‹ De la recherche de la véritéChapitre 24 sur 46 · CHAPITRE lY · texte numérisé non relu

CHAPITRE lY

Deux mauvais effets de la lecture sur l'imagi nation.

Ce faux et lâche respect que les hommes portent aux anciens * produit un très grand nombre d'effets très pernicieux, qu'il est à propos de remarquer.

Le premier est que, les accoutumant à ne pas faire usage de leur esprit, il les met peu à peu dans une véritable impuissance d'en faire usage. Car il ne faut pas s'imaginer que ceux qui vieillissent sur les livres d'Aristote et de Platon fassent beaucoup d'usage de leur esprit. Ils n'emploient ordinairement tant de temps à la lecture de ces livres que pour tâcher d'entrer dans les sentiments de leurs auteurs; et leur but principal est de savoir au vrai les opinions qu'ils ont tenues, sans se mettre beaucoup en peine de ce qu'il en faut tenir, comme on le prouvera dans le chapitre

1. Voyez le premier article du chatHtre précédent. {Note de MaUt" branche.)

suivant. Ainsi la science et la philosophie qu'ils apprennent est proprement une science de mémoire, et non pas une science d*esprit. Us ne savent que des histoires et des faits, et non pas des vérités évidentes ; et ce sont plutôt des historiens que de véritables philosophes, des hommes qui ne pensent point, mais qui peuvent raconter les pensées des autres*.

Le second effet que produit dans Timagination la lecture des anciens, c'est qu'elle met une étrange confusion dans toutes les idées de la plupart de ceux qui s'y appliquent. Il y a deux différentes manières de lire les auteurs : l'une très bonne et utile, et l'autre fort inutile et môme dangereuse. 11 est très utile de lire quand on médite ce qu'on lit ; quand on tâche de trouver par quelque effort d'esprit la résolution des questions que l'on voit dans les titres des chapitres, avant même que de commencer à les lire; quand on arrange et quand on confère les idées des choses les unes avec les autres; en un mot, quand on use de sa raison. Au contraire, il est inutile de lire quand on n'entend pas ce qu'on lit ; mais il est dangereux de lire et de concevoir ce qu'on lit quand on ne l'examine pas assez pour en bien juger, principalement si Ton a assez de mémoire pour retenir ce qu'on a conçu, et assez d'imprudence pour y consentir. La première manière éclaire l'esprit : elle lo fortifîe et elle en augmente l'étendue. La seconde en di* mi nue l'étendue, et elle le rend peu à peu faible, obscur et confus.

Or la plupart de ceux qui font gloire de savoir les opinions des autres, n'étudient que de la seconde manière.

1. Ce dédain de l'histoire sera vivement reproché aux Cartésiens par Vico. Halebranche disait qu'il voudrait ne savoir que ce qu'Adam

avait su, et retrouver par luimême toute la vérité. De nos jours la méthode historique a repris le dessus.

DE LA ÏËHITË.

ure, plus leur esprit devient

en est que les traces de leur unes les autres, parce qu'elles

et que la raison ne les a pas tmpèche l'esprit d'imaginer el t les choses dont il a besoin, certaines traces, d'au 1res plus la traverse, il prend le change, l'étant pas infinie, il est presque ombre de traces formées sans apportent de la conrusion dans n^me raison que les personnes pas ordinairement capables de faut apporter beaucoup d'atlen-

>alement remarquer, c'est que entceux qui Usent sansmëdiler les opinions des autres, en un dépendent de la mémoire, sont %qui enflent', à cause qu'elles nent beaucoup de vaniLé à ceux I qui sont savants en cette mamplis d'orgueil* et deprésomp- . de juger de tout, quoiqu'ils en e qui les fait tomber dans un

fait encore un plus grand innl, bent pas seules dans l'erreur,

p» 10 réioudre i gagner à II nueur de leui front le pain do

peiiveiil pas goaicr U uvunr. •

celles y entraînent avec elles presque tous les esprits du commun et un fort grand nombre de jeunes gens, qui croient comme des articles de foi toutes leurs décisions. Ces faux savants, les ayant souvent accablés par le poids de leur profonde érudition, et étourdis tant par des opinions extraordinaires que par des noms d*auteurs anciens et inconnus, se sont acquis une autorité si puissante sur leurs esprits, qu'ils respectent et qu'ils admirent comme des oracles tout ce qui sort de leur bouche « et qu'ils entrent aveuglément dans tous leurs sentiments. Des personnes même beaucoup plus spirituelles et plus judicieuses, qui ne les auraient jamais connus, et qui ne sauraient point d'autre part ce qu ils sont, les voyant parler d'une manière si décisive et d'un air si fier, si impérieux et si grave, auraient quelque peine à manquer de respect et d'estime pour ce qu'ils disent, parce qu'il est très difficile de ne rien donner à l'air et aux manières. Car, de même qu'il arrive souvent qu'un homme fier et hardi en maltraite d'autres plus forts, mais plus judicieux et plus retenus que lui, ainsi ceux qui soutiennent des opinions qui ne sont ni vraies, ni même vraisemblables, font souvent perdre la parole à leurs adversaires, en leur parlant d'une manière impérieuse, fière ou grave, qui les surprend.

Or ceux de qui nous parlons ont assez d'estime d'euxmêmes et de mépris des autres pour s'être fortifiés dans un certain air deiicrlé, mêlé de gravité et d'une feinte modestie', qui préoccupe et qui gagne ceux qui les écoutent.

Car il faut remarquer que tous les différents airs dès personnes de différentes conditions ne sont que des suites naturelles de l'estime que' chacun a de soi-même par rapport aux autres, comme il est facile de le reconnaître si

1. 3Icilel)runche parle ailleurs 1 fonde ignorance ». Recherche^ If <iu leurs ;iip} ilc « docte et pro- | m, 1.

:ilE DE LA VÉRITfi.

Illeiion. Ainsi l'air de fierté et tt liomme qui s'estime beaucoup et i des autres. L'air modeste est l'air ne peu et qui estime assez les lir d'un homme qui s'estime beau- 'eire estimé ; et l'air simple, celui cape guère de soi ni des autres, airs, qui sont presque infinis, ne les différents degrés d'estime que II avec qui l'on converse, prour notre visage et sur toutes tes itre corps. Nous avons déjà parlé, îette correspondance qui est enlre s passions au dedans de nous, et LU deliors par l'air qu'ils impriment

)ut de très grande conséquence, ude tombent ordinairement, c'est |ue auteur. S'il y a quelque chose n livre, ils se jellcnt aussitût dans tout en est bon, tout en est admine à admirer ce qu'ils n'entendent lut le monde l'admii'e avec eux. lU mges qu'ils donnent à ces auteurs 'suadent par là aux autres qu'ils inl, el cela leur est un sujet de u-dessus des autres hommes, à

cause qu'ils croient entendre une imperluierice d*un ancien auteur, ou d'un homme qui ne s'entendait peut-être pas lui-même. Combien de savants ont sué pour éclaircir des passages obscurs des philosophes, et même de quelques poètes de Tantiquité ; et combien y a-t-il encore de beaux V prits qui font leurs délices de la critique d'un mot et du sentiment d'un auteur I Mais il est à propos d'apporter quelque preuve de ce que je dis.

La question de l'immortalité de l'âme est sans doute une question très importante. On ne peut trouver à redire que des philosophes fassent tous leurs efforts pour la résoudre ; et quoiqu'ils composent de gros volumes pour prouver d'une manière assez faible une vérité qu*on peut démontrer en peu de mots, ou en peu de pages, cependant ils sont excusables. Mais ils sont bien plaisants de se mettre fort en peine pour décider ce qu'Aristote en a cru. Il est, ce me semble, assez inutile à ceux qui vivent présentement de savoir s'il y a jamais eu un homme qui s'appelât Aristote, si cet homme a écrit les Uvres qui portent son nom, s'il entend une telle chose ou une autre dans un tel endroit de ses ouvrages : cela ne peut faire un homme ni plus sage ni plus heureux; mais il est très important de savoir si ce qu'il dit est vrai ou faux en soi*.

1. Cf. : < Que les sectateurs d'A- < ristote ne trouvent pas à redire, si, après avoir marché pendant tant de siècles dans les ténèbres, sans se trouver plus avancé qu'on était auparavant, on veut euiin voir clair à ce qu'on fait, et si, après s'être laissé mener comme des aveugles, on se souvient que l'on a des yeux avec lesquels on vjut essayer de se conduire. »

Lécher cUe, 1, m, 1.

L'ironie de Malebranche dé> passera quelquefois les dévots d'Aristote et s'adressera à Aristote lui-même. G était l'inévitable réaction contre le culte dont il avait ét l'objet. D'ailleurs l'Aristotc auquel s'en prend Mnlebianche n'est pas Aristote lui-même, mais l'Aristole de l'école, c'est-à-dire un ensemble d'ttpinions plus ou moins déformées par une trop longue tra-

Il est donc très inutile de savoir ce qu'Aristote a cru de rimmortalité de Fâme, quoiqu'il soit très utile de savoir que rame est immortelle. Cependant on ne craint point d'assurer qu'il y a plusieurs savants qui se sont mis plus en peine de savoir le sentiment d'Aristote sur ce sujet que la vérité de la chose en soi, puisqu'il y en a qui ont fait des ouvrages exprès pour expliquer ce que ce philosophe en a cru; et qu'ils n'en ont pas tant fait pour savoir ce qu'il en fallait croire.

Mais, quoiqu'un très grand nombre de gens se soient fort fatigué l'esprit pour résoudre quel a été le sentiment d'Aristote, i]s se le sont fatigué inutilement, puisqu'on n'est point encore d'accord sur cette question ridicule; ce qui fait voir que les sectateurs d'Aristote sont bien malheureux d'avoir u;i homme .si obscur pour les éclairer, et qui même affecte l'obgcurité *, comme il le témoigne dans une lettre qu'il a écrite .à Alexandre.

Le sentiment d'Aristote sur l'immortalité de l'âme a donc èiè en divers temps une fort grande question et fort.consi-. dérable entre les personnes d'étude. Mais, afin qu'on ne s'imagine pas que je le dise en Tair et sans fondement, je suis obligé de rapporter ici un passage de La Cerda*, un peu long et un peu ennuyeux, dans lequel cet auteur a ramassé différentes autorités sur ce sujet, comme sur une question bien importante. Voici ses paroles sur le second chapitre de Resuireclione caifiisy de Tertullien ' :

diti on. «Je prends Aristotetel qu'il •est et qu'on le reçoit ordinairement. • Recherche^ VI, ^'partie^y. 1. Cf. : « Il parle beaucoup, et il ne dit rien; ce n'est pas qu'il soit diffus, mais c'est qu'il a le secret d'être concis, et de ne dire que des paroles. » Recherche^ VI, ^' partie, ii.

2. La Cerda, jésuite, né à Tolède, 1560-1645. On a de lui un Cornmentaire sur Virgile et une édition de Tertullien.

3. Tertullien, né vers 160 à Carthage, mort en 244. Paîeii converti, et auteur éloquent de V Apologétique y ainsi que de plusieurs uuU'cs ouvrai;es.

m L'IMAGINATION. 75

. « Quœstio hsec in scholis utrinque yalidis suspicionibus ^itatur, num animam immortalem, mortalemve fecerit Â.ristoteles. Et quidem philosophi haud ignobiles asseverayerunt Aristotelem posuisse nostros animos ab interitu alienos. Ui sunt è Graecis et Latinis interpretibus, Ammonius uterque, Olympiodorus, Philîponus, Simplicius, Avicenna, uti memorat Mirandula I. 4 de examine vanitatis cap. 9. Theodorus, Metochytes, Themistius, S. Thomas 2. contra gentes cap. 70. et Phys. lect. 12. et praeterea 12. Metnph. lect. 3. et quodlib. 10. qu. 5. art« 1. Albertus, tract. 2. de anima cap. 20. et tract. 3. cap. 13. iËgidius lib. 3. de anima ad cap. 4. Durandus in 2. dist. 18. qu. 3. Ferrarius loco citato contra gentes, et latè Ëugubinus 1. 9. de pereuni Philosophia cap. 18. et quod pluris est, discipulus Aristotelis Tiieophrastus, mngistri mentem et ore et calamo noYÎsse penitus qui poterat.

« In contrariam faclionem abiere nonnuili Patres, ncc infirmi Philosophi : Justinius in sua Parœnesi, Origenes in 4>iXcaccpcûpt.eva et ut fertur Nazianz. in disp. contra Ëunom. et Nyssenus p. 2. de anima cap. 4. Theodoretus de curandis Graecorum affectibus 1. 3. Galenus in historia philosophica, Pomponati.usi. de immortalitate anima?, Simon Portius I. de mente humana, Cajetanus 3. de anima cap. 2. In eum sensum, ut caducum animum nostrum putarel Aristoteles, sunt partim adducti ab Alexandro Aphrodis auditorc, qui sic solitus erat interpretari Aristotelicam mentem ; quamvis Ëugubinus cap. 21. et 22. eum excuset. Et quidem unde collegisse . videtur Alexander mortalitatem, nempe ex 12. Metaph. inde S. Thomas, Theodorus, Metochytes immortatitatem collegerunt.

« Porro Tertullianum neutram banc opinionem amplexum credo ; sed putasse in liac parte ambiguum Aristotelem ; itsique ita citât ilium pro ulraq.ue. Nam eum hic adscribat

;nE DE U VÉRITÉ, animœ, taraen I. de anima c. ft imniortsiitatis cilat. Eadem menl4 'aque opinione advocans eumdeiu : placilis philosoph. Nam cap. j, cap. 25. immorlalilalem. Ex Schcitram partem irislolelem coiislanm et ancipitera, sunt Scotus in 4.

rveus quodiib. qu. llell. senten.

Opusculo de immortalilale animio nterpreles : quam raediam existin, sed scholii lex vetat, ut auctollud suadeam. •

itations pour vraies sur la foi de qu'on croirait perdre son temps h a pas tous ces beaux livres d'où .1 ajoute point aussi de nouvelles,

point la gloire de les avoir bien trdrail encore bien plus de temps and on ne feuillelterait pour cela li onl commenté Aristote.

passage de La Cerda, que des persent pour hnbiles se sont bien

savoir ce qu'irislole croyait de t qu'il y en u qui ont été capable»

sur ce sujet, comme Pomponace ' ; :et auteur dans son livre est de ru que l'âme était mortelle. El ( qui ne se mettent pas seulement

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anceenllai:,.

en peine de savoir ce qu'Aristote a cru sur ce sujet , mais regardent même comme une question qu'il est très important de savoir : si, par exemple, Terlullien, Plutarque ou «rautres ont cru, ou non, que le sentiment d'Aristote lût que Tàme était mortelle, comme on a grand sujet de le croire de La Cerda même, si on fait réflexion sur la dernière partie du passage qu'on vient de citer : Porro Tcriuliianum, et le reste.

Si'l n'est pas fort utile de savoir ce qu'Aristole a cru de l'immortalité de l'âme, ni ce que Tertullien et Plutarque ont pensé qu'Aristote en croyait , le fond de la question, l'immortalité de l'âme, est au moins une vérité qu'il «st nécessaire de savoir. Mais il y a une infinité de choses qu'il est fort inutile de connaître, et desquelles par conséquent il est encore plus inutile de savoir ce que les ancitMis en ont pensé ; et cependant on se met fort en peine pour deviner les sentiments des philosophes sur de semblables sujets. On trouve des livres pleins de ces examens ridicules, et ce sont ces bagatelles qui ont excité tant de guerres d'érudition. Ces questions vaines et impertinentes, ces généalogies ridicules d'opinions inutiles, sont des sujets importants de critique aux savants. Us croient avoir droit de mépriser ceux qui méprisent ces sottises, et de traiter d'ignorants ceux qui font gloire de les ignorer. Ils s'imaginent posséder parfaitement l'histoire généalogique des formes substantielles S et le siècle est ingrat s'il ne reconnaît leur mérite. Que ces choses font bien voir la faiblesse et la vanité de l'esprit de l'homme, et que, lorsque ce n'est point la raison qui règle les études, non seulement

1. La forme substantielle est, dans la métaphysique aristotélicienne, ce qui est en soi et par soi. Elle est donc l'essence

même, la vraie substance des choses. C'est en quoi on la distingue de la forme accidentelle.

flERCHE SE LA VËRnÈ.

tionnent point la raison, mais même

lit, la corrompent et la perverlissent

remarquer ici que dans les questions pas un défaut de chercher ce qu'en a saint Augustin, ou un autre Père de

rechercher si saint Augustin a cru ce ni l'ont précédé, parce que les choses de it que par la tradition, et que la raison >UTrir'. La croyance la plus ancienne il faut tâcher de savoir quelle était celle

ne se peut qu'en examinant le sentîsrsonnes qui se sont suivies en différa choses qui dépendent de la raison

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leur sont tout opposées, et il ne faut pas se mettre en peine de ce qu'en ont cru les anciens, pour savoir ce qu'il en faut croire. Cependant je ne sais par quel renversement d'esprit, certaines gens s'effarouchent si Ton parle en philosophie autrement qu'Aristote, et ne se mettent point en peine si Ton parle en théologie autrement que l'Évangile, les Pères et les conciles. Il me semble que ce sont d'ordinaire ceux qui crient le plus contre les nouveautés de philosophie qu'on doit estimer, qui favorisent et qui défendent même avec plus d'opiniâtreté certaines nouveautés de théologie qu'on doit détester. Car ce n'est point leur langage que l'on n'approuve pas ; tout inconnu qu'il ait été à l'antiquité, l'usage l'autorise ; ce sont les erreurs qu'ils répandent, ou qu'ils soutiennent à la faveur de ce langage équivoque et confus»

Eu matière de théologie on doit aimer l'antiquité, parce qu'on doit aimer la vérité, et que la vérité se trouve dans l'antiquité. 11 faut que toute curiosité cesse lorsqu'on tient une fois la vérité. Mais en matière de philosophie on doit au coi^traire aimer la nouveauté, par la même raison qu'il faut toujours aimer la vérité, qu'il faut la rechercher, et qu'il faut avoir sans cesse de la curiosité pour elle. Si Fon croyait qu'Aristote et Platon fussent infaillibles, il ne faudrait peut-être s'appliquer qu'à les entendre; mais la raison ne permet pas qu'on le croie. La raison veut au contraire que nous les jugions plus ignorants que les nouveaux philosophes, puisque, dans le temps où nous vivons, le monde est plus vieux de deux mille ans, et qu'il a plus d'expérience que dans le temps d'Aristote et de Platon, comme Ton a déjà dit, et que les nouveaux philosophes peuvent savoir toutes les vérités que les anciens nous ont laissées, et en trouver encore plusieurs autres. Toutefois la raison ne veut pas qu'on croie encore ces nouveaux philo-

donnent dès louanges à leurs auteurs dans ]*espérance du retour ; plusieurs en auraient quelque horreur s'ils y faisaient réflexion; ils les louent de bonne foi, et sans y entendre finesse; ils n'y pensent pas; mais Tamour-propre y pense pour eux, et sans qu'ils s'en aperçoivent*. Les hommes ne sentent pas la bhaieur qui est dans leur cœur, quoiqu'elle donne la vie et le mouvement à toutes les autres parties de leur corps : il faut qu'ils se touchent et qu'ils se manient, pour s'en convaincre, parce que cette chaleur est naturelle. Il en est de même de la vanité, elle est si naturelle à l'homme qu'il ne la sent pas; et, quoique ce soit elle qui donne, pour ainsi dire, la vie et le mouvement à la plupart de ses pensées et de ses desseins, elle le fait souvent d'une manière qui lui est imperceptible. 11 faut» se téter, se manier, se sonder, pour savoir qu'on est vain. On ne connaît point assez que c'est la vanité qui donne le branle à la plupart des actions ; et, quoique Tamour-propre: le sache, il ne le sait que pour le déguiser au reste de l'homme.

Un commentateur ayant donc quelque rapport et quelque liaison avec l'auteur qu'il commente, son amour-propre ne manque pas de lui découvrir de grands sujets de louange, en cet auteur, afin d'en profiter lui-même. Et cela se fait d'une manière si adroite, si fine et si délicate, qu'on ne s'en aperçoit point. Mais ce n'est pas ici le lieu de découvrir les souplesses de Tamour-propre.

Les commentateurs ne louent pas seulement leurs au-, leurs parce qu'ils sont prévenus d'estime pour eux, et qu'ils se font honneur à eux-mêmes en les louant ; mais

1. Cf. : « Itien n'est si impétueux que ses désirs (de l'amour-propre), rien de si caché que ses desseins, rien de si habile que ses conduites : ses souplesses ne se peu-

vent représenter, ses transformations passent celles des métamorphoses, et ses raffinements ceux de la chimie,... » et la suite. (La Rochefoucauld.)

a coulume, et qu'il semble qu'il en

luve des personnes qui, n'ayant pas

certaines sciences, ni pour cert pas de commenter ces auteurs et iences, parce que leur emploi, \e :aprice les a engagés à ce travail ; iiifés de louer d'une manière hvper-

les auteurs sur lesquels ils trae seraient des auteurs impertinents leset très inutiles.

;i ridicule qu'un homme enlrepril ur qu'il croirait être impertinent, ieusement à écrire d'une manière :ile. Il faut donc, pour conserver sa uteur et le sujet de son livre, quand méprisables ; et que la faute qu'on un mécliant ouvrage soit réparée ist ce qui Tait que des personnes : différents auteurs disent souvent «disent.

que presque loutes les préfaces ne k ta vérité ni au bon sens. Si l'on ts( [e génie de la nature'. Si l'on le divin Platon. On ne commente

hommes tout court; ce sont toummestoul divins, d'hommes qui ont

siècle, et qui ont reçu de Dieu des iliéres. Il en est de même de la mac'est toujours la plus belle, la plus lécessaire de savoir.

naiu dit qu'an l'appella le princt det

Mais, afin qu'on ne me croie pas sur ma parole, voici la manière dont un commentateur fameux entre les savants parle de Fauteur qu'il commente. C'est Averroës* qui parle d'Aristote. Il dit dans la préface sur la Physique de ce philosophe, qu'il a été l'inventeur de la logique, de la morale et de la métaphysique, et qu'il les a mises dans leur perfection*. « Complevit, dit-il, quia nuilus eorum, qui secuti sunt eum usque ad hoc tempus, quod est mille et quingentorum annorum,quidquam addidit, nec invenies in ojus verbis errorem alicujus quantitatis, et talem esse virtutem individuo uno miraculosum et extraneum existit, et haec dispositio cum in uno homine reperitur, dignus est esse divinus magis quam humanus. » En d'autres endroits il lui donne des louanges bien plus pompeuses et bien plus magnifiques, comme /. de generatione animalium : (( Laudemus Deum qui separavit hune virum ab aliis in perfcctione, appropriavitque ei ultimam dignitatem humanam, quam non omnis homo potest in quacumque aetate attingerc. )) Le même dit aussi, /. i. destntc, disp, 3 : « iristotelis doctrina Sumua Veritas, quoniam ejus intellectus fuit finis humani intellectus : quare bene dicitur de illo, quod ipse fuit creatus et datus nobis divina Providentia, ut non ignorcmus possibilia sciri. »

En vérité, ne faut-il pas être fou pour parler ainsi, cl ne faut-il pas que l'entêtement de cet auteur soit dégénéré en extravagance et en folie? La doctrine d'Aristote est la Soc-

1. Avcrroës, dont le vrai nom est Ibn-Roch<J, philosophe arabe, né à Cordouc, ItâO (environ)' 1198 ou 120G. 11 traduisit en arabe et commenta en entier les œuvres d'Aristole. On l'appelait le Commentateur. Ses commentaires Jouirent longtemps d'une autorité cg^alc à celle du

maître qu'il commentait. 11 semble avoir cependiiiil mêle à l'intcrprétalion d'Aristole des doctrines alcxandrincs. Il l'ut combattu par saint Thomas.

*i. Le même jugement a étiS porté sur la logique aristotélicienne, du moins sur la théorie du syllogisme, par Kant.

Un illustre entre les savants, qui a fondé des chaires de géométrie et d'astronomie dans l'Université d'Oxford*, commence un livre qu'il s'est avisé de faire sur les Imit premières propositions d'Euclide', par ces paroles': « Consilium meum, auditores, si vires et valetudo suffecerint, explicare definitiones, petitiones, communes sententias el octo priores propositiones primi libri Elementorum, caetera post me venientibus relinquere » ; el il le finit par cellesci : « Exsolvi per Dei gratiam, domini auditores, promissum, liberavi fidem meam, explicavi pro modulo meo definitiones, petitiones, communes sententias et octo priores propositiones Elementorum Euclidis. Hic annis fessus cyclos artemque repono. Succèdent in hoc munus alii fortasse magis vegeto corpore, vivido ingenio », etc. Il ne faut pas une heure à un esprit médiocre pour apprendre par luimême, ou par le secours du plus petit géomètre qu'il y ait, les définitions, les demandes, les axiomes et les huit

passent à une date voisine de celle de la publication de la Hecherche^ qui est de 1674.

L'Oratoire, où vit Malebranche, était cartésien, et fut, comme tel, persécuté. On unissait contre lui le reproche de cartésianisme à celui de jansénisme.

Ces ftiits expliquent Tàpreté de ton de Malebranche. Ce sont de vrais cornbats qu'il livre, et contre des adversaires qui ont pour eux l'autorité publique et le nombre.

Aussi riposta-t-on à ses attaques, et il passa une partie de sa vie à discuter malgré lui. « Ayant attaqué d'un seul coup tous les préjugés humains, particulièrement ceux de l'école, si vénérables par leur antiquité, il était impossible qu'il ne s'attirât pas

les clameurs des scolastiques, gens de feu et de salpêtre, qui n'entendent point qu'on les vienne inquiéter dans la possession où ils sont de vivre aux dépens du sens commun. Cela ne manqua pas d'arriver. » (Lettre du pèrj André au père Lelong.)

1. Il s'agit de Savile, 1549-1622, savant anglais qui donna des leçons de grec et de mathématiques à la reine Elisabeth.

â. Euclide, célèbre géomètre grec, iv« siècle avant J.-C.; enseigna à Alexandrie. La partie de ses Éléments qui traite de la géométrie sert encore de base à l'enseignement.

5. Praelectiones 13, in principium Elementorum Euclidis. {N0I9 de Malebranche.)

rond capables. Cet homme savait du grec, car nous lui avons Tobligation de nous avoir donné en grec les ouvrages de saint Chrysostome. Il avait peut-être lu les anciens géomètres. Il savait historiquement leurs propositions, aussi bien que leur généalogie. 11 avait pour Tantiquité tout le respect que l'on doit avoir pour la vérité. Et que produit celte disposition d'esprit ? Un commentaire des défînitioïis de noms, des demandes, des axiomes et des huit premières propositions d'Ëuclide, beaucoup plus difficile à entendre et à retenir, je ne dis pas que ces propositions qu'il commente, mais que tout ce qu'ËucIide a écrit de géométrie.

Il y a bien des gens que la vanité fait parler grec et même quelquefois d'une langue qu'ils n'entendent pas ; car les dictionnaires, aussi bien que les tables et les lieux communs, sont d'un grand secours à bien des auteurs ; mais il y a peu de gens qui s'avisent d'entasser leur grec sur un sujet où il est si mal à propos de s'en servir ; et c'est ce qui me fait croire que c'est la préoccupation et une estime déréglée pour Eudide qui a formé le dessein de ce livre dans l'imagination de son auteur.

Si cet homme eût fait autant d'usage de sa raison que de sa mémoire, dans une matière où la seule raison doit être employée ; ou s'il eût eu autant de respect et d'amour pour la vérité que de vénération pour l'auteur qu'il a commenté, il y a grande apparence qu'ayant employé tant de temps sur un sujet si petit, il serait tombé d'accord que les délinitions que donne Euclide de l'angle plan' et des lignes parallèles* sont défectueuses, et qu'elles n'en expliquent

1. « Un angle plan, dit Euclide {définition 8), est rinclinaison mutuelle de deux lignes qui se rencontrent dans un plan et qui ont des directions différentes; lorsque les lignes qui compren-

nent un angle plan sont droites, l'angle est appelé rectiligne. »

S. « Si deux droites sont rencontrées par une troisième qui forme avec elles deux angles intérieure d'un même côté, dont la

a dit, que la lecture indiscrète des auteurs ne préoccupe souvent l'esprit. Or, aussitôt qu'un esprit est préoccupé, il n'a plus tout à fait ce qu'on appelle le sens commun. 11 ne peut plus juger sainement de tout ce qui a quelque rapport au sujet de sa préoccupation ; il en infecte tout ce qu'il pense. Il ne peut même guère s'appliquer à des sujels entièrement éloignés de ceux dont il est préoccupé. Ainsi un homme entêté d'Aristote ne peut goûter qu'Aristote ; il veut juger de tout par rapport à Aristote ; ce qui est contraire à ce philosophe lui parait faux ; il aura toujours quelque passage d'Aristote à la bouche, il le citera en toutes sortes d'occasions, et pour toutes sortes de sujets, pour prouver des choses obscures et que personne ne conçoit, pour prouver aussi des choses très évidentes, et desquelles des enfants même ne pourraient pas douter, parce qu'Aristote lui est ce que la raison et l'évidence sont aux autres'.

De même, si un homme est entêté d'Euchde et de géométrie, il voudra rapporter à des lignes et à des propositions de son auteur tout ce que vous lui direz. Il ne vous parlera que pur rapport à sa science. Le fout ne sera plus grand que sa partie que parce qu'Ëuchde l'a dit, et il n'aura point de honte de le citer pour le prouver, comme je l'ai remarqué quelquefois. Alais cela est encore bien plus ordinaire à ceux qui suivent d'autres auteui*s que ceux de géométrie; et on trouve très fréquemment dans leurs livres de grands passages grecs, hébreux, arabes, pour prouver des choses qui sont dans la dernière évidence.

Tout cela leur arrive à cause que les traces que les objets de leur préoccupation ont imprimées dans les fibres de leur cerveau, sont si profondes, qu'elles demeurent toujours

I. Ces traits font penser aux railleries de Montaigne et de Molière sur le même sujet.

entr'ou vertes, et que les esprits animaux, y passant continuellement, les entretiennent toujours sans leur permettre de se fermer. De sorte, que l'âme étant contrainte d'avoir toujours les pensées qui sont liées avec ces traces, elle en devient comme esclave, et elle en est toujours troublée et inquiétée, lors même que, connaissant son égarement, elle v^ut tâcher d'y remédier. Ainsi elle est continuellement en dmger de tomber dans un très grand nombre d'erreurs, si ele ne demeure toujours en garde et dans une résolution inébranlable d'observer la règle dont on a parlé au commencement de cet ouvrage, c'est-à-dire de ne donner un consentement entier qu'à des choses entièrement évidentes. Je ne parle point ici du mauvais choix que font la plupart du genre d'étude auquel ils s'appliquent. Gela se doit traiter dans la morale, quoique cela se puisse aussi rapporter à ce qu'on vient de dire de la préoccupation. Car, lorsqu'un homme se jette à corps perdu dans la lecture des rabbins et des livres de toutes sortes de langues les plus inconnues, et par conséquent les plus inutiles, et qu'il y consume toute sa vie, il le fait sans doute par préoccupation et sur une espérance imaginaire de devenir savant, quoiqu'il ne puisse jamais acquérir par cette voie aucune véritable science. Mais, comme cette application à une étude inutile ne nous jette pas tant dans l'erreur qu'elle nous fait perdre notre temps, le plus précieux de nos biens, pour nous remplir d'une sotte vanité, on ne parlera point ici de ceux qui se mettent en tète de devenir savants dans toutes ces sortes de sciences basses ou inutiles, desquelles le nombre est fort grand, et que l'on étudie d'ordinaire avec trop de passion.

DE L'IMAGINATION. Cl

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