notre esprit.

De plus, par la même raison que nous croyons que tous les hommes reçoivent les mêmes sensations que nous des mêmes objets, nous pensons que tous les hommes sont agités des mêmes passions que nous pour les mêmes sujets, pourvu que nous croyons qu'ils en puissent être agités. Nous pensons que ïon aime ce que nous aimons, ou que Ton désire ce que nous

désirons ; et de là naissent les jalousies et les secrètes aversions, si le bien que nous recherchons ne peut être possédé tout entier de plusieurs ; car si plusieurs personnes peuvent le posséder sans le diviser comme le souverain bien, la science, la vertu, etc., il arrive tout le contraire. Nous pensons aussi que l'on hait, que Ton fuit, que l'on craint les mêmes choses que nous ; et de là viennent les liaisons et les conspirations secrètes ou manifestes, selon la nature et Fétat de la chose que l'on hait, par le moyen desquelles liaisons nous espérons de nous délivrer de nos misères.

Nous attribuons donc aux objets de nos passions les émotions qu'ils produisent en nous, et nous pensons que tous les autres hommes, et même quelquefois que les bêtes en sont agitées comme nous. Mais outre cela nous jugeons encore plus témérairement que la cause de nos passions qui n'est souvent qu'imaginaire est réellement dans quelque objet.

Lorsque nous avons un amour passionné pour quelqu'un, nous jugeons que tout en est aimable. Ses grimaces sont des agréments ; sa difformité n'a rien de choquant ; ses mouvements irréguliers et ses gestes mal composés sont justes, ou pour le moins ils sont naturels. S'il ne parle jamais, c'est qu'il est sage, s'il parle toujours, c'est qu'il est plein d'esprit; s'il parle de tout, c'est qu'il est universel; s'il interrompt les autres sans cesse, c'est qu'il a du feu, de la vivacité, du brillant ; enfin s'il veut toujours primer, c'est qu'il le mérite. Notre passion nous couvre ou nous déguise de cette sorte tous les défauts de nos amis, et au contraire elle relève avec éclat leurs plus petits avantages.

Mais si cette amitié qui n'est fondée, comme les autres passions, que sur l'agitation du sang et des esprits animaux, vient à se refroidir, faute de chaleur ou d'esprits propres à l'entretenir, et si l'intérêt, ou quelque faux rapport change la disposition du cerveau, la haine succédant à l'amour ne manquera pas de nous faire imaginer dans l'objet de notre passion, tous les défauts qui peuvent être un sujet d'aversion. Nous verrons dans cette même personne des qualités toutes contraires à celles que nous y admirions auparavant. Nous aurons honte de l'avoir aimée ; et la passion dominante ne manquera pas de se justifier, et de rendre ridicule celle dont elle a pris la place.

DES PASSIONS

La puissance et l'injustice des passions ne se bornent pas encore aux choses que nous venons de dire; elles s'étendent infiniment plus loin. Nos passions ne nous déguisent pas seulement leur objet principal, mais encore toutes les choses qui y ont quelque rapport. Non seulement elles nous rendent aimables toutes les qualités de nos amis, mais encore la plupart des qualités des amis de nos amis. Elles passent même plus avant dans ceux qui ont quelque étendue et quelque force d'imagination ; car leurs passions ont sur leur esprit une domination si vaste et si étendue, qu'il n'est pas possible d'en marquer les bornes.

Les choses que je viens de dire sont des principes si généraux et si féconds d'erreurs, de préventions et d'injustices, qu'il est impossible d'en faire remarquer toutes les suites. La plupart des vérités ou plutôt des erreurs de certains lieux, de certains temps, de certaines communautés, de certaines familles, en sont des conséquences. Ce qui est vrai en Espagne est faux en France : ce qui est vrai à Paris est faux à Rome, ce qui est certain chez les Jacobins, est incertain chez les Cordeliers, ce qui est indubitable chez les Cordeliers, semble être une erreur chez les Jacobins. Les Jacobins se croient obligés de suivre saint Thomas, et pourquoi ? c'est souvent parce que ce saint docteur était de leur ordre. Les Cordeliers au contraire embrassent les sentiments de Scot, parce que Scot était Cordelier.

Il y a de même des vérités et des erreurs de certains temps. La terre tournait il y a deux mille ans, elle est demeurée immobile jusqu'à nos jours : et voici qu'elle commence à s'ébranler. On a brûlé autrefois Àristote; un concile provincial approuvé par un pape, a très sagement défendu qu'on enseignât sa physique. On l'a admirée depuis ce temps-là : et voici qu'on commence à la mépriser. Il y a des opinions reçues présentement dans les écoles, qui ont été rejetées comme des hérésies et ceux qui les soutenaient excommuniés comme des hérétiques par quelques évêques. Parce que les passions causant des factions, les factions produisent de ces vérités ou de ces erreurs, aussi inconstantes que la cause qui les excite. Par exemple, les hommes sont indifférents à l'égard de la stabilité de la

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