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Cf. La BauTÈHE, De la Cour

de cour et, par une suite nécessaire, presque tous les peuples s'engagent sans délibérer dans tous les sentiments de leur souverain, jusque-là même que dans les vérités de la religion ils se rendent très souvent à leur fantaisie et à leur caprice.

L'Angleterre et TÂllemagne ne nous fournissent que trop d'exemples de ces soumissions déréglées des peuples aux volontés impies de leurs princes. Les histoires de ces derniers temps en sont toutes remplies; et Ton a vu quelquefois des personnes avancées en âge avoir changé quatre ou cinq fois de religion, à cause des divers changements de leurs princes *.

Les rois et môme les reines ont, dans 1* Angleterre «, « le gouvernement de tous les États de leurs royaumes, soit ecclésiastiques ou civils, en toutes causes ».

Ce sont eux qui approuvent les liturgies, les offices des fêtes et la manière dont on doit administrer et recevoir les sacrements. Ils ordonnent, par exemple, que l'on n'adore point Jésus-Christ lorsque Ton communie, quoiqu'ils obligent encore de le recevoir à genoux selon l'ancienne coutume. En un mot, ils changent toutes choses dans leurs liturgies pour la conformer aux nouveaux articles de leur foi, et ils ont aussi le droit de juger de ces articles avec leur parlement, comme le pape avec le concile, ainsi que l'on peut voir dans les statuts d'Angleterre et d'Irlande, faits au commencement du règne de la reine Elisabeth. Enfin on peut dire que les rois d'Angleterre ont même plus de pouvoir sur le spirituel que sur le temporel de leurs sujets, parce que, ces misérables peuples et ces

1. Malebranche fait ici allusion à l'histoire fort tourmentée de rétablissement de la Réforme en Angleterre, sous Ilenri VUI,

Marie Tudor et leurs successeurs 2. Art. 37 de la religion de l'Église anglicane. (Note de MaUhbranche.)

fr

enfants de la terre se souciant bien moin^ c'e h conservr.tion de la foi que de la conservation de leurs biens, ils entrent facilement dans tous les sentiments de leurs princes, pourvu que leur intérêt temporel n'y soit point contraire.

Les révolutions qui sont arrivées dans la religion en Suède et en Danemark nous pourraient encore servir de preuve de la force que quelques esprits ont sur les autres ; mais toutes ces révolutions ont encore eu plusieurs autres causes très considériibles. Ces changements surprenants sont bien des preuves de la communication contagieuse de l'imagination, mais des preuves trop grandes et trop vastes. Elles étonnent et elles éblouissent plutôt les esprits quelles ne les éclairent, parce qu'il y a trop de causes qui concom'ent à la production de ces grands événements.

Si les courtisans et tous les autres hommes abandonnent souvent des vérités certaines, des vérités essentielles, des vérités qu'il est nécessaire de soutenir, ou de se perdre , pour une éternité, il est visible qu'ils ne se hasarderont pas de défendre les vérités abstraites, peu certaines et peu utiles. Si la religion du prince fait la religion de ses sujets, la raison du prince sera aussi la raison de ses sujets. Et ainsi les sentiments du prince seront toujours à la mode; ses plaisirs, ses passions, ses jeux, ses paroles, ses habits et généralement toutes ses actions seront à la mode ; car le prince est lui-même comme la mode essentielle, et il ne se rencontre presque jamais qu'il fasse quelque chose qui ne devienne pas à la mode. Et, comme toutes les irrégularités de la mode ne sont que des agréments et des beautés, il ne faut pas s'étonner si les. princes agissent si fortement sur l'imagination des autres hommes*.

1. Malebranche, comme La 1 Versai'Ies et Ix>uis XIV. Mais La Bruyère, a évidemment en vue I lîriiyore semb!e nous laisser en-

Si Alexandre penche la tête, ses courtisans penchent la t(He. Si Denis le Tyran s'applique à la géométrie à TarrÎTée de Platon dans Syracuse, la géométrie devient aussitôt à la mode, et le palais de ce roi, dit Plutarque, se remplit incontinent de poussière, par le grand nombre de ceux qui tracent des figures. Mais, dès que Platon se met en colère contre lui, et que ce prince se dégoûte de Fétude et s'abandonne de nouveau à ses plaisirs, ses courtisans en font aussitôt de même. Il semble, continue cet auteur, qu'ils soient enchantés, et qu'une Circé* les transforme en d'autres hommes. Ils passent de l'inclination pour la philosophie à l'inclination pour la débauche, et de l'horreur delà débauche à l'horreur de la philosophie-. C'est

tendre partout que cette imitation et cette flatterie sont des calculs. Malebranche, plus profond psychologue peut-être, nous peint une servilité instinctive et sans arrière-pensée, qui soit avouée du moins, et y voit plutôt la preuve d'une imagination nalu-.

rellement docile, que celle d'un effoit prémédité et d'un désir arrêté de plaire. Celte interprétation est confirmée par la remarque que fait plus loin Malebranche : « Mais cela suppose que ces princes aient riraagination forte... ».

1. Œttvres morales. Comment on peut dittingtier le flatteur de l'ami. (Note de Halebranche.)

2. Tout ce passage est imité du traité de Plutarquc que Malebranche vient lui-même de citer, et auquel nous voulons encoie emprunter quelques exemp'es d'imitation servile : < Les disciples de Platon imitaient, à ce qu'on rappelle, la courbure de

SCS épaules; ceux d'Aristote, son bégaiement; les courtisans du roi Alexandre.... Comme les mauvais peintres ne peuvent, à cause de leur insuffisance, atteindre à la ressemblance de ce que les vUages ont de bien, et qu'ils se bornent à reproduire minu- . tieusement les rides, les taches de rousseur- et les verrues; de même le flatteur saura imiter l'intempérance, la superstition, la colère, la dureté envers les domestiques, la défiance à l'égard, .des familiers et des proches....

Pour flatter un malade, il se laissera croire atteint de la même maladie.... C'est ainsi que les flatteurà de Denis, sachant qu'il y voyait ù peine, se jetaient les uns sur Us autres, et faisaient tomber les plats de dessus la table. Quelques-uns vont plus avant dans cette' participation aux infirmités : ils veulent se contrefaire jusqu'au dedans, et s'imprégner des affections les plus intimes et

geait pas tant à la peine qu'il fallait souffrir qu*à Thonneur qu*on se faisait de paraître plein de générosité et d'affection pour son roi. Enfin cette fausse raison d'amitié, soutenant l'extravagance de la mode, l'a fait passer en coutume et en loi, qui a été observée fort longtemps.

Les relations de ceux qui ont voyagé dans le Levant nous apprennent que cette coutume se garde dans plusieurs pays, et encore quelques autres aussi contraires au bon sens et à la raison. Mais il n'est pas nécessaire de passer deux fois la ligne, pour voir observer religieusement des lois et des coutumes déraisonnables, ou pour trouver des gens qui suivent des modes incommodes et bizarres : il ne faut pas sortir de la France pour cela^ Partout où il y a

1 . Cf. : « L'on blâme une mode qui, divisant la taille des hommes en deux parties égales, en prend une tout entière pour le buste, et laisse l'autre pour le reste du corps. L'on condamne celle qui fait de la tète. des femmes la base d'un édifice à plusieurs étages, dont l'ordre et la structure changent selon leurs caprices; qui éloigne les cheveux du visage, bie;i qu'ils ne croissent que pour l'accompagner; qui les relève et les hérisse à la manière des bacchantes, et semble avoir peur que les femmes ne changent leur physionomie douce et modeste en une autre qui soit

fiére et audacieuse. On se récrie enfin contre une tel le ou une telle mode,qui cependant, toute bizarre qu'elle est, pare et embe.lit pendant qu'elle dure, et dont l'on tire tout l'avantage qu'on en peut espérer, qui est de plaire. Il me parait qu'on devrait seulement admirer l'inconstance et la légèreté des hammes, qui attachent successivement les agréments et la bienséance à des choses tout opposées; qui emploient pour le comique et pour la mascarade ce qui leur a servi de parure grave et d'ornements les plus sérieux ; et que si peu de temps en fasse la différence. »

La Bruyère, De la mode.

Toujours au plus grand nombre on doit s'accommoder.

Et jamais il ne faut se faire regarder.

L'un et l'autre excès choque, et tout homme bien sage

Doit Taire des habits ainsi que du langage,

N'y I ien trop ariecter, et sans empressenient

Suivre ce que l'usage y lait de changement.

NoLiftRE, CÊcoU des maris^ 1, 1.

« Je me plains de la particulière | se laisser si fort piper cl aveugler ndiscrétion de nostre peuple de | h rautorité de l'usage présent,

l^iS RECHERCHE DE LA VÉRITÉ.

des hommes sensibles aux passions et où rimagination est maîtresse de la raison, il y a de la bizarrerie et une bizarrerie incompréhensible. Si Ton ne souffre pas tant de douleur à tenir son sein découvert pendant les rudes gelées de riiiver, et à se serrer le corps durant les chaleurs excessives de l'été, qu'à se crever un œil ou à se couper un bras, on devrait souffrir davantage de confusion. La peine r/est pas si grande, mais la raison qu'on a de l'endurer n'est pas si apparente; ainsi il y a pour le moins une égale bizarrerie. Un Éthiopien peut dire que c'est par générosité qu'il se crève un œil ; mais que peut dire une dame chrétienne qui fait parade de ce que la pudeur naturelle et la religion l'obligent de cacher ? Que c'est la mode, et rien davantage. Mais cette mode est bizarre, incommode, malhonnête, indigne en toutes manières: elle n'a point d'autre source qu'une manifeste corruption de la raison et qu'une secrète corruption du cœur; on ne la peut suivre sans scandale, c'est prendre ouvertement le parti du dérèglement de l'imagination contre la raison, de l'impureté contre la pureté, de l'esprit du monde contre l'esprit de Dieu ; en un mot, c'est violer les lois de la raison et les lois de l'Évangile que de suivre cette mode. N'importe, c'est la mode, c'est-à-dire une loi plus sainte et plus inviolable que celle que Dieu avait écrite de sa main sur les tables de Moïse, et que celle qu'il gi'ave avec son esprit dans le cœur des chrétiens.

qu'il soit capable de changer d'opinion et d'avis tous les mois, s'il plaist à la coustume, et qu'il juge si diversement de soy-même. La façon de se vestir présente lu y faict incontinent condamner l'ancienne, d'one résolution si grande et d'un consentement si universel que vous diriez que

c'est quelque espèce de manie qui lui tourneboule ainsi l'entendement. »

Ho:«TAI6NB, I, XLIX.

On le voit, la morale mondaine sourit de la mode, mais sans apporter dans la critique la sévérité et l'emportement du philosophe chrétien. •

DE LWaGINATION. 129

En vérité je ne sais si les Français ont tout à fait droit de se moquer des Éthiopiens et des sauvages. Il est vrai que, si on voyait pour la première fois un roi borgne et boiteux n'avoir à sa suite que des boiteux et des borgnes, on aurait peine à s'empêcher de rire. Mais avec le temps on n'en rirait plus; et l'on admirerait peut-être davantage la grandeur de leur courage et de leur amitié qu'on ne se raillerait de la faiblesse de leur esprit. Il n'en est pas de même des modes de France. Leur bizarrerie n'est point soutenue de quelque raison apparente, et, si elles ont l'avantage de n'être pas si fâcheuses, elles n'ont pas toujours celui d'être aussi raisonnables. En un mot, elles portent le caractère d'un siècle encore plus corrompu, dans lequel rien n'est assez puissant pour modérer le dérèglement de l'imagination.

Ce qu'on vient de dire des gens de cour se doit aussi entendre de la plus grande partie des serviteurs à l'égard de leurs maîtres, des servantes à l'égard de leurs maîtresses ; et, pour ne pas faire un dénombrement assez inutile, cela se doit entendre de tous les inférieurs à l'égard de leurs supérieurs, mais principalement des enfants à l'égard do leurs parents, parce que les enfants sont dans une dépendance toute particulière de leurs parents, que leurs parents ont pour eux une amitié et une tendresse qui ne se rencontre pas dans les autres; et enfm parce que la raison porte les enfants à des soumissions et à des respects que la même raison ne règle pas toujours.

Il n'est pas absolument nécessaire, pour agir dans l'imagination des autres, d'avoir quelque autorité sur eux, et qu'ils dépendent de nous en quelque manière : la seule force d'imagination suffit quelquefois pour cela. Il arrive souvent que des inconnus, qui n'ont aucune réputation, et pour lesquels nous ne sommes prévenus d'aucune estime, ont une telle force d'imagination, et par conséquent des

si vives et si touchantes qu'ils nous persuale nous sachions ni pourquoi, ni même préci- |uoi nous sommes persuadés. Il est vrai que fort extraordinaire, mais cependant il n'y a rien

1 imaginaire ne peut venir que de la iprit visionnaire, qui parle vivement sans savoii* et qui tourne ainsi les esprits de ceui qui l'eroire fortement sans savoir ce qu'ils croieni, t des hommes se laissent aller à l'effort de l'imsible qui les étourdit et les éblouit, et qui les 3r par passion de ce qu'ils ne conçoivent que ment. On prie ceui qui liront cet ouvrage de i, d'en remarquer des exemples dans les conoù ils se trouveront, et de faire quelque ' ce qui se passe dans leur esprit en ces occaeur sera beaucoup plus utile qu'ils ne peuvent

ut bien considérer qu'il y a deui choses qui merveilleusement à la force de l'imaginatioji ur nous. La première est un air de piélé et de Ire est un air de libertinage et de fierté '. Car, disposition à la piété ou au libertinage, les pcrlarlent d'un air grave et pieux, ou d'un air lier igissent fort diversement sur nous.

I que les uns sont bien plus dangereux que les

I Hpties de li' ; en Dieu, ou le moque de Dieu ; lerliiis, ceu> du parlons de lui obllgesmraent : il iti'élre, et les , nei:rDit|HS en Dieu. iLi Bunlu,

tmx dévoli, e'eït- i Det Eiprilt fort».

autres; mais il ne faut jamais se laisser persuader par les manières ni des uns ni des autres; mais seulement par la force de leurs raisons. On peut dire gravement et modestement des sottises, et d'une manière dévote des impiétés et des blasphèmes. Il faut donc examiner si les esprits sont de Dieu selon le conseil de saint Jean', et ne pas se fier à toutes sortes d'esprits. Les démons se transforment quelquefois en anges de lumière ; et Ton trouve des personnes à qui Tair de piété est comme naturel, et par conséquent dont la réputation est d'ordinaire fortement établie, qui dispensent les hommes de leurs obligations essentielles, et même de celle d'aimer Dieu et le prochain, pour les rendre esclaves de quelque pratique et de quelque cérémonie pharisienne.

Mais les imaginations fortes, desquelles il faut éviter avec soin rimpression et la contagion, sont certains esprits par le monde qui affectent la qualité d'esprits forts: ce qu'il ne leur est pas difficile d'acquérir. Car il n'y a maintenant qu'à nier d'un certain air le péché originel, l'immortalité de rame, ou se railler de quelque sentiment reçu dans l'Église, pour acquérir la rare qualité d'esprit fort parmi le commun des hommes.

Ces petits esprits ont d'ordinaire beaucoup de feu et un certain air libre et fier qui domine et qui dispose les imaginations faibles à se rendre c^ des paroles vives et spécieuses, mais qui ne signifient rien à des esprits attentifs. Ils sont tout à fait heureux en expressions, quoique très malheureux en raisons. Mais, parce que les hommes, tout raisonnables qu'ils sont, aiment beaucoup mieux se laisser toucher par le plaisir sensible de l'air et des expressions, que de se fatiguer dans l'examen des raisons, il est visible que ces

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