LIVRE
Dans lequel je parle de la force de l'imagination des auteurs et principalement de TertuUien.
Comme je suis convaincu que le principe le plus général et le plus fécond des erreurs qui se rencontrent dans les sciences, et principalement dans la morale, est l'impression que les imaginations vives font sur Tesprit des hommes qui se conduisent plutôt par machine que par raison, j'ai cru que je devais faire sentir cette vérité en toutes les manières qui pourraient réveiller les esprits de leur assoupissement à son égard. Et parce que les exemples nous frappent vivement, surtout lorsqu'ils ont quelque chose de grand et d'extraordinaire, j'ai pensé que les noms illustres de TertuUien, de Sénéque et de Montagne seraient capables d'exciter l'attention des lecteurs, et de les convaincre sensiblement de cette domination contagieuse de l'imagination sur là raison. Car enfin, si des paroles toutes mortes, et
ÉtfcAlRCISSEMENTS. 179
qui ne sont point animées par l'air et les manières sensibles de ces fameux auteurs, ont encore plus de force que la raison de certaines gens; si le tour de Texpression, qui ne donne qu'une faible idée de Faction sensible que l'imagination répand vivement sur le visage et sur le reste du corps de ceux qui sont pénétrés de ce qu'ils disent, est capable d'agiter, de pénétrer et de convaincre une infinité de personnes, certainement on doit demeurer d'accord qu'il n'y a rien de plus dangereux que d'écouter avec respect les personnes dont l'imagination est forte et vive. Car leur air et leur manière est un langage naturel si fort et si convaincant, ils savent passionner si vivement toutes choses^ qu'ils soulèVent presque toujours les sens et les passions contre la raison, et qu'ils répandent, pour ainsi dire, la conviction et la certitude dans tous ceux qui les regardent.
J'avais bien prévu, en apportant ces grands exemples, que je ne guérirais pas tous ceux qui auraient été frappés d'étonnement et d'admiration à la lecture de ces trois fameux auteurs. Il n'est pas nécessaire de connaître beaucoup l'homme pour savoir que les blessures que le cerveau a reçues se guérissent plus difficilement que celles des aur très parties du corps, et qu'il est plus facile de fermer une plaie qui n'est point exposée à l'action de quelque corps qui la puisse renouveler, que de guérir parfaitement cer^ tains préjugés qui se justifient à tous moments par des raisons qui paraissent d'autant plus vraisemblables qu'elles sont plus sensibles.
Il est très difficile de fermer exactement les traces du cerveau, parce qu'elles sont exposées aux cours des esprits, et qu'elles peuvent être incessamment renouvelées par une infinité de traces, qu'on peut appeler accessoires. Ces sortes de blessures ne peuvent ordinairement se guérir ou se rejoindre que,, lorsque le cerveau en ayant reçiv d'aulr
m RECHERCHE DE LA VËRITÉ.
plus profondes el qui leur sont opposées, il se fait une forte et continuelle révolution dans les esprits. Car on ne doit pas croire qu'un préjugé soit entièrement guéri dès qu'on se l'imagine, à cause qu'on n'en est point actuellement frappé. Un préjugé n'est entièrement guéri que lorsque la trace est bien r^oinle, et non pas dès que les esprits commencent à n'y prendre plus leur cours pour quelque raison particulière.
Je savais donc bien que ceux qui avaient été abattus et renversés par la force et les mouvements de TertuUien, enlevés et éblouis par la grandeur et les beautés de Sénèque, gagnés et corrompus par les manières libres et naturelles de Montagne, ne changeraient pas de sentiment après la lecture de quelques pages de mon livre. Je jugeais au contraire qu'ils auraient du chagrin de ce que j'aurais tâché de dissiper l'enchantement qui les charme.
Hais, comme j'espérais que ces exemples seraient utiles à mon dessein, pour les raisons que je viens de dire, j'ai cru que je devais avoir plus d'égard à l'utililé de plusieurs personnes qui ne sont point préoccupées, qu'au chagrin de quelques particuliers que je jugeais bien devoir critiquer la liberté que j'ai prise. Je considérais qu'il y a peu de personnes si fort prévenues d'estime pour ces auteurs, qu'il n'y ait encore quelque espérance de retour Ters la raison. Je jugeais enfin que, n'y ayant peut-être personne de préoccupé à l'égard de tous les (rois ensemble, à cause de la diversité du caractère de leurs imaginations, les plus entêtés même trouveraient que j'ai raison en bien des choses.
Je sais le respect que je dois avoir pour les ouvrages de TertuUien, tant à cause des sujets qu'il traite, qu'à cause de l'approbation qu'ils ont eue de plusieurs personnes qui doivent en savoir juger. Et j'ai suffisamment fait connaître "^qlte disposition de mon esprit par les choses que j'en ai
dites et par la qualité du livre de Pallio, duquel seul i'ai parlé avec liberté, quoiqu'il y en eût eu d'autres qui eussent peut-être été plus propres à mon dessein.
Mais, après tout, je ne ci'ois pas que le temps doive changer ou grossir les idées des choses, que toutes les antiquités soienl vénérables, et (luc de fausses raisons et des manières extravagantes soient dignes de respect à cause qu'elles sont au monde longtemps avant nous. Je ne pense pas qu'on doive recevoir des obscurités affectées comme (les mystères sacrés, des saillies d'imagination comme des lumières éclatantes, les chaleurs de l'Afrique qui agissent dans un esprit naturellement plein d'ardeur comme des mouvements de l'esprit prophétique qui ne peut annoncer que des vérités sublimes.
Je sais bien que ceux même qui ont le plus de respect pour les ouvrages de TertuUien demeurent d'accord de tout ceci, et qu'ils sont trop équitaljles pour soutenir les dérèglements de l'imagination contre la raison. Mais peut-être qu'ils sont comme ces personnes judicieuses qui aiment extrêmement la vérité, et qui cependant ne laissent pas d'être sensibles aux manières. Car j'en ai vu souvent quelques-uns si enchantés par quelques expressions fortes, vives, grandes et magnifiques de TertuUien, qu'après leur avoir prouvé que cet auteur était peu judicieux et peu raisonnable, ils ne faisaient que me les répéter, comme pour me gagner et pour me surprendre.
J'avoue que TertuUien a des expressions extrêmement fortes et hardies, et qu'elles produisent dans l'esprit des images très vives et très animées, et c'est justement à cause de cela que je le prends pour exemple que les imaginations fortes ont beaucoup de pouvoir pour agiter et pour convaincre par impression. Ainsi ceux qui me font ces sortes d'objections confirment mon sentiment lorsqu'ils le con^
MMMW
182 RËCUEaCHE DE U VERITE.
battent. La préoccupation et Testime qu'ils ont pour TertuUien justifie ma conduite. Les citations fréquentes et les grands mots qu'ils en allèguent prouvent ce que je dis. Car on ne cite presque jamais dans le discours des raisonnements entiers de cet auteur, mais on en cite souvent des expressions fortes et vives, afin d'éblouir, d'émouvoir et de convaincre par l'impression sensible.
On ne doit pas, ce me semble, s'imaginer que je veuille m'ériger en censeur de tant de grands hommes qui citent Tertullien à tous moments dans la chaire et ailleurs. Ils ont leurs raisons, dans l'examen desquelles je n'entre point et je ne dois point y entrer. Il me semble que ce que j'ai dit de cet auteur est évident. Que chacun tire ses conséquences selon ses lumières, sans m'attribuer des pensées que J0 n'ai pas. Ceux qui veulent pénétrer dans les desseins des autres se forment souvent des fantômes qui ne ressemblent qu'à eux-mêmes; car nous avons coutume de répandre, pour ainsi dire, ^ur les autres la malignité de nos passions, ^ous jugeons de tout par rapport à nous, et ceux qui me condamnent se jugent peut-être eux-mêmes, quoiqu ils n'y fassent pas de réflexion. Mais, si on veut que je me déclare sur le^ citations de Tertullien, je demeure d'accord qu'on a droit de s'en servir pour plusieurs raisons, et même qu'elles sont quelquefois très utiles pour rendre plus sensibles certaines vérités de pratique, qui sont stériles et infructueuses tant qu'elles sont dans le plus secret de la raison et qu'elles ne nous donnent point de mouvements contraires à ceux que les biens du corps excitent en nous.
Cependant je ne trouve pas. fort déraisonnable le senti* ment de ceux qui croient qu'on ne doit citer les auteurs par leur nom que lorsqu'ils sont infaillibles, et qu'excepté dans les choses où la raison, n'a point de part, ou dans lesquelles l'autorité doit avoir lieu, on ne doit jamais citer
ÉCLAIRGfSSEAtENTS. 4^3
personne. Telle était autrefois la coutume des Pères. Saint Cyprien n'a jamais cité Tertullien, quoiqu'il ait pris beaucoup de choses de lui. Et À*il est vrai ce que saint Jérôme rapporte de ce saint évéque, par ouï-dire, que parlant de Tertullien, il l'appelait son maître, il faut que le nom de TertuUien n'eût pas grande autorité, ni ses expressions la force qu'elles ont maintenant sur les esprits, ou que saint Cyprien suivit la coutume de son temps avec une rigueur bien surprenante. Car c'est une chose fort étrange qu'un tel disciple n^ait point parlé de son maître dans aucun de ses ouvrages.
On se sert ordinairement de cette histoire de saint Jérôme pour défendre Tertullien, et l'on m'a dit quelquefois que j'avais tort de parler comme j'avais fait d'un homme que saint Cyprien appelait son maître. Hais je ne sais si saint •Jérôme n'aurait point été trop facile à ajouter foi à ce qui faisait de l'honneur à Tertullien ^ U semble qu'il ait eu un peu trop d'inclination pour lui, puisqu'il a excusé en quel- .que manière sa chute, en rejetant son hérésie sur l'envie que le clergé de Rome lui portait et sur les mauvais traitements qu'il en avait reçus» Mais, si cette histoire, qui n'est fondée que sur ce que saint Jérôme a ouï dire à une seule personne, est vraie, j'avoue que je ne comprends pas le silence que saint Cyprien observe dans ses écrits à l'égard de Tertullien. Ce silence du disciple cache apparemment quelque mystère qui n'est pas avantageux au maître. Et si l'histoire aussi bien que les propres ouvrages de Tertullien ne faisaient pas assez connaître qu'il n'est pas tout à fait digne de la grande estime que bien des gens ont pour lui, je ne sais si la conduite de saint Cyprien, son
1. « Invidia posteaet contumeliis Glericoram Komanse Ecclesis, ad Nontani dogma delapsus,
in multis libris novae Prophetis meminit. » Hieron. In catalogo de Bcript. Eccl. {N. de Malebranche,"^
iH RECIIERCHE DE LÀ VÉRITÉ.
silence son style, ses manières, ne suffiraient pas pour la diminuer, et pour faire penser que peut-être la réputation de cet auteur n*était pas trop bien établie dans rAlriquc même, qui lui devait être plus favorable qu'un pays aussi tempéré qu'est le nôtre.
La France et TAfrique produisent des esprits bien différents. Le génie des Français étant naturel, raisonnable, ennemi de toutes les manières outrées, il est étrange qu'il y en ait parmi eux de passionnés pour un auteur qui n'étudie et qui ne suit point la nature, et qui, au lieu de consulter sa raison, se laisse souvent emporter par ses fougues à des expressions tout à fait obscures, monstrueuses et extravagantes.
Mais c'est peut-être que l'imagination a tant de force qu'elle affaiblit la raison, et qu'elle change même la nature. En effet un homme passionné nous trouble et change près* que toujours la situation naturelle de notre imagination pour la conformer à la sienne. Et alors il n'y a point de mouvement qui ne paraisse naturel, point d'expression qui ne soit agréable, point de galimatias qui ne convainque, car on n'examine rien sérieusement. Or, comme les passions se justifient, et que les imaginations déréglées ne se plaisent que dans leur dérèglement, on ne peut juger sainement des choses tant que le cerveau conserve l'impression violente qu'il a reçue. Il n'y a point d'homme passionné qui ne soit incessamment sollicité à justifier la passion qui l'anime, il n'y a point d'homme troublé qui ne se plaise dans son trouble. Car, si ceux qui s'imaginent être devenus coqs, loups, bœufs, se plaisent extrêmement dans les actions que ces animaux ont accoutumé de faire, quoiqu'elles soient tout à fait contraires à la nature de l'homme, on peut bien juger que nous n'avons garde de condamner les manières ^e ceux qui, par la contagion de leur imagination, nous ont
en quelque manière rendus semblables à eux ; car, en les condamnant, nous sentons que nous nous condamnerions nous-mêmes.
Il y aune raison fort particulière qui fait que certains savants font gloire d*étre partisans de Tertullien, et qu'ils témoignent pour cet auteur un respect extraordinaire: c'est Tobscurité qu'il affecte comme une des principales règles de sa rhétorique.
On appelle présentement galimatias toutes les expressions vides de sens et toutes les manières de parler obscures et embarrassées, mais il y a eu des gens qui^ ont regardé l'obscurité comme un des plus grands secrets de l'éloquence; parmi eux l'art de persuader consistait en partie à se rendre inintelligible.
Si ceux qui parlent en public avaient toujours des idées claires et distinctes des vérités qu'ils prétendent persuader, et s'ils ne parlaient qu'à des personnes capables d'une attention suffisante pour les comprendre, le précepte d'affecter l'obscurité dans le discours serait extravagant eu toutes manières. Mais, quoique ce précepte soit absolument contre la raison, on peut dire qu'il est assez proportionné au génie de la plupart des hommes, non seulement parce qu'il met à couvert l'ignorance de ceux qui parlent, mais encore parce que l'obscurité mystérieuse excite en bien des personnes des sentiments qui les disposent à se soumettre et h se laisser convaincre.
L'expérience fait assez voir que la plupart des hommes estiment ce qu'ils ne comprennent pas, qu'ils révèrent comme des mystères tout ce qui les passe, et qu'ils trouvent qu'un orateur a fait des merveilles lorsqu'il les a éblouis par des manières éclatantes et par un langage
- 1. Voyex Quintilien, Irut, Oral., I, viii,.ch. ii. (Note de Maiebranche,)
iSO REGIIERCIIË DE LA VÉRITË.
d'imaginatioff dans lequel la raison n'a point de part»
L'inclination que les hommes ont pour la. grandeur est plus forte qné celle qu'ils ont pour la vérité. Ainsi le galimatias pompeux qui persuade par impression est mieux reçu que de purs raisonnements, qui ne peuvent persuader que par leur évidence. L'évidence ne s'acquiert que par des réfleiiions qui coûtent toujours quelque peine à ceux qui les font$ mais la conviction sensible se répand dans l'âme et la pénètre d'une manière très agréable.
Le bien, qui seul est capable de nous satisfaire, est tout ensemble infini et inaccessible, «t les expressions grandes et obscures en portent le caractère. De sorte que^ l'obscurité excitant nos désirs, comme la grandeur excite notre admiration et notre estime, ces expressions nous gagnent par les mouvements qu'elles produisent en nous.
Lorsqu'on sait ou qu'on croit savoir un auteur obscur et difficile, on s'estime plus que ceux qui ne le savent pas; on les regardé quelquefois comme des ignorants. La peine qu'on a prise pour l'entendre nous intéresse dans sa défense. On justifie ses études lorsqu'on le. révère et qu'on le fait révérer aux autres. Et comme on se justifie avee plaisir, on ne doit pas manquer de le louer et de le défendre avec empressement et avec des manières vives et sensibles.
Ces raisons, et quelques autres moins fortes, suffisent^ ce me semble, pour faire comprendre que l'obscurité de Tertullien ne lui est pas désavantageuse dans l'esprit de quelques personnes, et qu'apparemment ils n'auraient jamais entant d'admiration pour lui si les vérités qui sont répandues dans ses ouvrages y étaient réduites à leurs plus simples et plus claires idées.
On réduit toujouri les rapports et les vérités mathématiques à leurs expoiùnts, c'est-à-dire aux termes les plus
ECLURCISSEMENTS. 187
simples qui les expriment, et on les dégage de tout ce qui peut les embarrasser cl les obscurcir; car les géomètres aiment la vCrité toute pure, ils ne veulent point convaincre par impression, mais par évidence et par lumière. Que deviendraient beaucoup de pensées de TertuUien si on les avait réduites à leurs exposants, selon les règles des logiciens géomètres, et si on les avait ainsi dépouillées de ce faste sensible qui éblouit la raison? On en doit faire l'expérience, si on veut juger solidement des raisonnements de cet auteur.
Je ne prétends pas toutefois que TertuUien ait dd écrire en géomètre. Les ligures qui expriment nos sentiments et nos mouvements à Tégard des vérités que nous exposons aux autres sont absolument nécessaires. Et je crois que principalement dans les discours de religion et de morale l'on doit se servir d'ornements qui fassent rendre à la vérité tout le respect qui lui est dû, et de mouvements qui agitent Tàme et la portent à des actions vertueuses. Mais on ne doit pas couvrir d'ornements un fantôme sans corps et sans réalité, on ne doit pas exciter des mouvements inutiles, et, si Ton ve t imprimer avec effort dans ceux qui nous écoutent la conviction et la certitude, il faut que cette conviction se rapporte à quelque chose de vrai et de solide. 11 ne faut pas convaincre ni se laisser convaincre sans savoir évidemment, distinctement, précisément de quoi on convainc, ou de quoi on est convaincu. Il faut savoir ce qu'on dit, il faut savoir ce qu'on croit. Il ne faut aimer que la vérité et la lumière, et ne pas frapper les autres d'aveuglement après nous en être laissé frapper nous-mêmes.