LE FORT DU HA
(Extrait de la Revue de la Gironde^ septembre 1833.)
Nos institutions pénales portent la date de 1810. C'est la dernière et la plus \iolente expression de Tempire. Gomme tout le reste de la machine administratire, elles durent conspirer k un seul but, la conquête; et , comme la conquête , n*aToir qu'un principe , la force. La loi de l'ordre était alors une loi de fer. Les armées au-dehors, les gendarmes au-dedan^ ; ici les prisons , les bagnes, l'échafaud; là les réquisitions forcées, les contributions de guerre, les batailles. Pour assujétir les peuples , Napoléon ayait d'abord soumis la France ; il n'avait pas voulu que la résistance y fût possible , ni le désordre. Aussi la discipline militaire était partout, avecson obéissance passive , prompte autant qu'absolue. On faisait la presse des accusés comme celle des soldats , et l'échafaud avait sa conscription. Tout ce que la société produisait de forces actives était immédiatement converti en'instrument de conquête; toutes les excroissances sociales étaient retranchées sans pitié. On n'avait pas le temps de rechercher la cause ou lanature des crimes, ni si les criminels pouvaient s'amender, ou s'ils étaient irrévocablement corrompus. Une fois saisis par la loi et marqués de sa terrible empreinte , aucun ne pouvait échapper. On frappait le crime n'importe à quel prix , comme un obstacle que la société rencontrait dans sa marche et qu'elle broyait pour aller en avant.
Quel que soit le Jugement de notre époque sur le Ck)de pénal , on ne contestera pas la logique admirable de ses dispositions. Vous le remplacerez , vous ne le modifierez pas, car c'est un tout. A chaque ruine que l'on prétend recrépir,
xm fait un monstre de l'édifice ; on accouple côte à. côte deux ordres différent *; d'architecture morale. La loi devient inconséquente ^ et par suite de nul effet.
Telle que le grand despote Tavait conçue , elle ayait pour principe la répression du délit et non l'amélioration du coupable ; la peine de mort y était prodiguée & toutes les pages , et sa puissance tenait à. sa brutalité. Telle que nous l'atons amendée, elle tend à l'indulgence, comme si le Gode pénal était un système pénitentiaire. Nous conservons le code de l'empire , et nous bâtissons des maisons de correction ! Il faut l'avouer, les hommes de la restauration étaient plus cdni. séquens; il entrait dani leurs vues de perpétuer cette loi draconienne , mais ils
se gardaient bien d'en affaiblir l'autorité. Loin de faire brèche au système , ils l'avaient couronné par la loi du sacrilège.
Le système pénal de l'empire nous parait plus inhumain depuis qu'il est moins complet. On ajmutilé le Gode, avant de le réformer. Il a cessé de réprimer les délits avec la même efficacité , parce que , nos mœurs s'étant adoucies , ces pei- - nés sévères effk'aient la conscience du jury; il a perdu également son caractère
i préventif, quand on a supprimé les dépôts de mendicité qui formaient le com-
^ plément des maisons de détention. Dans le système da Code pénal, il y avait
d'un côté le crime, et de l'autre, les causes du crime. Quiconque avait enfreint la loi, homme ou femme , vieillard ou enfant , était voué au bagne ; il ne sortait des prisons , le coeur gangrené, que pour y rentrer bientôt et pour y vieillhr ; • mais aussi la contagion ne s'étendait pas plus loin. Pour les hommes qui n'é-
^ talent coupables que d'avoir des passions ou des besoins, le gouvernement avait
I des exutoires toujours ouverts ; les jeunes et les valides allaient se faire tuer &
I l'assaut de quelque redoute ou^gag^ des grades et des croix, comme on les
h gagnait alors , au prix de leur sang ; les faibles , les infirmes , les timides, rece-
vaient du travail et du pain. Sans doute on payait ce pain de sa liberté; mais oji était à l'abri des tentations, et la société se voyait délivrée de ces élémens de trouble qui fermentaient dans son sein.
Anjourd'hui, la mendicité est encore un délit prévu par le Gode pénal ; mais nous avons supprimé les refuges que la même loi lui réservait. Nous condamnons la misère, nous ne la nourrissons pas : ou bien, si nous la nourrissons, c'est en l'humiliant et en la souillant par le contact des scélérats de profession. Dans le ressort de certaines cours royales, la mendicité n'est point réprimée, ni If va* gabondage, à moins qu'il ne s'y joigne quelques traces de violences ; on p^fère laisser sur le pavé les gens qui sont sans ressource ou sans aveu, au risque des entreprises auxquelles peut les entraîner cette vie d'expédiens. Plus généralement, lestribunaux appliquent la loi ; mais alors la peine acquiert une effrayante gravité. Que faire de ces condamnés qui n'ont commis aucun délit P A deux ou trois exceptions près, les dépôts de mendicité n'existent plus; on envoie donc les mendlans dans les pHsèM'dépcrtettientâles qui reçoivent tout ce que les bagnes et les tnâi-
tons cMilrales ne reçoivent pas-Li s'établit bientôt un horrible niveau d immoralité.
Depuis la suppression des dépôts de mendicité, on a pu remarquer un notable accroissement dans la population de ces prisons; en même temps s'est acerue la proportion des récidives. Autrefois on arrivait corrompu dans les prisons ; maintenant on va s'y corrompre. Le crime y a ses enseignemens de nuit et de Jour, ses degrés d'initiation, sa langue , son merveilleux, son histoire. Les enrôlemens se font à ciel ouvert ; c'est la loi qui fournil les victimes et qui re« cmte pour celte effroyable conscription.
Les progrès du mal sont alarmans. On a reconnu que le plus grand nombre dés récidives appartient aux libérés des piisons départementales. En 1S30, la proportion des récidives était de 30 sur 100 pour les bagnes, de 31 sur 100 pour les maisons centrales, et de 42 sur 100 dans les quatre maisons de correction soumises au régime des prisons centrales. En 1831, la proportion était déjà de 31 sur 100 pour les bagnes, de 33 pour les maisons centrales, et de 51 pourBellevaux, Soissons, Ricêtre et Saint-Lazare. Le compte-rendu de la Justice crimincU&ne fournit pas d'indication bien précise sur le nombre des récidives pour les prisons départementales ; il nous apprend cependant que la proportion des condamnés à moins d'un an qui récidivent, dans l'année qui suit leur libération, a été, en 1831, de 46 sur 100; elle n'a été que de 32 pour les condanmés à la réclusion, et de 31 pour les bagnes. (On sait que les condamnés à moins d'un an forment le noyau de la population des prisons départementales.) Voici, du reste, la progression générale des récidives : le nombre était, pour les accusés seulement, de 756 en 1826, de 893 en 1827, de 1 ,132 en 1828 , de 1,324 eu 1829 , de 1,370 en 1830, de 1,296 en 1831 ; pour les accusés et les prévenus réunis, de 4,760 en 1828, de 5,769 en 1829 , de 5,670 en 1830, et de 6,256 en 1831. La majorité numérique des récidives appartient encore ici aux prisons départementales : sur 6,256 accusés ou prévenus, 2,374 seulement sortaient des bagnes ou des maisons centrales; le reste , c'est-à-dire 4,o82 libérés , prés des deux Mers du nombre total, étaient le contingent des égouts sociaux entretenus par lesdépartemens.
Cette inégalité dans les résultats s'explique par la différence du régime. Les bagnes et les maisons centrales obéissent à une règle uniforme; le travail y est la loi commune, l'administration n'est pas investie d'un arbitraire absolu ; la surveniance, quoique bien imparfaite, est encore un frein. La population de ces colonies pénales s'élevant parfois à plus de douze cents détenus , il a bien fallu préposer des hommes capables à leur gouvernement, choisir des bâtimens spa* deux, et organiser un système intérieur. De là, ces moyens de contrôle établis entre les divers agens, et ces rapports multipliés avec la capitale , qui tournent nécessairement à l'avantage des détenus. En attendant que l'on en fasse des ^maisons pénitentiaires, les prisons centrales sont déjà des manufactures;
elles pourraient passer pour des palais, si on les compare aux prisons <i«départemjen^
Celles-ci ne semblent pas àToir occupé l'attention do l^gtsUteur. On lesabandonne aux administrations locales qui les livrent elles-mêmes la plupart du temps à on geôlier ignorant et brutal. On y verse pêle-mêle les prévenus et les condanmés, les mendians, les vagabonds , les aliénés, les hommes, les femmes, les enfans. Point de distinction de crimes ni de peines, de sexe ni d'âge. Tout eela vit ensemble, eomme une famille attablée au vice. Point de travail qui fasse diTerslon,.roisifeté les ronge; ce sont des anges à pourceaux. Ajoutez l'insalubrité des lieux ; car on ne bâtit guère pour ce& hôtes de passage , et la prison s'établit tant bien que mal dans quelque donjon en ruine ou dans quelque vieux couvent. La surveillance est nulle; l'administration, c'est la volonté de l'homme qoi ouvre et qui ferme les portes. Quatre murs bien clos, un porte-clef avec, ses gardiens â l'intérieur; au dehors, un poste de soldats; plus, le pain de l'entrepreneur pour nourriture, et un peu de paille pour lit ; voilà ce qui constitue la prison. Cela fait, les magistrats de l'endroit dorment tranquilles, comme s'ils venaient d'assurer le repos de la lociélé. ,
On ne m'accusera pas d'exagérer le mal. Ceux qoi ont visité les prisons départementales savent si l'on peut rendre l'impression d'horreur et de pitié qui vous saisit â l'entrée et qui ne vous quitte pas encore â la sortie. Pour ceox qui M les ont pas vues, il manque quelque chose â leur instruction ; ce n'est pas un «pectacle auquel l'imagination puisse suppléer.
On pourrait croire que ces observations s'appliquent â peine aux petites villes et aux départemens qui disposent d'un revenu trop faible pour entreprendre de grandes réformes. Mais les départemens les plus riches et les plus avancés en civilisation ne donnent pas de meilleurs exemples. Les prisons de la Seine, avant 1820, n'étaient qoe des chambres de force; encore aojourd'huU'on ne passerait pas une nuit dans les salles de la préfecture sans être pollué par d'infâmes violences. A Lyon, il a fallo démolir la prison; mais l'amélforation se borne à des logemens mieux aérés, c'est toujours le même défaut de classification et de discipline intérieure. Dans la maison de Bieétre, â Rouen, l'on a fait quelques essais de classification et de travail. Mais comment soumettre à un régime disciplinaire une population composée d'élémens aussi divers, et qnh renferme : 1* les détenus pour dettes ; 2» les prévenus ; 3<» les condatainés ; 4» les militaires; S» les enfans prévenus et condamnés; 6« lel fous; 7* les femmes détenues pour dettes ; S» les prévenues ; 9<> les condamnées ; 10» enfin le» jeunes filles, c'est-à-dire Tabrégéde toutes les prisons? Il n'y a pas long-temp» que, Je ne sais plus dans quelle vilie du JYord, les hommes et les femmes coueha^nt sous la même clé >la prison était un lieu de prostitution forcée! Af Bordeaux , dans cette viHe de monumens et de prévoyance administratl?*?
qui Tient de fonder un dépôt de mendicité par souscriptiong volontaires, qaf possède des liospices pour toutes les infirmités et pour toutes les infortunes, où l'esprit d!auociation est le plus ancien et le plus progressif, qui«e yante de représenter Paris et Londres pour la France du Midi ; c'est U que l'on trouve la prison la plus hideuse qui soit peut-être sur les deux continens.
I«e ehàleau du Hà est une véritable prison du moyen-âge : on l'a établie dan» L'enceinte à demi-renveriée de rancien fort. Les prisonniers sont logés, moitié dans les Tieilles tours, moitié dans les bàlimens délabrés, espèces de galeries intermédiaires de construction plos moderne, mais qui n'avalent pas été calculées pour la même durée. L'ensemble présente un carré long, revêtu d'un mur de quatorze pieds d'élévation, et de deux d'épaisseur. La prison est peu sûre, le chemin de ronde ne régnant que sur les deux faces de l'Ouest et du Sud; pour compléter le système de surveillance, jui est réduit à placer des sen> tlnelles dans les cours intérieures, poste de danger, car un malheureux soldat y fut massacré par les forçats. Depuis ce meurtre on enferme la factionnaire sur une plate-forme, à dix pieds du sol; chaque cour reçoit une sentinelle pendant la nuit, et une garde de trente hommes veille à la porte du château.
Ces précautions mUitaires deviennent indispensables , à défaut de surveillance et de discipline : pour gouverner 200 prisonniers, le concierge n*a que trois gardiens. Les dortoirs où l'on boucle les détenus dès six heures du soir^ sont isolés et fort éloignés du bâtiment où siège l'état-majar de la prison. Les plus faibles se voient àtnsi à la discrétion des plus forts ; pendant douze heures la prison est en république. Tout le système consiste à faire bonne garde, pour éviter les évasions ; et tout va bien si le concierge, en comptant le matin lea détenus, retrouve le nombre de la veille. Ce nombre était de 232 au 9 septem^ bre, de 212 au l*** janvier, de 182 au !<>' avril, de 179 au l'' Juillet, et pour terme moyen de 201 détenus ; population qui n'est pas homogène, taAt s'en faut. En voici les élémens au 9 septembre : 72 prévenus ou condamnés militaires, 160 prisonniers civils parmi lesquels 24 femmes, 10 enfans, 3 détenu» pour dettes et 4 aliénés. La prison du Hâ est tout â la fois maison d'arrêt et jde Justice, prison pour peines ou maison de correction et maison de dépôt; outre ces destinations légales, elle sert encore de prison militaire, de prisoti politique, de prison pour dettes, et de dépôts pour les mendians ou vagabonds.
Les prévenus et les condamnés sont en partie confondus. La séparation entre les détenus civils et les détenus militaires n'existe que pour la forme; ils communiquent ensemble à toutes les heures du jour. La ligne de démarcation qui distingue l'aristocratie des pistoliers, c'est une balustrade en bois plantée dam dans un coin de la grande cour. Une cour spéciale est réservée pour les condamnés à la réclusion et aux fers; on y a relégué un fou furieux, qui a plus besoin de douches que de ehatn)es> et deux enfans que l'on jenv^ie, par manière d«
punition, slnstrnire À J'école des forçats. Dans le quartier des femmes, on a fait on mélange des prévenues, des condamnées, des prostituées, des aliénées et des détenues par mesures administratiyes , sons la garde de deux sœurs de charité.
Dans cette ansrchie permanente , la population se reoouTelle , le fo^er de corruption ne s'éteint pas. Le mouvement de 1832 présente 1,014* entrées et 1,079 sorties au civil, ce qui donne près de deux mois pour la moyenne du séjour de chaque détenu; 721 prisonniers militaires sont entrés pendant le nième intervalle, et 71 1 sont sortis, ce qui porte la moyenne du séjour à un mots séu- ~ lement pour cette classe de détenus.
Du reste , les deux extrémités de la proportion sont à une grande distance du terme moyen; car, si le château du Hâ renferme des condamnés à près d'un an de détention , des condamnés à plus d'un an , et des détenus par mesure administrative dont la peine n'a d'autres limites que la volonté du pouvoir, un grand nombre de prévenus et d'accusés en sortent, après un, deux, trois, quatre ou cinq mois de détention ; les condamnés aux fers n'y séjournent qu'en attendant le passage de la chaîne ; enfin quelques pauvres diables, qui n'y viennent qu'à la suite d'une rixe ou d'un mal entendu , comme la police en commet quelquefois, sont trop heureux quand le J âge d'instruction veut bien leur ouvrir les portes dans la quinzaine.
N'est-ce point une chose honteuse que dans un pays tdl que la France, la liberté individuelle ait si peu de garanties, et que le peu qu'elle a soit une lettre morte par l'incurie des tribunaux P
Dans la société des hommes libres, l'administration est partout et g^ne tous nos mouvemens; ici où l'on devrait sentir sa présence à chaque pas, ellen^'est nulle part. Point de contrôle , point de règlement écrit ni d'instructions verbales. Vous entrei d'abord dans une espèce de greffe où Tonne sait qu'une chose, le nom des détenus, la date de leur écrou et la durée de leur détention. Ce n'est pas la faute du greflSer, l'administration lui foarnit des registres de même forme pour toutes les natures de détention ; des recherches, on ne lui en prescrit jamais ; des renseignemens, il n'est pas tenu d'en donner, et c'est une chose miraculeuse, lorsqu'une demande de ce genre se présente en41x ans. Pour connaître le nombre des détenus qui savaient lire et écrire , il a fallu passer une revue génér&le de la prison; voici les résultats qu'elle a, donnés :
Détenus civils sachant lire et ( hommes 44 ) .n écrire \ femmes 6 ) ^
Détenus civils ne fâchant ni ( hommes ^0 ) .f^ lire ni écrire \ femmes 20 J '"^
{lâchant lire et écrire 24 \ ne fâchant ni lire ni > 72
écrire 48 )
Ainii le nombre dei détenus civils tachant lire et écrire eit du tierf pour les hommes , et n'est pas tout-A-fait du quart pour les femmes. Ce résultat est audessous du 'résultat général constaté par le compte-rendu de 1831. Sur 7,G04 aecusés, 4,600 n'avalent reçu aucune Instruction, 4,994, c'est à dire prés dea deux cinquièmes se trouvaient classés dans les divers degrés d'instruction, depuis ceux qui savaient a peine lire jusqu'à ceux qui possédaient une éducation supérieure.
Il était bien difficile assurément de formuler une règle qui convint aux militaires et aux détenus civils, qui fût assez sévère pour les condamnés et qui ne fût pas trop rigoureuse pour les prévenus, bonne également aux hommes, aux femmes et aux enfans; autant de règles que de prisons, c'était rendre impossible le gouvernement de l'ensemble. Ce problème, devant lequel l'administration paraît avoir reculé, imaginez qu'un homme est chargé de le résoudre tous les Jours. Le concierge est la loi vivante de la prison; il fixe les heures du lever et du coucher; détermine les obligations des détenus, les corvées , les punitions; classe ou déclasse les prisonniers, reçoit et Juge les réclamations. Le même homme a l'entreprise de la nourriture des détenus militaires , à raison de 15 centimes par tète pour les condamnés, de 20 centimes pour les prévenus et de 3 centimes pour droit de geôle. Le pain est fourni par l'administration. Quelle monstruosité que cette accumulation de tous les droits sur une seule tète 1 Heureusement le concierge investi de ce despotisme oriental est un bomme simple^, plein de bonnes intentions et qui adoucit par ion caractère ce qu'il y a de trop dur dans ses fonctions. Mais c'est un geôlier, ce n'est pas un directeur, et il lui arrive ce qui doit arriver à toute volonté absolue; pour obtenir que les détenus
se plient à la règle, il est obligé de la refaire et de la proclamer tous les jours. Aussi, nul ordre stable dans la prison : les gardiens sont à peu près aussi absolus que le concierge, et les prisonniers que les gardiens. Le désordre s'intror duit dans tous les détails; rien ne se fait i l'heure fixe*; les soins les plus vulgaires de la propreté sont négligés; les immondices pourrissent au milieu dés cours, et l'infection qui se répand de tous les quartiers est une cause incessante d'insalubrité.
Une partie des détenus travaille , principalement parmi les militaires. Ils fabriquent des ouvrages en paille et des tresses en cheveux; plusieurs continuent leur premier état, tailleurs, menuisiers , tisserands. Le salaire varie de 10 à 75 centimes par Jour. Un grand nombre de femmes sont occupées au rouet, à la couture ou au tricot; le moucimum du salaire est pour elles de 30 centimes. Le concierge, qui se charge de procurer du travail aux détenus de bonne volonté,.
qall ne tâewlnit qnii la pliipart]de foire ee que fkit le petit nombre; Il est pcrnûs (Tcn douter. Les prisonniers se porteront en foule tui ateliers, quand Ib auront la certitude d'améliorer ainsi leur position. Mais l'état actuel des tra- Taux promet asseï peu ; il y a des interruptions fréquentes, et dans leur plus grande actirilé, ils ne produisent qu'un revenu insignifiant. Cest l*administration qui doit comMer ici les lacunes de la loi : qu'elle organise dans les prisons départementales un système de traTail facultatif, et l'on saura définitivement ce quTil faut penser des dispositions des détenas. Le Fort du Hâ renferme des condamnés pour lesquels ce régime serait obligatoire aux termes de la loi ; ceux-là serviront d'exempt aux autres et formeront le no jau de l'établissement.
Suivons maintenant les détails de la prison , qui ne sont pas moins repoussans que le système.
Les détenus militaires sont parqués dans une cour de trente-six pieds carrés, humide et puante. Pour abri pendant les jours de pluie ou de froid , et pour dortoir pendant la nuit , ils ont six chambres rangées sur deux étages , dont les planchers sont pourris, les portes et les escaliers en lambeaux. Le rez-de-chaussée est carrelée en briques; on y a pratiqué des lits de camp exhaussés d'un pied au-d^us du sol ; une légère couche de paille et une couverture, voilà quel est le mobilier alloué aux détenus. La place manquant, ils sont souvent réduits à étendre leur paille par terre , en contact avec rhumidité. Dans les chambres de l'étage supérieur, les grabats jonchent le plancher qui estdécoupé à jour. Sept pieds de hauteur sur dix de largeur, et souvent douze lits dans cet espace ! L'air n'y pénétrant que par une croisée , il faut la tenir ouverte , l'été, pour respirer, d'autant que Tinéfitable baquet empeste cette atmosphère si étroitement emprisonnée. L'hiver, les détenus désertent le rez-de-chaussée et s'entassent dans les chambres de l'étage supérieur; mais, pour si nombreux qu'ilf soient, ils ne parviennent pas à se réchauffer. Le vent entre partout; de chaque porte il ne reste que la moitié ; point de vitrage, et les volets sont mat joints. Pendant longtemps on ne grimpait dans un de ces étouffoirs qu'à l'aide d'une échelle; dans un autre, le contrevent était brisé, la fenêtre demeura ouverte dépôts le mois de novembre jusqu'au mois de Février suivant. On accorde du bois aux détenas civils ; mais quelle que soit la rigueur de l'hiver, les militaires n'en obtiennent jamais , trop heureux quand l'administration consent à leur donner du linge , une seconde couverture ou un billet d'hôpital.
C'est en effet le terme naturel de cette afIVeuse détention. Le 9 septembre, la prison avait évacué douze détenas sur l'Hospice militaire ; il en restait deux dans une chambre, tremblant de fièvre sous leur unique couvertqre , avec un autre condamné attaqué de la dyssentcrie qui devait être libre le lendemain et <qif on avait laissé là Jusqu'au dernier jour. Quelle dureté ou quelle négligence 1
partout les pritODs militaires, simples prisons de disciplioe, qai devraient être les plus douces, sont les plus horribles.
Un mur élevé sépare le quartier des condamnés du quartier militaire. C'est la même distribution pour les dortoirs et le même délabrement. On pourrait réparer et assainir à peu de frais celte partie de la maison , avec Taide des détenus , comme cela se pratique aux Etats-Unis. Mais il faudrait s'occuper de leur sort, et radministration les néglige complètement. Une fois par an, le président du conseil-généi*al visite la prison; mais il ne peut que faire des vœai. A chaque mutation de préfet, le nouveau délégué du pouvoir vlmt reconnaître les lieux ; il eit toujours révolté de ce spectacle, promet d*'s améliorations et se hAte d'oublier ses promesses. Le procureur-général, qui est le surveillant officiel de la maison, se contente de recevoir les rapports du concierge ; une commission des prisons , instituée à Bordeaux par ordonnance et composée d'hommes honorables , n'a été convoquée qu'une seule fois.
DanI la grande cour. On a placé les prévenus et les condumnés i des peines correctionnelles. Les dortoirs sont vastes , mais humides et peu aérés. La Grande Montagne, qui a renfermé jusqu'à 55 détenus, ne reçoit le Jour que par trois ouvertures de quatre pieds sur deux ; la Petite Montagne, qui en a contenu vingt-sept , n'a qu'une fenêtre. On a pratiqué des ventouses dans les deux salles; elles incommodent les détenus et ne chassent pas les miasmes , dont cette atmosphère est imprégnée.
La touir des fers, ou tour anglaise, est réservée aux condamnés de passage. Le cœur se serre à voir ces cachots, i six pieds sous terre, éclairés par un soupirail , et oili les dalles sont souvent couvertes d'un demi-pied d'eau; d'énormes chaînes de fer sont scellés dans le mur; nul ne pourrait y passer plus de quinze Jours, sans être perclus de tous ses membres. En cas d'émeute, voilà le supplice des forçats. S'agitil d'étouffer les cris de cfti^lQue fou furieux ou épilept^que , on le claquemure dans ce tombeau. Il y a cependant un^ hospice pour les aliénés à' Bordeaux.
Les cachots ne sont pas tous pareils; il y a de la variété dans les tortures. Ceux de la tour anglaise agissent par le froid et par l'humidité ; ceux de la tour carrée par la privation d'air et de lumière. Imaginez un espace de six pieds can^s, échancré aux angles par la courbure de la voûte; le patient ne peut guère se tenir debout qu'au milieu du cachot, avec la faculté de faire un pas en avant et un pas en arrière; là, il reçoit le jour par une meurtrière qui traverse trois pieds de mur; un coin pour le baquet, un coin pour la chaîne avec «on carcan, un coin pour la cruche d'eau ; il ne reste plus que la place de la paille, pour s'étendre ou pour s'asseoir. Sûr trois cachots de toiême dimension, uà seul était habité; quand j'ai visité la maison. Le malheureux détenu qui s'y trèavait enfermé depuis trois jours, avait déjà la pAleu^d'un fcaduvte .
Le quartier des enfans est une autre espèce de cachot; lli ont pour se promener une cour étroite près d'une étable à porcs , et pour dormir un donjon percé de quatre ouyertures , dans l'intérieur duquel règne un lit de camp Termoulu. Ils n'éritent les atteintes de la Termine qu'en étendant leur paille sur le carreau. Quant au froid, ils ne l'évitent pas; autant leur vaudrait coucher en plein air. La nuit comme le jour, les jeunes détenus sont livrés à eux-mêmes; et l'on ^'étonne de leur corruption précoce? Pourtant ces figures annoncent l'intelligence, toutes pèles qu'elles sont de souffrance et de débauche. Il 7 avait là plus d'un naturel heureux que l'éducation eût développé. Mais quelle éducation que celle des prisons ! On ne leur donne ni travail, ni enseignemtn*; la plupart ne savent pas lire ; ils vivent \è, comme ils vivaient sur le pavé où on les a pris, dans l'ignorance et dans l'oisiveté. Leur unfque occupation est de lancer des pierres dans les cours voisines pour eiiciter des cris et se donner la joie de quelque désordre.
Nous arrivons à l'enfer de la prison, au quartier des femmes ; il n'y a qu'une cour et qu'un dortoir; tous les jours, et pendant les vingt-quatre heures entières, il faut que les prévenues habitent avec les condamnées, et celles qui ont un peu de pudeur avec les créatures les plus déboutées. Bien peu y résistent; la violence fait ce que la persuasion ne fait pas, car elles couchent souvent trois dans le même lit. Deux sœurs de charité gardent, pendant le jour, cette foule indisciplinée , avec un cachot pouf auxiliaire. Ellef ont aussi le soin des malades encagées dans une petite chambre humide, au rez-de-chaussée, où le bruit de la cour ne permet pas le repos. Sur le passage^ entre cette infirmerie et le dortoir, on trouve la loge des aliénés ferméee par une grille en bois ; une malheureuse folle y était accroupie sur la paille ; comme la Ghantefleurie de^ Victor Hugo, elle avait perdu la raison en apprenant la mort de son fils.
Lannit, il n'y a plus de surveillance pour personne; on boucle l'infirmerie, on boucle les dortoirs, on boucle la cage des aliénés ; il ne reste plus qu'une sentinelle à la porte de ta cour, pour avertir le concierge^ si le vacarme que font les détenues devient trop éclatant. Quelquefois ce sont des batailles acharnées, plus ordinairement des orgies qu'elles seules pourraient nommer. On ne saurait douter que le voisinage des hommes n'ajoute à l'emportement de ces bacchantes. Le bon ordre est impossible dans les prisons où les deux sexes habitent sous le même toit.
Le régime ordinaire de la prison est si dur pour les hommes, que ceux qui ont quelque ressource se.hfttentde prendre place à la pistole. L'affluence y ett grande , deux hommes pour nn lit. On compte vingt lits dans le dortoir des plstoliers et 36 détenus. Ils paient cher ce privilège d'un logement sain, aéré» d'un lit plus commode et d'une société mieux jchoisie. Le.prix est de 8 fr. pour le premier mois, et de 6 fr. pour les suivans; puis, comme l'administration sup-
pose que les détenus qui te logent à leurs frais peuvent augsi se nourrir, elle ne leur fournit plus que le pain. Le quartier de la dette est converti en cham> bres de pif tôle ; l'appartement du coacierge est réservé aux détenus politiques qui ont les moyens de dépenser 3 fr. par Jour pour leur nourriture et pour leur loyer. Cest là que le gérant de la Guienne expie quelques phrases légitimistes par 37,000 fr. d'amende et par cinq ans de prison, tandis que la cour royale de Bordeaux adjuge le château de Blaye à H. le duc de Grammont.
On a conservé^ dans le quartier de la dette, le souvenir d'un Anglais qui fut comme le Swan de cette autre Sainte-Pé!agie. Écroué pour une dette de G,000fr., qui s'accrut successivement jusqu'à 60,000 fr., par les recommandations, il te refusa pendant dix sept ans à les acquitter (de 1815 à 1832). Ce débiteur récalcitrant, mais non pas insolvable, Jouissait de 25,000 fr. de rente. Tous les tro's mois, un des surveillans de la prison allait recevoir un quartier de s^s revenus ; l'Anglais appelait des chanteurs ambulans sous sa fenêtre, et leur faisait largesse, comme un vrai reigneur du moyen-âge. Du reste, il vivait magnifiquement, et cultivait les arts. La chambre qu'il habitait est décorée de griiailles assez médiocres, et, sur un carreau de la fenêtre, il a gravé avec son diamant ces vers qui portent une signature autre que celle du prisonnier :