‹ De la recherche de la véritéChapitre 39 sur 46 · Liv. II, ch. xu. [Note de Malebranche · texte numérisé non relu

Liv. II, ch. xu. [Note de Malebranche

7t, Liv. I, ch. UT. {îiote . da Ma lebranche.)

pas tout à fait contraire à la vérité. Mais ne nous persuadons pas sur sa parole, ou par les louanges qu'il se donne, que c'était un homme de grand sens et d'une pénétration d-ésprit tout extraordinaire. Gela nous pourrait jeter dans Terreur et donner trop de crédit aux opinions fausses et dangereuses qu'il débite avec une fierté et une hardiesse dominante, qui ne fait qu'étourdir et qu'éblouir les esprits faibles.

L'autre louange que Ton donne à Montagne est qu'il avait une connaissance parfaite de l'esprit humain, qu'il en pénétrait le fond, la nature, les propriétés, qu'il en sa^ vait le fort et le faible, en un mot tout ce que l'on en peut savoir. Voyons s'il mérite bien ces louanges, et d'où vient qu'on est si libéral à son égard.

Ceux qui ont lu Montagne savent^ assez que cet auteur affectait de passer pour pyrrhonien, et qu'il faisait gloire de douter de tout. « La persuasion de la certitude, dit-il, est un certain témoignage de folie et d'incertitude extrême; et n'est point de plus folles gens et moins philosophes que les philodoxes de Platon '. » Il donne au contraire tant de louanges aux pyrrhoniens dans le même chapitre, qu'il n'est pas possible qu'il ne fût de cette secte. Il était nécessaire de son temps, pour passer pour habile et pour galant homme, de douter de tout ; et la qualité d'esprit fort dont il se piquait, rengageait encore dans ces opinions. Ainsi; en le supposant académicien 3, on pourrait tout d'un coup le convaincre d'être le plus ignorant de tous les hommes, non seulement dans ce qui regarde la nature de l'esprit, mais même en toute autre chose. Car, puisqu'il y a une différence essentielle entre savoir et douter, si les acadé-

1. Liv. , en. XII. {Note de Ma^ 2 11m p*''i plus haut. (Idem.)

3. Philosophe de l'Académie; ou plutôt de la nouvelle Académie, disciple -de Ctinrtiadc. "'

miciens disent ce qu'ils pensent lorsqu'ils assurent qu'ils ne savent rien, on peut dire que ce sont les plus ignorants de tous les hommes.

Mais ce ne sont pas seulement les plus ignorants He tous les hommes, ce sont aussi les défenseurs des opinions' les^ moins raisonnables. Car non seulement ils rejettent (out ce qui est de plus certain et de plus universellement reçu, pour se faire passer pour esprits forts ; mais par le mêmei tour d'imagination ils se plaisent à parler d'une manière, décisive des choses les plus incertaines et les moins probables. Montagne est visiblement frappé de cette maladie d'esprit ; et il faut nécessairement dire que, non seulement il ignorait la nature de l'esprit humain, mais même qu'il était dans des erreurs fort grossières sur ce sujet, supposé qu'il nous ait dit ce qu'il en pensait^ comme il l'a dû faire.

Car que peut -on dire d'un homme qui confond Tesprit avec la matière; qui rapporte les opinions les plus extravagantes des philosophes sur la nature de l'âme sans les mépriser, et même d'un air qui fait assez connaître qu'il approuve davantage les plus opposées à la raison ; qui ne voit pas la nécessité de l'immortalité de nos âmes; quipense que la raison humaine, ne la peut reconnaître, et qui regarde les preuves que l'on en donne comme des songes que le désir fait naître en nous : « Sominia non docentis, sed optantis » ; qui trouvQ à: redire que les hommes « se sjéparent de la presse des autres créatures et se distinguent 4es. bêles », qu'il appelle « nos confrères et nos compagnons* », qu'il croit parler, s'entendre et se moquer de nous» de même que nous parlons, que nous nous entendons at que nous nous moquons d'elles ; qui met plus de différence

■••••' 1. Liv. Il, ch. UL {NqU de Malebranchê» . .. } >/; .. ;i

d*un homme à un autre lionmie qUe d'un homme h une bête ; qui donne jusqu'aux araignées (\ déhbération, penseraent el conclusion » ; et qui, après avoir soutenu que la disposition de Tâme de Thomme n*a aucun avantage sur celle des bètè^, accepte volontiers ce sentiment, (( que ce n*est f oint par la raison, par le discours et par Tâme que nous excellons sur les bétes, mais par notre beauté, notre beau teint et notre belle disposition des membres, pour laquelle il lioas faut mettre notre intelligence, notre prudence et tout le reste à l'abandon », etc. Peut-^n dire qu*un homme qui se sert des opinions les plus bizarres pour conclure que (( ce n'est point par vrai discours, mais par une fierté et opiniâtreté, que nous nous préférons aux autres animaux », eût une connaissance fort exacte de l'esprit humain, et croit-on en persuader les autres ^?

Biais il faut faire justice à tout le monde, et dire de bonne foi quel était le caractère de Tesprit de Montagne. Il avait peu de mémoire, encore moins de jugement, il est vrai ; mais ces deux qualités ne font point ensemble ce que Ton appelle ordinairement dans le monde beauté d'esprit. C'est la beauté, la vivacité et retendue de l'imagination qui font passer pour bel esprit. Le commun des hommes estime le bryiant et non pas le solide, parce que Ton aime davantage ce qui touche les sens que ce qui instruit la raison. Ainsi, en prenant beauté d'imagination pour beauté d'esprit, on peut dire que Montagne avait l'esprit beau et même extraordinaire. Ses idées sont fausses, niais belles; ses expressions irrégulières ou hardies, mais agréables; ses

,4' On sait quelles étaient les •ijbéories des Cartésiens, et surtout de Nalcbranche, sur ce si\jet.

I^our lui l'animal n'est qu'une machine, et l'on a souvent raconté

qu'écrasant une chienne il dit à une personne présente que les lamentations de la pauvre bête émouvaient : « Ne faites pas attention, c'est un ressort qui crie ».

DE LIMAGINATION. 1C5

discours mal raisonnes, mais bien imaginés. On. voit dans tout son livre un caractère d'original, qui plaît infiniment ; tout copiste qu'il est, il ne sent point son copiste; et son imagination forte et hardie donne toujours le tour d'original aux choses qu'il copie. Il a enfin ce qu'il est nécessaire d'avoir pour plaire et pour imposer; et je pense avoir montré suffisamment que ce n'est point en convainquant la raison qu'il se fait admirer de tant de gens, mais en leur tournant l'esprit à son avantage par la vivacité toujours victorieuse de son imagination dominante.

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