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terre, et de la forme1 de corporëité. Mais ils ne sont point indifférents pour ces opinions, lorsqu'elles sont soutenues par ceux qu'ils haïssent. Ainsi l'aversion soutenue par quelque sentiment confus de piété, fait naître un zèle indiscret, qui s'échauffe et qui s'allume peu à peu, et qui produit enfin de ces événements qui ne paraissent étranges à tout le monde, que longtemps après qu'ils sont arrivés.
On a de la peine à s'imaginer que la passion aille jusque-là ; mais c'est que l'on ne sait pas que nos passions s'étendent à tout ce qui les peut satisfaire. Aman ne voulait peut-être point de mal à tout le peuple juif; mais Mardochée ne le salue pas, il est juif : il faut donc perdre toute la nation, la vengeance en sera plus magnifique.
Il s'agit entre des plaideurs de savoir qui a droit à une terre ; ils ne devraient apporter que leurs titres, et ne dire que ce qui a rapport à leur affaire, ou qui la peut rendre meilleure. Cependant ils ne manquent pas de dire toute sorte de mal les uns des autres, de se contredire en toutes choses, de former des contestations et des accusations inutiles, et d'embrouiller leur procès d'une infinité d'accessoires qui confondent le principal. Enfin toutes les passions s'étendent aussi loin que la vue de l'esprit de ceux qui en sont émus : je veux dire qu'il n'y a aucune chose que nous pensions avoir quelque rapport avec l'objet de nos passions, à laquelle le mouvement de ces passions ne s'étende. Et voici comment cela se fait.
Les traces des objets sont tellement liées les unes avec les autres dans le cerveau, qu'il est impossible que le cours des esprits en réveille quelqu'une avec force, que plusieurs autres ne se rouvrent en même temps. L'idée principale de la chose à laquelle on pense est donc nécessairement accompagnée d'un grand nombre d'idées accessoires lesquelles s'augmentent d'autant plus, que l'impression des esprits animaux est plus violente. Or cette impression des esprits ne peut manquer d'être violente dans les passions, à cause que les passions poussent sans cesse dans le cerveau en abondance et avec beaucoup de force, les esprits propres pour conserver les traces des idées qui représentent leur objet. Ainsi le mouvement -d'amour ou
1 Concile d'Angl. par Spelman l'an 1287.
DES PASSIONS
de haine ne s'étend pas seulement à l'objet principal de la passion, mais encore à toutes les choses que Ton reconnaît avoir quelque rapport à cet objet, parce que le mouvement de l'âme dans la passion suit la perception de l'esprit, de même que le mouvement des esprits animaux dans le cerveau suit les traces du cerveau, tant celles qui réveillent l'idée principale de l'objet de la passion, que les autres qui y ont rapport.
Il ne faut pas s'étonner si les hommes poussent si loin leur haine ou leur amour, et s'ils font des actions si bizarres et si surprenantes. Il y a raison particulière de tous ces effets, quoique nous ne la connaissions pas. Leurs idées accessoires ne sont point toujours semblables aux nôtres ; nous ne les pouvons connaître. Ainsi il y a toujours quelque raison particulière qui les fait agir d'une manière qui nous paraît si extravagante.