I. — VIE DE MALEBRANCHB
Nicolas Malebranche est né le 6 août 1638. Il devait mourir le 13 octobre 1715. On a souvent fait remarquer que les dates de 1658 et de 1715 sont aussi celles de la naissance et de la mort de Louis XIV.
La vie de Malebranche nous est connue par l'éloge que fit de lui Fontenelle, — par d'autres éloges ou mémoires publiés par M. Cousin dans ses Fragments d'histoire de la philosophie moderne, — par une notice biographique du P. Adry, découverte par M. l'abbé Blampignon, et surtout par des fragments d'une Vie de Malebranche, œuvre du P. André, longtemps considérée comme perdue, et retrouvée à Troyes également par M. l'abbj Blampignon.
La famille de Malebranche appartenait à la haute magistrature. Le manuscrit de Troyes insiste sur l'éducation exquise que lui donna sa mère, et fait honneur à cette éducation de la déUcatesse et du charme qui furent la marque de son talent. Halebranehe perdit cette mère en 1658, et son père Tannée suivante.
Malebranche était d'une complexion faible. U était médilatit
1. Consulter surtout OliJ-LapRDNE, la Philosophie de Malebranche; BouiLLiER, Histoire de ta philosophie cartésienne ; Blam- P1CN0N« Étude »ur Malebranche :
Pbrraud , l'Oratoire de France .Nous avons également mis à profit Je cours inédit d'hisloiie de la philosophie, professé pac M. Boutroux à l'École normale.
Ti INTRODUCTION.
par tempérament, avant de l'être par goût et par vocation*. Sans parler de souffrances d'estomac continuelles^ il fit une longue maladie pendant laquelle, selon le manuscrit de Troyes, «le sentiment de ses*vives douleurs, au lieu d'exciter des plaintes, ne faisait le plus souvent que lui rappeler les idées qui lui étaient si familières de la structure du corps humain. Tantôt il en comptait tous les ressorts, il en expliquait l'ordre, il en marquait l'usage, en montrant la sagesse infinie de Celui qui les avait si bien ordonnés. Tantôt il cherchait la cause de son mal par des raisonnements physiques dont il n'interrompait la suite et le cours que pour y faire entrer quelque chose du Créateur m.
Son portrait est à Juilly, peint par Santerre. M. Tabbé Blampîgnon en donne la description suivante : c Un front élevé, des yeux bleus et sereins, mais perçants, annoncent le méditatif, tandis que des lèvres fines, malignement serrées et prêtes à sourire, semblent indiquer un moraliste et un observateur impitoyable à l'égard de l'humaine nature- U parait maigre, mais sans cette extrême exagération dont on a parlé; on remarque même sous tous ses traits une vivacité de couleur qui montre au dehors, en quelque sorte, ce feu intérieur qui le consumait».
Après des études commencées à la maison paternelle, et achevées au collège de la Marche, Malebranche se destina à la carrière ecclésiastique, et alla suivre en Sorbonne les cours de théologie. Des amitiés puissantes lui firent oHrir un des canouicats de Notre-Dame. Il refusa et, voulant se donner plus pleinement à la prière et au travail, il entra en 1660 dans la congrégation de l'Oratoire, fondée par le cardinal de BéruUe, et aloi*s dirigée par le P. Bourgoing. L'âme de Malebranche se retrouvait elle-même dans les tendances philosophiques et religieuses de cette congrégation illustre qui garda et garde encore l'esprit élevé et libéral de son fondateur. Un frère de Malebranche était entré avec lui à l'Oratoire ; mais il profita de la liberté, laissée par cette société à tous ses membres, de quitter quand ii leur
1. Fontenelle dit que la nature et la grâce l'appelaient également l'état ecclésiastique.
INTRODUCTION. Yii
plait la maison. C'est pour le distinguer de ce frère qu'on appelait souvent Malebranche le P. Malebranche-Despériers. Après quatre ans de noyiciat, Malebranche est ordonné prêtre, et se iixe à la maison de la rue Saint-Honoré* qu'il ne devait presque point quitter, si ce n'est l'été qu'il aimait à passer à la campa- (jrne. Il y fut un modèle de piété et de modestie. On trouve dans le recueil manuscrit des Vies de guelques prêtres de l'Oratoire une notice sur Malebranche, dont voici quelques lignes : c Le P. Malebranche était un eiemple vivant de toutes les vertus chrétiennes. Vivement pénétré de la religion, on le voyait à la prière, à la célébration du saint sacrifice et aux autres fonctions saintes dans un recueillement et une application à Dieu qui édifiaient tous ceux qui en étaient témoins. Toutes ses grandes connaissances ne servaient qu'à le rendre plus humble »
A la maison de la rue Saint-Honoré, Malebranche étudia d'abord l'histoire, puis les langues sémitiques, que l'autorité du célèbre P. Richard Simon y mettait en honneur. Mais il se sentait mal à l'aise daiis ces études ; il préférait la géométrie et l'algèbre, ou même la physique et la botanique. Les insectes surtout l'attiraient, et il devait parler d'eux avec émotion : a Je
pris un de ces insectes ; je le considérai attentivement, et je
ne crains point de vous dire de lui ce que Jésus-Christ assure des lis champêtres, que Salomon dans toute sa gloire n'avait point de si magnifiques ornements*. » 11 construisait lui-même des instruments d'observation. Comme Spinoza, il se plaisait à polir des verres.
Fontenelle raconte qu'un hasard qui le fit tomber sur un livre de Descartes, le Traité de l'Homme^ lui révéla enfin sa vocation philosophique. A partir de ce moment la philosophie devint sa principale occupation. Mais le mathématicien apparaît sans cesse sous le philosophe. En 1609 il fut d'ailleurs élu membre honoraire de l'Académie des sciences, et donna à ce propos un Traité des lois de la communication des mouvements.
La vie de Malebranche est tout entière dans la liste de ses