‹ De la recherche de la véritéChapitre 38 sur 46 · Liv. III, ch. xui · texte numérisé non relu

Liv. III, ch. xui

reur de la manière cavalière et peu chrétienne dont Montagne représente ses défauts. Mais examinons les autres qualités de son esprit.

Si nous croyons Montagne sur sa parole, nous nous persuaderons que c'était un homme* « de nulle rétention; qu'il n'avait point degardoire ; que la mémoire lui manquait du tout », mais qu'il ne manquait pas de sens et de jugement. Cependant, si nous en croyons le portrait même qu'il a fait de son esprit, je veux dire son propre livre, nous ne serons pas tout à fait de son sentiment. « Je ne saurais recevoir une charge sans tablettes, dit-il, et quand j'ai un propos à tenir, s'il est de longue haleine, je suis réduit à; cette vile et misérable nécessité d'apprendre par cœur mot à mot ce que j'ai à dire, autrement je n'aurais ni façon ni , assurance, étant en crainte que ma mémoire me vint faire un mauvais tour. » Un homme qui peut bien apprendre mot à mot des discours de longue haleine, pour avoir quelque façon et quelque assurance, manque-t-il plutôt de mémoire que de jugement? Et peut-on croire Montagne lorsqu'il dit de lui : « Les gens qui me servent, il faut que je les appelle par le nom de leurs charges, ou de leurs pays ; car il m'est très malaisé de retenir des noms, et si je durais à vivre longtemps, je ne crois pas qiie je n'oubliasse mon nom propre. » Un simple gentilhomme qui peut retenir par cœur et mot à mot avec assurance des discours « de longue haleine », a-t-il un si grand nombre d'officiers qu'il n'en puisse retenir les noms? Un homme a qui est né et nourri aux champs et parmi le labourage, qui a des affaires et un ménage en main », et qui dit* que a de mettre à nonchaloir ce qui est à nos pieds, ce que nous avons entre nos

l.Liv.IIjCh. x; 1. 1,ch.xxiv;l.n, 1 2. Liv. II, ch. xvn. {No!e de ch.x\xYU.{N.deMalebranche.) I Malebranche,)

mains y ce qui regarde de plus près T usage de la vie, c'est chose bien éloignée de son dogme », peut-il oublier les noms français de ses domestiques ? Peut-il ignorer, comme il dit, « la plupart de nos monnaies ; la différence d'un grain à Tautre en la terre et au grenier, si elle n'est pas trop apparente ; les plus grossiers principes de l'agriculture et que les enfants savent ; de quoi sert le levain à faire du pain, et ce que c'est que de faire cuver du vin » î et cependant avoir l'esprit plein de noms des anciens philosophes et de leurs principes, « des idées de Platon*, des atomes d'Ëpicure, du plein et du vide de Leucippus et de Démocritus, de l'eau de Thaïes, de l'infinité de nature d'Anaximandre, l'air de Diogènes, des nombres et de la symétrie de Pythagoras, de l'infini de Parmenides, de l'un de Museus, de l'eau et du feu d'AppoUodorus, des parties similaires d'Anaxagoras, de la discorde et de l'amitié d'Empédocles, du feu d'Heraclite », etc. *. Un homme qui dans trois ou quatre pages de son livre rapporte plus de cinquante noms d'auleurs différents avec leurs opinions, qui a rempli tout son ouvrage de traits d'histoire et d'apophthegmes entassés sans ordre, qui dit que' <i Thistoire et la poésie sont son gibier en matière de livres », qui se contredit à tous moments et dans un même chapitre, lors même qu'il parle des choses qu'il prétend le mieux savoir, je veux dire lorsqu'il parle des qualités de son esprit, se doit-il piquer d'avoir plus de jugement que de mémoire ?

Avouons donc que Montagne était (( excellent en oubUance », puisque Montagne nous en assure, qu'il souhaite que nous ayons ce sentiment de lui, et qu'enfin cela n'est

1. Nous renvoyons, pour le commentaire de tout ce passage de Montaigne, à un manuel d'histoire de la philosophie.

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