LA QUESTION AGITÉE PAGES
L'incapacité produite par rinlcrdiction judiciaire s'appliquet-elle au mariage et au testament? ^ Celui qui en est frappô sera-t-il, alors même qu'il jouit de la plénitud/5 de sa raison, incapable de se marier et de tester? é
l'avocat consultant.
Ne cédez point, Madame, à vos vives alannes ; Qui donc, voyant couler vos éloquentes larmes, Ne sentira d'abord que votre cher enfant D'un débat odieux doit sortir triomphant? Lui bâtard ! non, jamais dévoûment plus sublime Ne sut unir deux cœurs d'un nœud plus légitime. De vos accents émus, si je les ai saisis, En style d'avocat, voici le froid précis.
Un amour plein de chaste et naïve innocence Vous avait fiancée au trop heureux Delmance; Et, par un tendre père, au jour le plus prochain Devait se consommer le don de votre main.
Mais une déloyale et sordide avarice A de votre bonheur renversé l'édifice ; Votre père, voyant au loin dans l'avenir, A cinq cent mille francs entendait vous unir ; Il ne fallait pas moins pour que sa noble fille Pût noblement porter le poids d'une famille. Un vieil oncle a promis le demi-million En un legs entre-vifs de sa succession ; Mais lorsqu'il faut souscrire à ce don égoïste. Parjure, il s'y refuse, et subtil casuiste : Mon neveu n' est-il pas mon unique héritier^ De quoi dès lors aurais-je à le gratifier ? L'on prend en vain la voix la plus persuasive ; Il a du mot donner une horreur instinctive. De ce manque de foi votre père irrité Déchire de sa main le nuptial traité.
Et
l'épouse consultante.
Veuillez épargner, Monsieur, mon pauvre père; Il a trop expié cette brusque colère.
l'avocat.
Et c'est, vous l'avez dit, contre sa volonté Que cet incident rompt votre hymen projeté. Mais l'amour, l'amitié, tout contre vous conspire; Et le notaire actant sans acte se retire. Vous, d'ailleurs tout entière au sévère devoir. Seule gardez encore un légitime espoir ; Delmance, hors de lui, gémit, s'indigne, passe De la prière en pleurs au ton de la menace. Par des cris qui, dit-on, décelaient la fureur Dans sa propre famille il porte la terreur...
LA CONSULTANTE
Ses suppliants efforts inspirer de la crainte ! Ah ! Monsieur, ce n'était qu'une perfide feinte; Un prétexte allégué par un oncle inhumain Pour éloigner de lui le plaintif orphelin.
l'avocat.
Le souverain du lieu par un acte arbitraire, Sans raison ni merci, comme fou l'incarcère.
LA CONSULTANTE
Gomme fou ! quelle inique et menteuse rigueur! La raison manque-t-elle où parle ainsi le cœur ?
l'avocat.
Madame, il suffira d'un lucide intervalle Pour rompre et déjouer celte trame infernale.
Un autre grand malheur sur vous vient fondre alors : Souffrant par votre cœur, torturé de remords, S'imputant à forfait sa sage prévoyance, S'imposant avec vous un douloureux silence. Votre malheureux père, encor loin du déclin. Succombe entre vos bras à son secret chagrin.
LA CONSULTANTE
Jamais douleur ne fut si vive et si profonde ; Trop bon père !
l'avocat.
Voilà vos seize ans seuls au monde, Sans parents, sans amis qui puissent les guider. Un pieux devoir parle, et va seul commander ;
II veut que vous luttiez contre un ordre barbare, Et qu'en dépit d'un oncle aussi cruel qu'avare, Vous sauviez par vos mains l'infortuné neveu.
LA CONSULTANTE
De mon père. Monsieur, c'était le dernier vœu.
l'avocat.
Vous armant, presqu'enfant, d'une force virile. Vous affrontez des fous le redoutable a$ile ; Seule vous...
LA CONSULTANTE
Ma nourrice accompagnait mes pas.
l'avocat.
Des refus obstinés ne vous rebutent pas ; Par votre irrésistible héroïque constance Vous triomphez de tout, et jusques à Delmance, Sous des barreaux de fer cruellement tenu, Votre jeune courage est enfin parvenu ; Il vous voit, vous entend, et la raison perdue  ce fou furieux aussitôt est rendue...
LA CONSULTANTE
Fou furieux ! Monsieur, grande et fatale erreur !
Un si fidèle amour, est-ce de la fureur?
Sous ses traits amai^^ris, sous sa pâleur mortelle.
Des mômes chastes feux son regard étincelle ;
Et tombant à mes pieds, embrassant mes genoux :
— Vous, Marie, en ces lieux! est^-il vrai? venez-vous
A mon persécuteur arracher sa victime?
Ah ! que Dieu, comme moij lui pardonne son crime!
Je lui dois aujourd'hui plus de félicité Qu'aucun homme ici^bas n'en a jamais goûté. Quoi! j'ai toujours été présent à la pensée De l'ange que j'osai nommer ma fiancée !
— Gomment en ce cachot êtes- vous demeuré ? Dis-je, en l'interrompant; usant d'un droit sacré...
— Contraint de renoncer à l'amour de Marie, Reprend-il, qu'importait ma liberté, ma vie? Mais^ lorsque des mortels je suis le plus heureux, Que celle prison s'ouvre à l'instant, je le veux. Et je vivrai pour toi, noble et vaillante femme,
Qui d'un prix sans égal viens couronner ma flamme. Pour toi seule... D'un fou sont-ce là les accents?
l'avocat.
Madame, c'est du cœur le chaleureux bon sens ; Et tout chez lui prenant un normal équilibre, Sur avis médical il est déclaré libre ; Le garde oppose en vain l'ordre venu d'en haut, Votre saint dévoûment l'emportera d'assaut. A quelques jours d^ là, vous épousez Delmance; Le vieil oncle confus garde un prudent silence ; Jusqu'aux larmes émus, d'une unanime voix, Parents, amis, voisins approuvent votre choix; Un conseil que le juge et convoque et préside Couvre enfin vos seize ans de sa légale égide. Saignant encore d'un triste et funeste débat. Votre cœur généreux ne veut point de contrat ; Mon Delmance n'a rien; eh bienl que ma fortune, Pour une part du moins, lui devienne commune I Dites- vous. — Cet hymen tristement diiféré Semble réaliser votre rêve doré ;
L'époux a de l'amant les yeux et le langage ; Sa raison, chaque jour, s'affermit davantage; Et bientôt, de son nom Tespérance et l'honneur, Un fils va le combler de joie et de bonheur.
A ce touchant tableau resté seul insensible, L'harpagon est soudain frappé d'un mal horrible ; Et le voilà mourant. Des affamés essaims De prétendus amis et d'arrière-cousins, L'assiègent vainement sur sa funèbre couche ; Le mot donner ne peut s'échapper de sa bouche. Le notaire éloquent, le juriste retors Auront tenté sur lui d'inutiles efforts; n meurt ab intestat, et le pauvre Delmance Est saisi par la loi d'un patrimoine immense. Seul enfant d'une sœur, il est seul héritier. Non d'mi demi, mais bien d'un million entier.
LA CONSULTANTE
Ah ! Monsieur, que n'a-t-il de ce grand héritage Répudié d'abord le funeste avantage !
IP serait plein de vie, heureux de mon amour. Et d'un fils à ses yeux aussi beau que le jour.
l'avocat.
Dans ces biens cependant étaient ceux de sa mère, Indignement acquis par un avide frère.
LA consultante.
Mon Dieu ! c'étaient les seuls qu'il voulut conserrer ; Ce monde de cousins qu'il allait élever, Doter, sortir enfin d'une longue misère, Aurait de tout le reste été le légataire. Ainsi devaient par lui ces tas d'or s'enneblir.
l'avocat.
Ce généreux programme, il n'a pu le remplir.
Votre heureuse grossesse arrivait à son terme;
Doux et terrible instant! la santé la plus ferme,
Les plus habiles soins, les plus savantes mains
N'en sauraient conjurer les périls incertains.
Vous avez défié la plus vive souffrance ;
Mais, du prudent docteur dédaignant l'ordonnance,
Un autre dévoûment met vos jours en danger !
Tandis que votre amour ne peut le protéger,
Et que de longues nuits de sombre inquiétude
Sont déjà pour son cœur une épreuve trop rude,
Delmance est tout à coup par un parent ingrat
Sommé de comparoir devant le magistrat ;
Six autres, prétextant un passager délire,
Ont formulé l'avis qui tend à l'interdire ;
Un vil praticien, dit avocat marroriy
Pour dépouiller l'enfant leur a fait la leçon.
Ne vous ayant point là pour soutien et pour guide,
Delmance, interrogé par une voix rigide
D'un ton d'autorité qui semble l'outrager.
Aux choses de ce monde apparaît étranger.
LA CONSULTANTE
Non, Monsieur, ce n'est point une aveugle démence Que cet égarement d'une douleur immense ; Le danger que je cours frappe seul son esprit; C'est par là qu'il répond à tout ce qu'on lui dit. Eh quoi! le deuil profond dont son âme est remplie, ■ Pour vos grands magistrats serait de la folie !
l'avocat.
Que n'avez-vous été. Madame, son Berryer? Tous vous l'auraient rendu sur un tel plaidoyer.
Mais que peut d'un parleur la logique glacée ? L'interdiction est brusquement prononcée ; Et le fou par arrêt recevra pour tuteur, De ce meurtre moral le détestable puteur.
Une nouvelle tombe auprès de vous s'entr' ouvre. Des voiles de la mort le front déchu se couvre.
LA CONSULTANTE
Déchu! Delmance fut toujours mon noble époux.
l'avocat
L'interdit, à ses yeux, n'est plus digne de vous; Et son âme s'empreint d'une mélancolie Qui tarit vite en lui les sources de la vie. Vous l'eussiez tout d'abord ranimé d'un regard: Mais quand vous accourez, hélas! il est trop tard; L'impitoyable mort étreint déjà sa proie.
LA CONSULTANTE
En me voyant, Monsieur, de quels éclairs de joie. S'illuminent encor ses grands yeux expirants? C'est à toucher les cœurs les plus indifférents ; Il me presse les mains, et de sa voix mourante : Vous, à mon lit de mort, si faible et si souffrante ! C'en est trop, et je meurs, de mon sort satisfait. VouSy vivez pour ce fils, votre vivant portrait; Donnez-lui vos vertus, votre mâle courage,,. D'un fou, je le répète, est-ce là le langage?
l'avocat.
Non, c'est bien la raison d'accord avec le cœur ; Et dans ce testament dont il est seul l'auteur.
Qu'il écrit de sa main, que par le cœur il pense, Combien encor de vive et noble intelligence ! En partageant ses biens entre son fils et vous. Qu'il s'élève au-dessus d'un sentiment jaloux ! Lorsque vous remplirez vos grands devoirs de mère. Daignez, dit-il, daignez parler un peu du père . En ce bienheureux jour qui ne doit point finir y Au sein même de Dieu, ce pieux souvenir, En attendant qu'au ciel mon âme vous revoie, La fera tressaillir d'une ineffable joie. Mais je ne prétends pas m'engager votre foi Trop au delà du deuil commandé par la loi. Pour un long avenir, vous si jeune et si belle, Notre union d'un jour vous enchainera-t-elle? Quand j'ai coûté, vivant, tant de pleurs à vos yeux, Mort, serai" je pour vous un tyran odieux 9 Acceptez d'une main plus digne et plus heureuse Un bonheur dont par moi l'espérance trompeuse...
LA CONSULTANTE
Je n'aurai comme lui, Monsieur, qu'un seul amour. Mais c'est bien là l'éclat du couchant d'un beau jour; J'y trouve tout entier le cœur de mon Delmance... Vos jugeurs croiront-ils encore à sa démence?
l'avocat.
Non, sans nul doute, alors qu'en ce touchant écrit.
Son cœur si noblement conseille son esprit ;
Et certes, moins encore au jour où Thyménée
Pour jamais à la vôtre unit sa destinée.
L'acte seul prouverait, à toute extrémité,
De ce présumé fou la saine volonté ;
Et déclarer ici sa personne inhabile,
Ce serait le frapper de cette mort civile^ ^
Que par un préjugé faux, autant qu'inhumain, Nous avions empruntée au vieux Code romain, Et que vient d'abolir un nouveau droit plus sage. Conférer un bienfait, nouer un mariage, Ne peut être, en effet, rofllce d'un tuteur ; Car on ne peut aimer que par son propre cœur; Et donner, c'est aimer ; et qui prend une femme. Un mari, donne tout : ses biens, son corps, son âme.
LA CONSULTANTE
Très bien. Monsieur, très bien.
l'avocat.
Conservez tous les droits Qu'avec le testament vous assurent nos lois ; Et surtout pour ce fils inhabile par l'âge Ne répudiez pas un utile héritage.
Vous méconnaîtriez la voix de votre époux, Et donneriez par là des armes contre vous. Que de tous ces cousins l'avide ignominie Par la perte des biens tout au moins soit punie.
Tout est pour vous, Madame, en ce nouveau procès ; Et j'ose vous promettre un prompt et plein succès. Ce droit en nous inné, qui partout régit l'homme, Notre vieux droit français, celui même de Rome, L'esprit du nouveau Code et ses textes précis Commandent le respect des droits de votre fils.
Honorez nos jugeurs de plus de confiance ; Une première fois déçus par l'apparence. Eux-mêmes ont bientôt déploré leur erreur; Ils ont autant que vous l'injustice en horreur.
Comptez sur la faveur d'un retour équitable ; Liés par un arrêt à leurs yeux regrettable. Ils devront s'incliner sous son dispositif; Mais ils le purgeront de tout blessant motif. En confirmant au fils son titre hériditaire, Ils voudront le venger de l'affront fait au père.
Et porteur honoré d'un honorable nom, Sur vos nobles vertus élevant sa maison, En âme généreuse usant de sa fortune, Avec tous les malheurs faisant cause commune. D'un courage héroïque, enfin digne de vous. Ce fils vous tiendra lieu d'un père et d'un époux