CHAPITRE VII
I. De la communication qui est entre le cerveau d'une mère et celui de son enfant. — II. De la communication qui est entre notre cerveau et les autres parties de notre corps, laquelle nous porte à l'imitation et à la compassion. — III. Explication de la génération des enfants monstrueux, et de la propagation des espèces. ~ IV. Explication de quelques dérèglements d'esprit et de quelques inclinations de la volonté. — V. De la concupiscence et du pcchJ originel. — VI. Objections et réponses.
Il est, ce me semble, assez évident que nous tenons à toutes choses, et que nous avons des rapports naturels à
1. Voyez le VII* éclaircissement sur la mémoire et les habitudes spirituelles. {N. de Malebranche.)
Nous publions à la fin de ce second livre de la Recherche les
éclaircissements de Malebranche qui y sont relatifs, et en particulier réclaircissement sur la mémoire et les habitudes spirituelles.
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tout ce qui nous environne» lesquels nous sont très utiles pour la conservation et pour la commodité de la vie. Mais tous ces rapports ne sont pas égaux. Nous tenons bien davantage à la France qu*à la Chine» au soleil qu'à quelque étoile, à notre propre maison qu'à celle de nos voisins. Il y a des liens invisibles qui nous attachent bien plus étroitement aux hommes qu'aux bêtes, à nos parents et à nos amis qu'à des étrangers, à ceux de qui nous dépendons pour la conservation de notre être, qu'à ceux de qui nous ne craignons et n'espérons rien..
Ce qu'il, y a principalement à remarquer dans cette union naturelle qui est entre nous et les autres hommes, c'est qu'elle est d'autant plus grande que nous avons davantage besoin d'eux. Les parents et les amis sont unis étroitement les uns aux autres : on peut dire que leurs douleurs et leurs misères sont communes, aussi bien que leurs plaisirs et leur félicité ; car toutes les passions et tous les sentiments de nos amis se communiquent à nous par l'impression de leur manière, et par l'air de leur visage. Mais, parce qu'abolument nous pouvons vivre sans eux, l'union naturelle qui est entre eux et nous n'est pas la plus grande qui puisse être.
Il y a certainement dans notre cerveau des ressorts qui nous portent naturellement à l'imitation, car cela est nécessaire à la société civile. Non seulement il est nécessaire que les enfants croient leurs pères, les disciples leurs maîtres, et les inférieurs ceux qui sont au-dessus d'eux : il faut encore que tous les. hommes aient quelque disposition à prendre les mêmes manières et à faire les mêmes actions de ceux avec qui ils veulent vivre. Car, afin que les hommes se lient, il cbt nécessaire qu'ils se ressemblent et par le
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corps et par Tesprît. Ceci est le principe d'une infinité de choses dont nous parlerons dans la suite. Mais pour ce que nous avons à dire dans ce chapitre, il est encore nécessaire que l'on sache qu'il y a dans le cerveau des dispositions naturelles qui nous portent à la compassion aussi bien qu*à rimitation. .
11 faut donc savoir que non seulement • les esprits animaux se portent naturellement dans les parties de notre corps pour faire les mêmes actions et les mêmes mouve* ments que nous voyons faire aux autres, mais encore pour recevoir en quelque manière leurs blessures, et pour prendre part à leurs misères. Car Texpérience nous apprend que, lorsque nous considérons avec beaucoup d'attention quelqu'un que l'on frappe rudement, ou qui a quelque grande plaie, les esprits se transportent avec effort dans les parties de notre corps qui répondent à celles que Ton voit blesser dans un autre
Ce transport des esprits dans les parties de notre corps qui répondent à celles que l'on voit blesser dans les autres, se fait bien sentir dans les personnes délicates, qui ont l'imagination vive et les chairs fort tendres et fort molles. Car ils ressentent fort souvent comme une espèce de fré^ missement dans leurs jambes, par exemple, s'ils regardent attentivement quelqu'un qui y ait un ulcère, ou qui y reçoive actuellement quelque coup. Voici ce qu'un de mes amis m'écrit, qui pourra confirmer ma pensée : « Un homme d'âge, qui demeure chez une de mes sœurs, étant malade, une jeune servante de la maison tenait la chandelle comme on le saignait au pied. Quand elle lui vit donner le coup de lancette, elle fut saisie d'une telle appréhension, qu'elle sentit, trois ou quatre jours ensuite, une douleur Si vive au même endroit du pied, qu'elle fut obligée de garder le lit pendant ce temps. » La raison de cet accident
cst^onc, selon mon principe, que les esprits se. répandent avec force dans les parties de notre corps qui répondent à celles que nous voyons blesser dans les autres
Cette compassion dans les corps produit la compassion dans les esprits. Elle nous excite à soulager les autres^ parce qu'en cela nous nous soulageons nous-mêmes. EnOn elle arrête notre malice et notre cruauté. Car l'horreur du sang, la frayeur de la mort, en un mot l'impression sensible de la compassion empêche souvent de massacrer des bêtes les personnes même les plus persuadées que ce ne sont que des machines ; parce que la plupart des hommes ne les peuvent tuer sans se blesser par le contre-coup de la compassion.
Ce qu'il faut principalement remarquer ici, c'est que la vue sensible de la blessure qu'une personne reçoit, produit dans ceux qui le voient une autre blessure d'autant plus grande qu'ils sont plus faibles et plus déheats. Parce que, cette vue sensible poussant avec effort les esprits animaux dans les parties du corps qui répondent à celles que Ton voit blesser, ils font une plus grande impression dans les fibres d'un corps délicat que dans celles d'un corps fort et robuste.
Ainsi les hommes qui sont pleins de force et de vigueur ne sont point blessés par la vue de quelque massacre, et ils ne sont pas tant portés à la. compassion, à cause que cette vue ne choque leur corps que parce qu'elle choque leur raison. Ces personnes n'ont point de compassion pour les criminels; ils sont inflexibles et inexorables. Mais pour les femmes et les enfants ils souffrent beaucoup de peine par les blessures qu'ils voient recevoir à d'autres. Ils ont machinalement beaucoup de compassion des misérables, et ils ne peuvent même voir battre ni entendre crier une bête *;ans quelque inquiétude d'esprit.
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. . . Encore que Dieu ait préTu que cette communication du ceryeau de la mère ayec celui de son enfant ferait quel* quefois mourir des fœtus et engendrer des n<onstres à cause du dérèglement de l'imagination de la mère, cependant cette communication est si admirable, et si nécessaire par les raisons que je viens de dire, et pour plusieurs autres que je pourrais encore ajoute:*, quts cette connaissance que Dieu a eue de ces inconvénients ne lui a pas dû empêcher d*exécuter son dessein. On peut dire, en un sens, que Dieu n'a pas eu dessein de faire des monstres ; car il me parait évident que si Dieu ne faisait qu'un animal, il ne le ferait jamais monstrueux. Mais, ayant eu dessein de produire un ouvrage admirable par les voies les plus simples, et de lier toutes ses créatures les unes avec les autres, il a prévu certains effets qui suivraient nécessairement de ' Tordre et de ia nature des choses, et cela ne Ta pas détourné de son dessein. Car enfin, quoiqu'un monstre tout seul soit un ouvrage imparfait, toutefois lorsqu'il est joint avec le reste des créatures, il ne rend point le monde imparfait, ou indigne de la sagesse du Créateur, en comparant l'ouvrage avec la simplicité des voies par lesquelles il est produit.
Mais ce que je souhaite principalement qiie l'on remarque, c'est qu'il y a toutes les apparences possibles que les hommes gardent encore aujourd'hui dans leur cerveau des traces et des impressions de leurs premiers parents. Car, de même que les animaux produisent leurs semblables, et avec des vestiges semblables dans leur cerveau, lesquels sont cause que les animaux de même espèce ont < les mêmes sympathies et antipathies, et qu'ils font les *
mêmes actions dans les mêmes rencontres: ainjsi .nos premiers parents, après leur, péché, ont reçu dans leur •cerveau de si grands vestiges et des traces si profondes par rimpression des objets sensibles, qu'ils pourraient bien les avoir* communiquées à leurs enfants. De sorte que cette grande attache que nous avons dès le ventre de nos mères à toutes les choses sensibles, et ce grand éloignement de Dieu où nous sommes en cet état, pourrait être expliqué en quelque tmanière par ce que nous venons dédire. . . .» . . i . . . .- . ; . . . . .< . Ainsi nous devons naître avec la concupiscence et avec le péché originel. Nous devons naître avec la concupiscence, si la concupiscence n*est que reffbrt naturel que les traces du cerveau font sur Tesprit pour l'attacher aux choses sensibles; et nous devons naître dans le péché originel, si le péché originel n'est autre chose que le règne de la concupiscence, et que ces efforts comme victorieux et comme maîtres de l'esprit et du cœur de l'enfant. Or il y a grande apparence que le règne de la concupiscence ou la victoire de la concupiscence est ce qu'on appelle péché originel dans les enfants, et péché actuel dans les hommes libres.- .. Si Ton fait une sérieuse attention à ces deux vérités: la première, que c'est par le corps, par la génération, que le péché originel se transmet, et que l'âme ne s'engendre pas ; la seconde, que le corps ne peut agir sur l'âme et la eorr-omprc que par les traces de la partie du cerveau dont ses pensées sont naturellement dépendantes, j'espère qu'on demeurera convaincu que le péché originel se transmet de la manière que je viens d'expliquer.
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