De la reforme et de l'organisation normale du suffrage universel
Vous allez faire prochainement la Loi électorale delà France. Suivant qu'elle sera bonne ou mauvaise, notre malheureux pays rentrera dans les voies qui conduisent à la prospérité ou, tout au contraire, courra à sa perte d un pas plus précipité. Comme on l’a dit très-justement : « La Loi électorale, c’est toute la Constitution. »
En ce moment ou la conscience de chacun de vous se recueille et s' interroge, non sans anxiété, devant les obscurités de la situation, h imminence des périls et la gravité des devoirs, j’ose soumettre très-humblement à votre sagesse les considérations de philosophie politique et les conclusions très-pratiques qui vont suivre.
Elles sont le résultat de longues méditations, faites en dehors de tout esprit de parti et avec une sincérité absolue , sur cette immense question du Suffrage uni-
versel, que l'instant est venu de résoudre. Je ne les crois ni entièrement inutiles , ni tout à fait indignes d'occuper vos pensées.
J’ose meme espérer que , si vous daignez leur prêter audience, les peser en votre jugement, les rectifier ou les compléter par vos hautes lumières en ce que, malgré mes efforts, elles ont sans nul doute d imparfait et d’inachevé ; f ose espérer que, si vous voulez bien les traduire en acte par votre autorité, elles pourront, avec ta grâce de Dieu, contribuer à mettre fin à nos incessantes agitations et constituer le fondement solide d'un ordre stable et définitif
Il a fallu vraiment que ces considérations et ces conclusions me semblassent bien nécessaires et même bien urgentes à exprimer, pour que j’aie détourné un instan t ma pensée des horizons moins troublés oit elle se complaît, et pour que j’aie pris, afin d’écrire ces pages, une plume accoutumée à de tout autres travaux.
L' heure est grave, Messieurs, et la situation décisive, fous me pardonnerez donc de parler avec une franchise entière. Dans les républiques comme dans les monarchies la gloire du citoyen ou du sujet est de dire la vérité, sans crainte de déplaire : la gloire du souverain, c’est de savoir V entendre.
Je le dirai donc en toute sincérité : ni le projet de loi électorale, présenté naguère a vos délibérations par le Gouvernement précédent, ni le projet de loi municipale, élaboré depuis cette époque, par l’une de vos Commissions, n’abordent en quoi que ce soit les points fondar-
mentaux de cette redoutable question du Suffrage universel. Evitant soigneusement de parler des vraies difficultés pour n'avoir pas à les surmonter, tournant le dos aux obstacles pour n'avoir pas à les vaincre, ces deu;v projets de loi promènent en quelque sorte leur impuissance à la superficie des choses et paraissent se refuser, comme de parti pris, h entrer dans leurs profondeurs.
Il faut , je crois, suivre la méthode opposée : regarder tout en face et tout aborder résolument.
Qu’une halte trompeuse et qu'un repos sans lendemain ne nous fassent point illusion; nous avons devant nous, et à courte échéance, des dangers plus effroyables que les envahissements des Germains et des Huns. Et, soyons-cn à l’avance bien convaincus, ce nest point avec ces petites manœuvres dç petite guerre et ces évolutions de parade, ce nest point par des jeux de domicile ou des inventions d'éligibles , ce n’est point par ces moyens de Lilliput et ces puériles combinaisons, bouffonnes iT exiguïté, que l'on arrêtera d’un jour ou même d’une heure la marche de plus en plus accélérée de ces masses innombrables qui s' avancent, et dont les têtes de colonne s'aperçoivent déjà à l'horizon.
Tout peut encore être sauvé : maïs il est besoin en vérité dune autre stratégie et de calculs plus profonds.
La force des choses, posant devant vous le grand problème, vous somme de le résoudre, et de le résoudre bientôt.
Vous devez à la France une loi tellement efficace qu'elle conjure sûrement les périls qui nous menacent. Vous la lui devez tellement prudente quelle soit sûrement acceptée par ce qui existe aujourd'hui, et quelle ne provoque pas de nouveaux périls. Double et grave difficulté ! car, jusqu'ici du moins, les lois conçues et préparées pour être sûrement efficaces ne seraient pas acceptées ; et les lois conçues pour être sûrement acceptées ne seraient pas efficaces.
Vous avez donc. Messieurs, devant votre pays et devant vous-mêmes , devant l'histoire et devant Dieu, une responsabilité plus grande encore que celle du Corps législatif de l’ Empire, lorsque, dans une heure solennelle dont le souvenir est présent à tous les esprits, il eut en main le pouvoir décarter la guerre ou de la déchaîner.
Fn faisant la Loi électorale vous allez, par une conséquence rigoureuse, faire les prochaines élections de la France, et nommer pour ainsi dire, par votre propre vote, la future Assemblée qui vous doit succéder.
Si cette Assemblée est la proie dé un parti, dune couche sociale ou antisociale ; si elle est une fausse représentation ; si elle est V écrasement des droits les plus légitimes; si elle perd notre patrie ; si par ses folies ou ses crimes elle fait revenir l'étranger, la faute en sera justement sur vous : car cette Assemblée ce sera vous-mêmes qui l'aurez faite , par votre loi.
Si, au contraire, cette Assemblée est la complète expression de la France dans tous ses éléments, dans
toute son intelligence, dans toute son activité ; si elle en est la représentation la plus haute par scs citoyens les plus honnêtes, les plus capables, les plus éminents, lesmeilleurs ; si elle sauve notre pays des affreux dangers qui le menacent ; si elle nous rend la paix, le calme, la prospérité, la sagesse, à vous. Messieurs, en reviendra la gloire : car cette Assemblée ne sera sortie que de votre loi.
Henri LASSERRE.