‹ De la réforme des prisonsChapitre 15 sur 32 · LE BAGNE DE TOULON · texte numérisé non relu

LE BAGNE DE TOULON

(Extrait du Bien Public^ -niigiéro du l*""" juin 1834/

Quand on arrive à Toulon par la porte de France, il semble qne Ton ait laisgé derrière foi lei terrei de Toccident. C'est une ville orientale poiée comme un croisiant au fond d'un demi- cirque de rochers, regardant la mer et le midi , avec ses rues étroites , ses maisons élevées , ses tentes dressées A tous les étages contre le soleil , ses places plantées de platanes et rafraîchies par des fontaines jaillissantes; avec sa population bigarrée d^ouvriers. de soldats, de matelots, de forçats. Vous n'y apercevez ni le mouvement monotone des affaires comme A Marseille, à Lyon, ou à Paris, ni cette foule à Tallare et aux vêtemens uniformes qui peuple nos campagnes comme nos cités. On dirait que Toulon renferme plusieurs peuples ; t'est moins une ville qu'un bazar ou un caravanséralK Sur trente mille habitans , tous comptez trois mille matelots , deux mille soldats , quatre mille forçats. D'heure en heure, on entend la cloche de l'arsenal ,. les tambours de la garnison , ou le sifflet du contre-maître qui commande la manœuvre aux équipages. Les embarcations vont sans cesse de la radeau port et de la terre aux vaisseaux. Peu de magasins , point de commerce ; et cependant l'espace se resserre , la population s'étend.

Comme port marchand, Toulon ne pourrait pas vivre à côté de Marseille; c'est la marine militaire qui fait l'existence de cette ville et sa grandeur. Otez l'Arsenal à Toulon, retranchez le bagne de l'Arsenal, et voyez ce qui restera.

Ce n'est pas assurément en vue de l'amélioration morale des condamnés qu'on les envoie au milieu de cette population ardente et sous ce climat qui exaspère les passions. Le paysan des environs de Toulon a des mœurs violen> tes ; dans la ville, il ne se passe guère de jour sans tumulte , les ouvriers en venant aux mains avec les soldats sous le premier prétexte , et les matelots cherchant querelle à quiconque prend le bras d'une fille ou une place au cabaret. Eh bien ! malgré celte fermentation du sang , sous un ciel vraiment atri^

cain , le bagne de Toulon est encore celui qui présente les résultats moraux les plus satisfaisans. Il faut en faire honneur au régime plutôt qu'aux bonnes dispositions des condamnés. Il s'est rencontré à Toulon un ingénieur, homme de conyictionet de dévoûment , qui a cru que ces malheureux ne seraient pas inaccessibles aux stimulans habituels de l'éducation. On ne les employait auparavant qu'à des travaux purement mécaniques ; il s'est adressé à leur intelligence, il n'a pas craint d'éveiller leur émulation, et de les traiter en hommes, eux que Ton réduisait à la condition des chevaux de trait.

Les résultats ont dépassé bientôt les espérances. Pendant plusieurs années , les forçats, appliqués à des travaux de construction, ont augmenté leur messe de réserve et ont couvert les frais de leur entretien. Cest par leurs mai&s, et sans le secours d'aucun ouvrier libre , qu'a été construit , à la pointe de la rade, le magnifique hospice de Saint-Mandrler; ià, depuis les briques creuses qui forment les voûtes jusqu'aux moulures et aux sculptures de cet édifice, tout est l'ouvrage des forçats. Et l'on ne sait ce qu'il faut le plus admirer, ou de l'intelligence des ouvriers ou de la discipline qui a produit de tels résultats. L'hospice peut contenir dix-huit cen*s malades ; il en a renfermé jusqu'à neuf cents.

Maintenant il reste peu de traces de cet essai de réforme. La direction a passé en d'autres mains ; les travaux de Saint-Mandrier sont à peu près terminés ; on a ramené de nouveau les forçats à la routine du bagne.

Il faut les voir, à une heure , lorsque la cloche de l'arsenal appelle les ouvriers. La porte du bagne s'ouvre : quatremille condamnés défilent deux à deux, avec un bruit de chaînes qui soulève le cœur; ils sont divisés par escouades, et la couleur du bonnet marque leur rang dans cette foule où ils ne peuvent pas même rester confondus. Le bonmt rouge et la e(mique rouofe, voilà quelle est la livrée commune; les bonnets bruH^ désignent les condamnés militaires ; les plus indociles sont affublés d'un bonnet vert.

Les uns et les autres vont se mettre en ligne dans les coura de l'Arsenal. Car ils ne sont admis ni sous les hangards , ni dans ces belles cales couvertes qui servent à la construction des vaisseaux ; on les exclut également des magasUis et des ateliers. Faire voguer une chaloupe à force de rames , traîner de lourds fardeaux ou draguer péniblement le port, voilà quelle est leur part dans les travaux. Rien ne les relève à leurs propres yeux ; le travail est une autre humiliation que l'on ajoute à celle de leur crime , et dont ib ne sont que fort peu distraits par les quolibets de leurs camarades ou par les événemens du bagne, lorsque le canon retentit pour annoncer une exécution ou une évasion. Quelques-uns, exploitant la curiosité des visiteurs , s'appliquent à de petits ouvrages dont la patience est la principale industrie. Le plus grand nombre fait diversion à l'ennui par des projets de révolte ou d'évasion ; mais des canons

chargéf à mitraille, et dont la b«ache est constamment dirigée vers la porte du tMgne I tiennent cette foule en respect.

Il y a parmi tant de criminels des histoires touchantes et des caractères faits pour inspirer un véritable intérêt ; mais l'histoire la plus touchante et la plus lamentable , le fait qui crie le plus haut , c'est la réunion de tous ces hommes , quels que soient leurs aotécédens , sous un même niveau d'infamie , k toute heure de la nuit et du jour. On voit au bagne des enfans de dix-huit ans plus égarés qae coupables, et des professeurs è« -crimes, blanchis dans le métier, qui ont épuisé , avant d'y arriver, tous les degrés de la pénalité.

La seule classification introduite parmi les quatre mille forçats se réduit À l'isolement des plus dociles pendant la nuit dans une salle d'épreuve, et à la séparation des plus mutins dans une autre salle qui est comme l'exutoire du quartier. Point de distinction d'âge ni de délit; nul enseignement moral; point d'autre précepteur que le b&ton du garde- chiourme , ou la parole rude et brève du commandement.

Le soir, quand les condamnés sont bouclés dans leurs immenses dortoirs, ils redeviennent leurs maîtres sous les verroux. Il se fait alors deux parts du pouvoir: au dehors, l'autorité commande avec ses factionnaires qui veillent aux portes et ses canons tout prêts à faire feu; au-dedans , le plus fort ou le plus enireprenant est le maître. Il impose ses volontés, désigne les victimes de sa débauche ou de sa colère; et malheur à qui oserait le dénoncer! En indemnité de <;ette obéissance , il amuse Taudiloire par le récit de quelque exploit de grand chemin, ou par l'interrogatoire de quelque no vice que déconcerte son imperturbable sang-froid.

Il y a peu de vérité à. vanter la salubrité du bagne , même en le comparant au régime de nos prisons. Ce qui entrelient 1^ santé des forçats , c'est qu'ils travail lent généralement au grand air, et que leurs travaux exercent les forces du corps. Hais ils ne sont à l'abri d'aucune des maladies contagieuses qui se développent dans les prisons. Le typhus a fait plus d'une fois à Toulon d'épouvantables ravages; les maladies cutanées y sont très- communes , et l'on y observe des cas fréquens de scorbut. Les salles du bagne sont un véritable foyer de contagion pestilentielle. Lavées tous les jours , et bien que l'on relève les lits de camp contre les parois de chaque chambrée, vous ne pouvei y pénétrer sans être saisi des exhalaisons putrides qui rayonnent sans cesse. Point de courant d'air dans ces salles basses et humides ; et il en est qui renferment pendant la nuit jusqu'A cent cin - . quante forçats. On a reconnu les inconvéniens des bagnes flottans, en même temps . que l'Angleterre abandonnait l'usage des pontons ; mais les salles basses construites sur la jetée valent-elles mieux que l'entre-pont ou la cale d'un vaisseau ? Si nécessaire que soit le bagneà l'arsenal et au port , doit on exposer les habilans de Toulon aux conséquences meurtrières de» épidémies qui germent dan* pelle

foule de prisonniers entassés ? Avant la suppression de la chaîne , de la casaque rouge et du boulet , il est urgent de substituer des cellules solitaires aui dortoirs du bagne; Thunianité et la morale en font un devoir.

On a proposé une réforme bien autrement importante : la suppression du bagne et des forçais. Mais le système pénitentiaire n'a point fait chez nous de tels progrès que l'on doive prévoir, dans un avenir peu éloigné , cette rénovation de notre code pénal. Les hommes qoi réservent la peine des travaux forcés aux déliti politiques ne comprendront pas de long- temps que la société puisse vivre sans bagne ni sans bourreau.

A Toulon , la suppression du bagne serait peu populaire. Les forçats entrent dans la population, se mêlent A ses habitudes, attirent les voyageurs dans ses murs; on dirait une colonie dont la prospérité serait fondée sur des esclaves. Cette traite des blancs , cette conscription du bagne ordonnée par la loi , est le recrutement ouvert pour une partie de sa population. Si le bagne était rayé du code , il s'élèverait peut-être de nos ports militaires les mêmes plaintes que firent entendre les colons des Antilles lorsque le congrès de Vienne, en cela du moins fidèle observateur du progrès social, proscrivit la traite des noirs sur toutes les mers.

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