RECTEUR
Extrait du Procès- Verbal do la Séance de rentrée des Facultés, en l'Académie de Dijon, du 15 Novembre 1866.
Messeigneurs % Messieurs,
La voix respectée qui ouvrait , depuis vingt-cinq ans, nos séances solennelles de rentrée ne se fera pas entendre aujourd'hui. Après un demi-siècle des plus honorables services, M. Morelot, octogénaire, a demandé et obtenu ce que nous appelons l'admission à la retraite, ce qu'on appelait, dans la langue chrétienne duXYII® siècle, l'autorisation de mettre un intervalle entre la vie et la mort. Toutefois, en faisant droit à cette supplique,
* Uv Rivet, éYéqae de Dijon^ et Mi* Forcade^ évèqae de Neven.
M. le ministre n'a pas voulu que les vieux liens fussent entièrement rompus entre M. Morelot et la Faculté qu'il a si longtemps et si dignement administrée , l'Académie qui se faisait honneur de le voir aux premiers rangs de ses fonctionnaires, la population où il compte presque autant de disciples que d'amis ; et son Excellence lui a conféré le titre de doyen honoraire. Notre éminent doyen nous reste donc attaché par Thonorariat, et bien plus encore par de chers et sympathiques souvenirs.
Les cinquante années que M. Morelot a données à votre École de Droit et à l'Université reconnaissante, ne constituent pas toute sa carrière parmi vous , messieurs : il a rempli en outre, à Dijon, la libérale profession d'avocat et les fonctions toujours déUcates , plus délicates à la suite des grandes commotions politiques, de conseiller de préfecture. Conseiller de préfecture, il eut à procéder, dans la mesure étendue de ses attributions, à la répartition des indemnités réclamées en vertu de la loi dite du milliard, et les solutions données par ce jeune homme de trente-quatre ans à des questions très complexes, firent pour la plupart jurisprudence. Ainsi justifiait-il les paroles que votre illustre Proudhon lui adressait à son premier examen de doctorat : ^ Monsieur, vous en savez autant et plus que vos msutres. » Avocat de 1810 à 1826, M. Morelot eut la plus honorable des clientèles, celle que lui amenait un juste renom de talent, de scrupuleuse probité, et souvent la recommandation des juges, visités alors, comme au temps d'Alceste, par les plaideurs. Il eut aussi et il mérita, dans beaucoup d'affaires considérables, des triomphes éclatants et d'enviables bonnes fortunes de pro-
fession. Il n'arrive pas souvent , en efFet, même aux plus célèbres praticiens, de s'entendre dire , après plaidoirie, par un Premier Président : « Maître Morelot, la théorie que vous venez d'exposer sur les substitutions prohibées est nouvelle; nous remettons à huitaine, en vous priant de rédiger un Mémoire qui nous mette à môme de résoudre la question en pleine connaissance de cause, d Moins souvent encore , ce me semble , advient-il à un avocat de
gagner son procès en salant son exorde d'épigrammes contre... son client.
Si enivrantes que soient les victoires de la parole publique, M. Morelot en déclina l'honneur, à part une seule et touchante exception, lorsque, à la suite du concours dijonnais de i826, il fut nommé professeur à notre Faculté de droit, et, à plus forte raison, lorsque, en 1841, il joignit aux travaux journaliers et absorbants du professeur, les occupations multiples qu'impose le décanat. L'Université le posséda seule alors, et le posséda tel que la préfecture, tel que le barreau s'étaient applaudis de le voir. Né en 1786, M. Morelot est un des hommes, rares /
aujourd'hui, dont l'enfance a vu les dernières années, troublées et malheureuses , du règne de Louis XVI , et
dont la carrière s'achève sous le règne de Napoléon III : quatre-vingts ans, si l'on ne mesure que le temps écoulé ; des siècles , si l'on veut tenir compte des vicissitudes de notre histoire, de nos révolutions, de nos catastrophes, de nos gloires et de nos malheurs : les nobles espérances de 89, la sanglante mêlée de 93, les hontes du Directoire, la résurrection de la France sous le Consulat, l'immortelle épopée du premier Empire suivie des navrants
désastres et des humiliations de la patrie , les deux Restaurations, puis la crise politique de 1830, puis la crise sociale de 1848 , et la seconde République, et le second Empire, en un mot , les plus étonnantes manifestations de ce qu'un grand publiciste appelle ce la divine bizarrerie des événements, » placées dans le cours et sous le regard d'une seule vie humaine. Heureux les hommes qui, dans ces mystérieuses évolutions des sociétés , dans ce prodigieux conflit d'idées et de principes, savent garder leur unité morale et l'entière possession de leur âme I Rester immuable sur les points essentiels , et recueillir néanmoins les profitables leçons de l'expérience, maintenir ses convictions intactes , et admettre, et comprendre , et respecter des convictions contraires, ce serait l'idéal , messieurs. — L'idéal est bien difficile à atteindre ici-bas , et M. Morelot ne me permettrait certes pas de dire qu'il l'a pleinement réalisé ; sa vigoureuse et vaillante nature répugne peut-être un peu trop aux simples apparences d'une capitulation. Mais, quoi qu'il puisse y avoir d'absolu dans cet esprit toujours jeune, tel est le
privilège des convictions sincères qu'elles inspirent les égards et le respect à ceux mêmes qui ne les partagent
pas. M. Morelot en a eu la preuve en 1848 , lorsqu'une
mesure , bientôt et heureusement réparée , l'atteignit
dans son titre sans l'atteindre dans ses fonctions de
doyen, et il a trouvé un éclatant témoignage de la haute
estime des honnêtes gens , sans distinction de partis ni
d'opinions, dans la sympathique déférence avec laquelle
vous l'avez toujours écouté. Il n'y a qu'un homme investi
de toute la considération pubUque qui ait pu dire ici, le
18 novembre 1850 , que « le gouvernement républicain n'était pas précisément de son choix. » M. Morelot ajoutait, il est vrai , que « la timide légalité des monarchies constitutionnelles lui plaisait encore un peu moins. y>
Je n'entreprendrai pas autrement, messieurs, de raconter la vie universitaire de M. Morelot, une vie qu'il a vécue sous vos yeux et que vous connaissez mieux que moi. Permettez-moi seulement de rappeler que ce maître dévoué, autorisé, reUgieusement écouté jusqu'au dernier jour par une jeunesse studieuse, a été , même en dehors des obligations de l'enseignement, un infatigable travailleur. Sans parler ni de vingt-cinq rapports, tous présents à vos souvenirs, ni de dix ou douze mille vers frappés au meilleur coin, bien que conmûs après la soixantaine , ni de judicieux et savants mémoires sur la Réforme du régime hypothécaire j M. Morelot a su trouver pendant l'exercice de ses laborieuses fonctions, assez de loisirs pour publier une œuvre juridique en trois volumes. J'ai tort de dire publier, je devrais dire simplement écrire et imprimer, car, une fois le livre mis au jour, M. Morelot parsut avoir ignoré le parti qu'on peut tirer d'un livre. Intituler tout bonnement un ouvrage Dictée d'un professeur de droit français^ ce serait , aux yeux des éditeurs avisés d'aujourd'hui, dépasser les limites ds la candeur provinciale. Deux sortes d'appréciateurs ne s'y sont pas trompés cependant : les hommes compétents et les étudiants désireux de s'instruire. Sous ce titre modeste à l'excès, ils ont trouvé une doctrine neuve , une théorie créatrice , des solutions précises , quelquefois hardies , toujours ingénieusement justifiées, enfin, ce qui fait le
vrai jurisconsulte, des principes élevés et sûrs, dominant les législations variables. Le travail trouvera encore son compte à l'honorable repos que M. Morelot a sollicité, et des juges plus autorisés que je ne puis Têtre rendront bientôt justice à un important traité, dontilm'a été donné de lire le manuscrit, sur la reconnaissance et V adoption
des enfants illégitimes. Uauteur ajoute, en un sous-titre dont je lui laisse la responsabilité : D'après le Code Napoléon mis d'accord avec lui-même.
Ce n'est donc pas un adieu que nous disons à M. Morelot. J'ai voulu seulement, au nom du Conseil académique, des Facultés de cette ville, des professeurs et des étudiants de l'École de droit, en votre nom à tous , messieurs, exprimer au fonctionnaire éminent qui reste heureusement un des nôtres, les sympathies respectueuses qui l'accompagnent dans sa retraite. Une vie si utilement occupée, si parfaitement honorable, d'une moralité si haute et si constante , c'est un exemple pour tout le monde, et je ne sache personne qui ne doive désirer de remplir sa carrière comme M. Morelot à su remplir la sienne.