CHAPITRE m
I. Que les personnes d'étude sont les plus sujettes à l'erreur.— U. Raisons pour lesquelles on aime mieux suiTre l'autorité que de faire usage de son esprit.
Les différences qui se trouvent dans les manières de Tivre des hommes sont presque infinies. Il y a un très grand nombre de différentes conditions, de différents emplois, de différentes charges, de différentes communautés. Ces différences font que presque tous les hommes agissent pour des desseins tout différents, et qu'ils raisonnent sur de difl'érents principes. 11 serait même assez difficile de trou> ver plusieurs personnes qui eussent entièrement les mêmes vues dans une même communauté, dans laquelle les particuliers ne doivent avoir qu'un même esprit et que les mêmes desseins. Leurs différents emplois et leurs différentes liaisons mettent nécessairenient quelque différence dans le tour et la manière qu'ils veulent prendre pour exécuter les choses même dont ils conviennent. Cela fait bien voir que ( c serait entreprendre l'impossible, que de vouloir expli- I jer en détail les causes morales de l'erreur ; mais aussi i. serait assez inutile de le faire ici. On veut seulement
1. François Baeon, né à Londie», 1561-1626, l'auteur célèbre ciuD0 Aug mentis et du Novum itrganum.
l. Ce texte, qui n'est pas sans
analogues dans les écrits île Bacon, nous prouTe que ce fondateur de l'empirisme faisait à l'esprit sa part dans la connais-sance.
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parler des manières de vivre qui portent à un plus grand nombre d'erreurs, et à des erreurs de plus grande impor-. tance. Quand on les aura expliquées, on aura donné assez d^buverture à l'esprit pour aller plus loin, et chacun pourra. Voir tout d'une vue et avec grande facilité les causes très cachées de plusieurs erreurs particulières, qu'on ne pourrait expliquer qu'avec beaucoup de temps et de peine. Quand l'esprit voit clair» il se plaît à courir à l^a vérité, et il y court d'une vitesse qui ne se peut exprimer.
I. L'emploi duquel il semble le plus nécessaire de parler ici, à cause qu'il produit dans l'imagination des hommes des changements plus considérables et qui conduisent davantage à l'erreur, c'est l'emploi des personnes d'étude *, qui font plus d'usage de leur mémoire que de leur esprit. Car l'expérience a toujours fait connaître que ceux qui se sont appliquée avec plus d'ardeur h la lecture des livres et à la recherche de la vérité sont ceux-là nîiême qui nous ont jetés dans un plus grand nombre d'erreurs.
D en est de même de ceux qui étudient que de ceux qui voyagent. Quand un voyageur a pris, par malheur, un cheinin pour un autre, plus il avance, plus il s'éloigne du lieu où il veut aller. Il s'égare d'autant plus qu'il est plus diligent et qu'il se hâte davantage d'arriver au lieu qu'il souhaite. Ainsi ces désirs ardents qu'ont les hommes pour la vérité, font qu'ils se jettent dans la lecture des livres où ils croient la trouver ; ou bien ils se forment un système chimérique des choses qu'ils souhaitent de savoir, duquel ils s'entêtent et qu'ils tâchent même par de vains efTorls <l*esprit de faire goûter aux autres, afin de recevoir Thon-