C'est la critique que leur adresse sans cesse Gicéron
2. Rapprocher ce jugement sur Sénèque de celui de Pascal sur Épicléte : « Telles étaient les^ lumières de ce grand esprit, qui a si bien connu les devoirs de l'homme; heureux s'il avait aussi connu sa faiblesse I... »
« Videor mihi intueri animuni tuum iiicensum, et effervéscentcm : paras acclamare. Haec sunt quse auctoritatem prxceptis vestris dctrahant. Magna promittitis, et quse ne optari quidem, neduni credi possunt. »
Et plus bas: « Ita sublato alte supcrcilio in eadem, quse caeteri, descenditis mutatis rerum nominibus : taie itaque aliquid et in hoc esse suspicor, quod prima specie pulchrum atque magnificum est, nec injuriam, nec contumeliam accepturum e?so sa-
tude ou au moins sans quelque distraction, je ne dis pas injures atroces d'un peuple enragé qui le traîne, qui dépouille et qui le maltraite de coups, mais les piqûres d'u simple mouche? Qu'y a-t-ilde plus faible contre des prem aussi fortes et aussi convaincantes que sont celles de not propre expérience, que cette belle raison de Sénèque, 1 quelle est cependant une de ses principales preuves*?
Celui qui blesse, dit-il, doit être plus fort que celui qi est blessé. Le vice n*est pas plus fort que la vertu. Donc 1 sage ne peut être blessé. Car il n'y a qu'à répondre, o que tous les hommes sont pécheurs, et par conséquen dignes de la misère qu'ils souffrent, ce que la religioi nous apprend, ou que, si le vice n'est pas plus fort que h vertu, les vicieux peuvent avoir quelquefois plus de force que les gens de bien, comme l'expérience nous le fait connaître.
Épicure* avait raison de dire que « les ofi'enses étaient supportables à un homme sage » ; mais Sénèque a tort de dire que « les sages ne peuvent pas même être offensés ». La vertu des stoïques ne pouvait pas les rendre invulnérables, puisque la véritable vertu n'empêche pas qu'on ne soit misérable et digne de compassion dans le temps qu'on souffre quelque mal. Saint Paul. et les premiers chrétiens avaient plus de vertu que Caton et que les stoïciens. Ils avouaient néanmoins qu'ils étaient misérables par les peines qu'ils enduraient, quoiqu'ils fussent heureux dans
1. c Validius débet esse quod laidit eo quod lœditur. Non est autem fortior neqaitia virtute.
Non polest ei^o laedi sapien». Injuria in bonos non tentatur nisi a malis, bonis inter se pax est.
Quod si Isedi nisi infirmior non potest, < malus autem bono inlir-
roior est, nec injuria bonis nisi a dispari vcrenda est, iiguria in sapientem virum non cadit. »
Cil. vu. {Note de Malebranche.) 2. « Epicurus ait injurias tqlcrabiles esse sapieuti, nos injurias non esse. » Gap. xv. {Note de .àlalebranclie.)
l'espérance d'une récompense éternelle. « Si tantum in liac vita sperantea sumus, miserabiliores sumus omnibus liominibus », dit saint Paul.
Comme il n'y a que Dieu qui nous puisse donner par sa grâce une vérilable et solide vertu, il n'y a aussi que lui qui nous puisse faire jouir d'un bonheur solide et vérilable; mais il ne le promet et ne le donne pas en celte yie. C'est dans l'autre qu'il faut l'espérer de sa justice, comme la récompense des misères qu'on a sourfei'tes pour l'amour de lui. Nous ne sommes pas à présent dans la possession de cette paii et de ce repos que rien ne peut troubler. La grâce même de Jésus-Clii'îst ne nous donne pas une force invincible; elle nous laisse d'ordinaire sentir notre propre faiblesse, pour nous faire connaître qu'il n'y a rien iiu monde qui ne nous puisse blesser, et pour nous faire sDurfrir avec une patience humble et modeste toutes les injures que nous recevons, «t non pas avec une patience fiére et orgueilleuse, semlilable à la constance du superbe
' Lorsqu'on frappa Caton< au visage, il ne se fâclia point; il ne se vengea point ; il ne pardonna point aussi ; mais il nia lièremeuL qu'on lui eût fait quelque injure. 11 voulait qu'on le crût inJiniment au-dessus de ceux qui l'avaient frappé. Sa palietice n'était qu'orgueil et que fierté. Elle était choquante el injurieuse pour ceuï qui l'avaienL maltraité; et Caton marquait par celle patience de stoique, qu'il regardait ses ennemis comme des bêles contre lesquelles il est honteux de se mettre en colère. (Test ce mépris de ses ennemis et cette {{rande estime de soi-même que Sénéque appelle grandeur de courage. « Uajori animo, dit-il parlant de l'injure qu'on fit à Caton, non agnovil
Unèque, cb. ii> du m«M« Irailé HMe lU J|«J>in»cU.)
quam ignovisset. » Quel excès de confondre la grandeur de courage avec Torgueil, et de séparer la patience d'avec Thumilité, pour la joindre avec une fierté insupportable ! Mais que ces excès flattent agréablement la vanité de l'homme, qui ne veut jamais s'abaisser» et qu'il est dangereux, principalement à des chrétiens, de s'instruire de la morale dans un auteur aussi peu judicieux que Sénèque, mais dont l'imagination est si forte, si vive et si impétueuse, qu'elle éblouit, qu'elle étourdit et qu'elle entraine tous ceux qui ont peu de fermeté d'esprit et beaucoup de sensibilité pour tout ce qui flatte la concupiscence de l'or* gueil !
Que les chrétiens apprennent plutôt de leur Maître que des impies sont capables de les blesser, et que les gens de bien sont quelquefois assujettis à ces impies pnr l'ordre de la Providence. Lorsqu'un des officiers du grand prêtre donna un soufflet à Jésus-Christ, ce sage des chrétiens, infiniment sage, et même aussi puissant qu'il est sage, confesse que ce valet a été capable de le blesser. Il ne se fâche pas ; il ne se venge pas comme Gaton ; mais il pardonne comme ayant été véritablement offensé. Il pouvait se venger et perdre ses ennemis ; mais il souffre avec une patience humble et modeste, qui n'est injurieuse à personne, ni même à ce valet qui l'avait oftensé. Gaton au contraire, ne pouvant ou n'osant tirer de vengeance réelle de l'offense qu'il avait reçue, tâche d'en tirer une imaginaire et qui flatte sa vanité et son orgueil. Il s'élève en esprit jusque dans les nues ; il voit de là les hommes d'icibas petits comme des mouches, et il les méprise comme des insectes incapables de l'avoir offensé, et indignes dé sa colère. Gette vision est une pensée digne du sage Gaton. G'est elle qui lui donne cette grandeur* d'âme et cette fermeté de courage qui le rend semblable aux dieux.
HEGHERCIIE DE U VÉRITÉ.
! qui le rend inrulnérable, puisque c'est elle qui te essus de loute la force et de toute la malignité des 3mmes. Pauvre Caton, lu t'imagines que la vertu u-dessus de toutes choses I Ta sagesse n'est qiie
ta grandeur qu'abomination devant Dieu, quoi nsent les sages du monde*.
des visionnaires de plusienrs espèces : les uns mt qu'ils sont transformés en coqs et en pouks; croient qu'ils sont devenus rois ou empereurs*;
enfin se persuadent qu'ils sont indépendants et les dieux. Hais, si les hommes regardent toujours les fous ceux qui assurent qu'ils sont devenus coqs
ils ne pensent pas toujours que ceux qui disent ■ vertu les rend indépendants et ^gaui à Dieu éritablement visionnaires. La raison en est que, re estimé fou, il ne sufBt pas d'avoir de Toiles
il faut outre cela que les autres hommes prennent 'es que l'on a pour des visions et pour des folies, fous ne passent pas pour ce qu'ils sont parmi les I leur ressemblent*, mais seulement parmi les
raisonnables, de même que les sages ne passent
te qu'ils sont parmi des fous. Les hommes recon-
donc pour fous ceux qui s'imaginent être devenus rois, parce que tous les hommes ont raison de ne re qu'on puisse si facilement devenir coq ou roi.
Se croire roi ou em]>er«ur e*t uji cas de ce qu'on appelle la folle des Bjnndeun.
3. Soavenl, d'aiilra part, on Toil un fou s'amuser de U rolie de son voisin et le prendre eii pillé.
(plenliï hujus raundi si apud Deum *. Quod s aUum est, abominatio n. > Luc, »i. {Soir de
en voyons tous les jours
is ce n'est pas d'aujourd'hui que les hommes croient pouvoir devenir comme des dieux: ils Font cru de tout temps, et peut-être plus qu'ils ne le croient aujourd'hui. La ' vanité leur a toujours rendu cette pensée assez vraijsemblable. Ils la tiennent de leurs premiers parents; car sans doute nos premiers parents étaient dans ce sentiment lorsqu'ils obéirent au démon qui les tenta par la promesse qu'il leur fit, qu'ils deviendraient semblables à Dieu : « Eritis sicut Dii ». Les intelligences même les plus pures et les plus éclairées ont été si fort aveuglées par leur propre orgueil, qu'ils ont désiré et peut-être cru pouvoir devenir indépendants, et même formé le dessein de monter sur le trône de Dieu. Ainsi il ne faut point s'étonner, si les hommes qui n'ont ni la pureté ni la lumière des anges, s'abandonnent aux mouvements de leur vanité qui les aveugle et > qui les séduit.
Si la tentation pour la grandeur et l'indépendance est la plus forte de toutes, c'est qu'elle nous paraît, comme à nos premiers parents, assez conforme à notre raison aussi bien qu'à notre inclination, à cause que nous ne sentons pas toujours toute notre dépendance. Si le serpent eût menacé nos premiers parents, en leur disant : Si vous ne mangez du fruit dont Dieu vous a défendu de manger, vous serez transformés, vous en coq, et vous en poule, on ne craint point d^assurer qu'ils se fussent raillés d'une tentation si grossière : car nous nous en raillerions nous-mêmes. Mais le démon, jugeant des autres par lui-même, savait bien que le désir de l'indépendance était le faible par où il les fallait prendre. Au reste, comme Dieu nous a créés à son image et à sa ressemblance, et que notre bonheur est d'être semblables à Dieu, on peut dire que la magnifique et intéressante promesse du démon* est la même que celle que la